Jusqu’au 22 août 2022, une exposition autour de la vie et des accomplissements de l’émir Abd el-Kader, personnalité algérienne historique, se déroule au Mucem de Marseille. L’évènement brille par sa dimension intellectuelle et historique.

Visiter l’exposition Abdelkader au musée le Mucem à Marseille, c’est prendre la pleine mesure de l’immense parcours du premier fondateur de l’Etat algérien. Des pièces issues de collections privées, encore jamais vues, mettent davantage de lumières sur l’héritage de l’émir Abdelkader. Portraits, correspondances, effets personnels, repères temporels et extraits sonores, la visite est immersive et interactive dans l’univers Abdelkader.

L’exposition réunit près de 250 œuvres et documents, issus de collections publiques et privées françaises et méditerranéennes qui proviennent des archives nationales d’outre-mer, la Bibliothèque nationale de France, les Archives nationales, le château de Versailles, le musée de l’Armée, le musée d’Orsay, le musée du Louvre, la chambre de commerce et d’industrie Aix-Marseille, La Piscine de Roubaix…

Dans la journée du 8 juin 2022, ils sont une vingtaine de visiteurs à déambuler d’une pièce à une autre dans la salle du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée qui abrite l’exposition. Certains font la visite en solo, d’autres sont accompagnés, on ne remarque pas d’enfants mais des visites scolaires ont été programmées.

Vigilant, les yeux grands écarquillés, les visiteurs s’attardent devant chaque objet et prennent le temps de lire les descriptions qui les accompagnent. Certains notent des informations sur leurs carnets, d’autres prennent des photos. Trois vigiles patrouillent et rappellent  aux visiteurs les règles, dont celle de désactiver le flash des appareils photo pour ne pas abîmer les œuvres. Un intérêt collectif se fait sentir. Lumière tamisée, ambiance silencieuse, on entend parfois des commentaires qui échappent aux plus admiratifs « impressionnant », « étonnant », « incroyable ». L’exposition captive.

Amel, une Algérienne de 35 ans, était en vacances à Marseille au mois de mai. L’exposition de l’émir Abdelkader était au programme de ses vacances. « J’ai découvert l’exposition sur les réseaux sociaux. Elle a été largement relayée sur twitter et Facebook. J’avoue ne pas très bien connaître le parcours de l’émir Abdelkader. On nous l’a enseigné au collège, et le peu que j’ai retenu est qu’il est le fondateur de l’État algérien. Pour moi c’était un homme politique mais aujourd’hui je découvre un homme de savoir, un humaniste. J’en sors enrichie et je vais m’y intéresser davantage », confie Amel.

Omar, un Algérien à la retraite, s’est contenté de découvrir l’exposition sur l’émir Abdelkader à travers le site du Mucem. « Abdelkader déchaîne les passions entre l’Algérie et la France. C’est un homme à qui nous avons collé énormément d’étiquettes. Je pense que les plus virulents à son égard devraient visiter cette exposition car beaucoup de choses  nous échappent sur le parcours de l’émir», commente-t-il.

Les ouvrages consacrés à l’émir Abdelkader et les projets de recherche ont traversé le temps et l’histoire. La première biographie de l’émir Abdelkader « La vie d’Abd El-Kader» de Charles-Henry Churchill a été éditée en 1867. En 1869, âgé seulement de quatorze ans, le lycéen Arthur Rimbaud participe à un concours académique. Le génie rimbaldien va en faire un poème de quatre-vingt-trois vers, rédigé en latin en l’honneur de l’Émir Abdelkader.

Malgré les travaux de recherches existants, certains estiment que son œuvre reste méconnue. Mohamed, un Algérien qui s’intéresse au parcours de Abdelkader depuis des années, estime que l’émir reste méconnu même dans  son propre pays: « un Abdelkader poète, penseur, écrivain. Un Abdelkader philosophe, vivant pleinement sa passion intellectuelle même aux pires moments de la résistance. Cet Abdelkader devrait être connu de tous » ,déplore-t-il.

Les pièces exposées au public sont comme une invitation à l’imaginaire. Un caftan de l’émir Abdelkader offert au musée historique de l’armée en 1897 par l’un des fils d’Abdelkader, l’émir El Hachemi, nous laisse imaginer la taille et la carrure d’Abdelkader.

Un gilet, offert par l’émir à un plombier du château avant son départ, nous renseigne sur les rapports qu’il entretenait avec les gens qui l’entouraient. Des chéchias en fibres de textile démontrent son goût pour les belles choses. Des correspondances témoignent également de rapports entretenus avec des personnes durant sa captivité.

Pour une immersion interactive, le Mucem a mis en place un dispositif multimédia qui permet au public de se transporter dans la toile de « la Prise de la smalah d’Abeldelkader », peinte par Horace Vernet en 1845. Un tableau aux dimensions considérables de 21 mètres sur 5,5 m, conservé au musée de l’histoire de France de Versailles et immense pour pouvoir être transporté, selon les organisateurs.

Les inédits de l’exposition Abdelkader

Ce qui fait la particularité de l’exposition Abdelkader ce sont les pièces inédites. De nombreux objets appartenant à l’émir Abdelkader n’ont jamais été exposés.

Camillle Faucourt, conservatrice du patrimoine et responsable du pôle de collection Mobilités et Métissages au Mucem, explique que les pièces inédites viennent de la collection privée du Cheikh Bentounes de la confrérie soufie Alawiyya. «Cheikh Bentounes nous a prêté un certain nombre d’objets de l’émir acquis récemment et qui n’ont jamais été exposés. À l’entrée de l’exposition, il y a une sacoche de selle qui a appartenu à l’émir, des couffes « chéchia », les silsilas, des chapelets. Ces objets, parmi d’autres de la collection Bentounes, n’ont jamais été montrés dans un musée national en France», souligne-t-elle.

Les descendants du capitaine Estève-Laurent Boissonnet ont conservé des bijoux que la mère de l’émir Abdelkader a donnés au capitaine en remerciement de son aide pendant la captivité. Ces bijoux sont également des pièces inédites exposées au Mucem.

Pour Camillle Faucourt, l’exposition s’intéresse également à la période de la captivité de l’émir Abdelkader en France : un épisode resté marginalement exploré par les historiens.

« Les travaux de recherche récente qui ont été publiés par l’un de nos conseillers scientifiques, Ahmed Bouyerdene, nous ont permis d’approcher au plus après les conditions difficiles de la captivité. Ahmed Bouyerdene a travaillé sur la période de la captivité de l’émir Abdelkader en France et il a notamment exploré de nombreux dépôts d’archives départementaux et régionaux mais aussi les archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence. Dans ces archives, il y a des rapports, des échanges de lettres, des rapports militaires qui ont permis d’approcher au plus près les conditions difficiles de la captivité » souligne-t-elle.

Sur les 48 premiers jours, l’exposition Abdelkader du Mucem a accueilli 40.000 visiteurs, ce qui correspond à une moyenne de 820 visiteurs par jour. L’exposition se poursuit jusqu’au 22 août 2022.

*Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’une formation en journalisme organisée par « Médias & Démocratie ».

Haithem HAOUEL et Latifa Abada (journaliste algérienne)

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