La réalisatrice franco-algérienne Nassima Guessoum a suivi pendant cinq ans une de ces héroïnes oubliées de la Guerre d’Algérie pour en faire un documentaire attachant, qui vient en contrepoint du roman national. Un documentaire, qui évoque la thématique de la transmission de l’histoire d’une génération de femmes à l’autre.

Le soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie cette année a suscité une activité intellectuelle et scientifique d’importance, notamment en France. A cette occasion, l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, rattaché au Cnrs en France et la Cinémathèque ont organisé les 28 et 29 juin un cycle de projections-débats sur les « Féminismes ». Ce cycle entre dans le cadre d’une série de projections intitulée « Regarder l’Algérie aujourd’hui », qui aborderont, dès la rentrée prochaine, des thèmes comme « Quotidiens », « Guerres », « Luttes » et « Exils ». Des films et des recherches. Y dialoguent productions cinématographiques et regards scientifiques sur le passé et le présent d’un pays ayant connu tous les tourments et qui vit actuellement des transformations de fond.  Si la première entrée dans cette série a commencé par les féminismes, c’est parce que ce thème a suscité de nombreux documentaires et films de fiction ces dernières années en Algérie, ainsi que des recherches académiques de qualité et qu’il croise un sujet d’actualité dans le monde à la faveur de la libération de la parole féminine suite au mouvement Me To et aux campagnes locales et internationales de lutte contre les violences faites aux femmes. Le documentaire-témoignage « 10 949 femmes », tourné entre 2009 et 2013 par Nassima Guessoum a été projeté mardi  28 juin à la Cinémathèque tunisienne en présence de sa réalisatrice.

« Une révolutionnaire avant tout »

Selon les statistiques officielles de l’Etat algérien, 10 949 femmes ont combattu pendant la guerre d’indépendance en Algérie. Elles ont été répertoriées au début des années 70 pour avoir droit à une pension. La réalisatrice franco-algérienne Nassima Guessoum a suivi pendant cinq ans une de ces héroïnes souvent oubliées pour en faire son premier film. Née en 1928, elle s’appelle Nassima Hablal. Elle est âgée d’une trentaine d’années, lorsque secrétaire au gouvernement général, elle milite clandestinement au sein du Parti du Peuple Algérien (PPA) et s’engage au Front de Libération Nationale (FLN) en 1954. Elle mène alors une action discrète et distribue des tracts imprimés chez elle. Le 21 février 1957, Nassima Hablal est arrêtée.

« Je voulais libérer mon pays du joug colonialiste », « J’étais une révolutionnaire avant tout ».  Ainsi  parlait Nassima Hablal de son combat, qui lui a valu cinq années d’emprisonnement en France pour atteinte à la sureté de l’Etat et plus de 40 jours de torture par les paras du général Jacques Massu. Elle perd sous la torture des compagnons de lutte, des amis auxquels elle était très attachée. Drôle, pleine d’esprit, forte de personnalité, coquette malgré son âge avancé, Nassima Hablal raconte sa guerre avec nostalgie et le présent de l’Algérie avec désenchantement. Elle n’évoquera les exactions qu’elle a subies qu’après la mort subite de son fils Youssef, en 2011, alors que Nassima Guessoum poursuivait la réalisation de son documentaire sur cette passionaria de la révolution algérienne.

Le récit de Nassima Hablal, émouvant et sincère, vient en contrepoint du roman national et sa dimension propagandiste.

« C’est une figure transgressive et féministe. En filigrane, elle semble dans une position critique du patriarcat », explique Nassima Guessoum.

Pour la réalisatrice, cette « moujahida » de la Guerre d’Algérie a joué un rôle de grand-mère. Celle qui transmet une histoire.

« En interrogeant l’Algérie du passé, je comprends l’Algérie du présent, restaurant une partie de mon identité. Ce film donne à voir cette transmission de la première à la troisième génération », ajoute la réalisatrice, qui a grandi en France, ignorant une bonne partie d’une histoire, qui ne finit pas de se raconter.

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