Par Ines ZARGAYOUNA

En arabe et en anglais, le titre s’empêche d’utiliser la langue française bloquant la traduction en français.

Perdus ? Errants ? Égarés? Face sombre ?

La pièce a pour titre «Taihoun-Dark Side», deux titres en deux langues, en arabe et en anglais, le français n’a qu’à se chercher dans l’une des deux.

C’est dans une scénographie simple, avec des discours clairs et reconnaissables, un crime qu’on élucide et qu’on explique logiquement, sans intrigue ni péripéties, des vérités qu’on a composées de manière qu’elles soient bien vues et assimilées, que nous apparaît au premier abord la pièce «Taihoun».

Des tableaux qui se suivent, une scène vide avec un petit écran à gauche sur le mur du fond avec une ouverture au centre de celui-ci qui nous montre parfois un passage ou une pause d’un des personnages, un plancher noir avec des lignes blanches, des micros, et un fauteuil rouge qu’on déplace.

Personne n’est dans le déni dans la pièce, tous les personnages sont dans leurs vérités profondes et nous les font savoir : un professeur qui s’accable, des inspecteurs de police qui se dénoncent, un père qui affiche son irresponsabilité, une journaliste qui dévoile ses outils, une avocate humaniste qui met à nu son manque d’humanité et l’ami de la coupable qu’on ne finit pas de retrouver.

La pièce expose et ne défend pas, montre et ne commente pas, divulgue et ne critique pas. Elle nous met devant des réponses et non des questions. Devant nos réponses, juste pour mieux les voir et les considérer telles qu’elles sont dans la réalité. Et comme il y a eu la dramaturgie de l’absurde pour exprimer le non-sens de la réalité humaine de l’après-guerre, cette dramaturgie est une dramaturgie des réponses toutes faites qui ne résolvent plus rien, une dramaturgie du sens qui ne fait plus avancer, de la connaissance qui n’éclaire plus le chemin, du savoir à la lumière noire aveuglante.

C’est une dramaturgie de l’errance après la connaissance, une dramaturgie qui exprime l’ignorance et le savoir quand ils finissent par porter le même sens, celui du désespoir et de l’impuissance. Une impuissance exprimée par tous les éléments scéniques. Des personnages qui agissent, les yeux ouverts, dans la conscience de leur impuissance, qui errent dans une scène vide sur laquelle sont tracés des chemins qui ne mènent nulle part, des lignes tracées sur le plancher rien que pour ne pas marcher droit, pour ne pas arriver plus vite, pour faire semblant d’agir et de vivre.

Une héroïne qui erre autre part, là où on ne la voit plus, là où elle peut encore agir sans subir, tuer sans se faire attraper, détruire sans prétention de vouloir construire.

Une impuissance exprimée par des dialogues qui ne mènent à rien, parler pour ne rien faire bouger, dire la vérité telle quelle est et se taire quand elle est dévoilée, la vérité est dite, mais l’action ne suit pas, la vérité est là devant nos yeux, nous la voyons dans la lumière, comme on nous l’a fait vivre à deux ou trois reprises lors de la pièce, en allumant les lumières de la salle lors des interviews télévisées. Oui on la voit très bien la vérité et après ?Une dramaturgie qui dit que le «drama» signifie toujours action, et le théâtre est toujours une représentation de cette action, on n’a rien changé, on n’a rien fait bouger, on n’a fait que représenter la notion contemporaine de l’action. L’action qui est de dire la vérité telle qu’elle est, la chercher, la divulguer et se taire après. L’action qui est l’expression de l’impuissance de changer, de continuer à errer en toute conscience de cette impuissance jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Mais l’action principale qui s’est choisi la marge de la scène pour espace n’est pas des moindres, c’est un matricide commis par la fille. Le matricide et la violence au féminin sont deux grands thèmes que porte la pièce.

Dans la mythologie grecque, seul le mythe d’Oreste aborde ce thème dans lequel Electre, la fille, ne fait que rêver de tuer sa mère, Clytemnestre, qui l’a privée de son père, Agamemnon, c’est le fils qui passe à l’acte. Dans «Taihoun» Ichrak passe à l’acte en transgression franche du tabou de l’agressivité féminine et telle une Médée qu’Euripide sauve en fin de la pièce sur un char tiré par un dragon, Ichrak, avant même le début de la pièce, passe de l’autre côté, là où on ne peut plus l’atteindre, là où elle continuera à tuer, son professeur lors de la pièce, et à punir jusqu’à justice soit établie. Tuer la mère c’est se tuer. Se tuer pour renaître ?

L’annotation inscrite dans la marge à la lecture d’une œuvre est souvent tenue pour une pratique presque barbare, déviante par rapport à l’utilisation correcte d’un livre. Mais tout texte ouvre un espace de renégociation du sens textuel et des hiérarchies du discours vers son lecteur qui est libre de l’activer ou pas. Cet espace, la marge, nous le lisons dans la pièce en même temps que la page, il est déjà annoté et prêt à être lu, telles des enluminures d’anciens manuscrits. On y lit l’action principale et ses significations diverses, on y voit la protagoniste sur un écran avec un casque qui lui cache la moitié du visage, on l’entend lorsque les acteurs empruntent leurs voix à Ichrak pour parler et dire sur scène, on l’imagine lorsque son ami, un casque sur la tête, parle avec elle de son essentiel.

La marge, en espace qui peut être subversive au texte et devenir un lieu de production de sens nouveau est dans cette pièce annotée et remplie qu’il n’est demandé au spectateur qu’à y prêter attention.

«Taihoun-Dark Side» aurait pu porter le titre de «Taihoun-Lighter Side», ça n’aurait rien changé au sens porté par cette pièce, nous nous sommes tous perdus dans nos sens loin de nos actions, des égarés loin de nos essences, voilà ce que nous sommes devenus, que nous soyons dans la face sombre ou dans la face éclairée, nous errons tous loin de nous-mêmes.

Le théâtre tunisien est incapable d’exprimer le chaos qui l’entoure ? Cette dramaturgie a, non seulement réussi à exprimer, dans une structure innovante, le chaos environnant, mais elle a aussi réussi à mettre le doigt sur là où ça fait vraiment mal, en dénonçant l’une des raisons majeures de ce chaos qu’est l’absence d’action malgré le savoir et en composant l’action dans la marge, dans le Dark Side, là où règne le chaos. Un grand bravo à toute l’équipe pour cette œuvre remplie de sens qui ne cessent de surgir dans l’esprit depuis sa première du samedi 25 juin 2022.

I.Z.

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