Adele Khodr vient de passer un séjour bien rempli en Tunisie. Cette Libanaise affable et trilingue, qui porte à bout de bras la cause de l’enfance, a tout juste pris ses fonctions de Directrice régionale de l’Unicef pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en mars 2022. Avec plus de 30 ans d’exercice dans cette institution onusienne, elle apporte des compétences combinées à une compréhension approfondie dans les contextes d’urgence et de développement dans quatre des sept régions où l’Unicef se déploie dans le monde. Elle a travaillé là où il est très dur de le faire, comme en Afrique et en Afghanistan. La santé infantile et maternelle, le trafic d’enfants, l’éradication de la polio, les enfants impactés par les conflits armés n’ont pas de secret pour elle. En Tunisie, elle a rencontré autant les officiels que les représentants de la société civile. Au terme de son séjour, Adele Khodr accorde un entretien à La Presse.

Quels sont les projets en cours entre l’Unicef et les autorités tunisiennes ?

Nous avons un programme de collaboration avec la Tunisie, lancé en 2021, qui se poursuivra jusqu’en 2025. Ce programme comprend plusieurs volets : l’éducation, la protection de l’enfant, un volet qui porte sur la santé, un autre qui concerne l’eau et l’assainissement ainsi que la protection sociale. Le projet commence avec un montant relativement modeste. Un financement de l’ordre de 30 millions de dollars par an. Nous attendons d’autres financements qui seront alloués aux familles démunies pour les aider à élever leurs enfants. Les envoyer à l’école, s’occuper de leur éducation et de leur santé. Le cœur de notre action consiste à aider les parents à bien encadrer leurs enfants. Ce programme est mis en œuvre en collaboration avec le ministère des Affaires sociales. Avec le ministère de la Femme et de l’Enfant, nous avons un autre projet qui porte sur la petite enfance. Pour ce qui est du ministère de l’Education, en coordination avec le ministère des Affaires étrangères, nous avons mis en place une plateforme digitale gérée par l’Unicef, destinée essentiellement aux Tunisiens résidant à l’étranger pour les inviter à contribuer financièrement à la réhabilitation des écoles publiques en Tunisie. Une action qui s’articule autour du slogan « Entretenir une école, bâtir une génération ».

Vous avez rencontré au cours de votre visite plusieurs ministres et des représentants associatifs, quels sont les thèmes sur lesquels vos entretiens ont porté ?

J’ai rencontré presque tous les ministres impliqués dans notre programme, ainsi que des représentants de la société civile tunisienne. Le pays a fait de grands progrès en matière de vaccination. La Tunisie est l’un des pays où l’école n’a pas fermé assez longtemps, à cause du Covid, et j’espère que ça va continuer ainsi dans le futur. Nous allons continuer à accorder le même intérêt à la vaccination de routine des enfants. Notamment les enfants des régions défavorisées et isolées. Pour nous, aucun enfant ne doit être laissé pour compte. Nous devons l’atteindre là où il est.

La législation tunisienne est-elle, d’après-vous, avancée en matière de droits de l’enfant ?

La Tunisie est un des pays qui, malgré toutes les difficultés que le monde est en train de traverser, a préparé le rapport pour le comité des droits de l’enfant. Le ministre des Affaires étrangères a présenté ce rapport devant le comité international des droits de l’enfant à Genève. Ceci montre l’importance que la Tunisie accorde à la question de l’enfance. J’ajouterais que le souci principal — parce il y a assez de lois en faveur de l’enfant — c’est la mise en application de ces lois. Au cours de ma visite en Tunisie, j’ai rencontré plusieurs ministres. Avec le ministre des Affaires étrangères et la ministre de la Femme a été soulevée la question cruciale de la mise en place d’un mécanisme indépendant de suivi des droits de l’enfant, comme c’est le cas dans plusieurs pays.  Ce mécanisme contribuera à mettre les lois en application. Nous avons également besoin de fonds.

Les structures chargées des enfants sans soutien et des enfants handicapés existent en Tunisie, mais visiblement elles font mal leur travail. L’opinion prend conscience de ce qui se passe derrière les murs par des vidéos filmées en cachette, ou bien par le biais de rares enquêtes journalistiques faites en secret. Des abus de toutes sortes y sont pratiqués. Se posent alors plusieurs questions, celle des moyens financiers pour faire tourner ces établissements, mais également la formation du personnel encadrant, aussi bien professionnelle que morale et éthique, qu’en pensez-vous ?

Nous avons traité cette question avec le ministère des Affaires sociales et le ministère de la Femme et de l’Enfant et nous avons évoqué le volet de la formation continue des travailleurs sociaux, ce sont eux qui travaillent dans ces structures. Le ministre des Affaires sociales a présenté un plaidoyer pour que l’Unicef s’engage davantage dans la formation du personnel. En même temps, j’ai évoqué tout à l’heure le mécanisme indépendant auquel les enfants peuvent avoir recours, il est essentiel à ce niveau. La Tunisie a également mis en place une ligne verte pour que les enfants victimes d’abus quels qu’ils soient font des signalements. Les appels sur cette ligne ont augmenté, ce qui signifie que la ligne fonctionne. En outre, la Tunisie dispose de délégués pour la protection de l’enfance qui sont établis dans la capitale, mais également dans toutes les régions du territoire tunisien. Il faut les encourager, les encadrer et faire le suivi de leur travail. J’ajouterais que les structures sont déjà en place, il faut savoir que dans plusieurs pays, les établissements n’existent pas encore. La Tunisie est un des rares pays de la région qui a des délégués, donc il s’agit maintenant de les renforcer.

La Tunisie est une terre de transit et parfois terre d’accueil, quels sont les droits des enfants des migrants illégaux en Tunisie ?

Ces enfants doivent être traités comme des enfants indépendamment du statut de leurs parents. C’est primordial. Nous en avons discuté avec le gouvernement tunisien. Ils ont le droit à l’éducation et doivent bénéficier des services de santé. Pour nous, qu’ils soient enfants immigré ou enfants de la rue ou enfants travailleurs, ils ont les mêmes droits que tous les enfants. Il faut qu’ils accèdent aux services de santé, à la vaccination et aux écoles publiques. Pour l’Unicef, est enfant chaque personne de moins de 18 ans. Ils sont protégés partout dans le monde par les lois et les conventions internationales y compris donc en Tunisie.

La question du rapatriement des enfants des djihadistes fait débat. Chaque Etat concerné par le phénomène a choisi sa réponse propre, que prône l’Unicef ?

Nous sommes en train de faire le plaidoyer pour le rapatriement de ces enfants. Cependant, chaque retour doit être volontaire. Parallèlement, le rapatriement devra répondre au meilleur intérêt de l’enfant. La question se pose donc : l’intérêt de l’enfant est-il de le garder avec ses parents et surtout avec la mère ou pas ? D’autres aspects sont soulevés par les Etats concernés en lien avec l’identité de l’enfant. Des papiers et documents nécessaires doivent être fournis prouvant qu’il est bien le ressortissant d’un pays donné. Nous travaillons sur ce dossier. Il faut également que ce retour soit sécurisé par l’Etat dans lequel l’enfant revient. Il faut qu’il y ait des services dédiés à la réintégration de cet enfant qui rentre des zones de conflit pour le protéger. L’enfant ne doit pas rentrer dans son pays pour aller d’une prison à l’autre. La prise en charge de ces enfants par les structures de l’Etat est primordiale. A l’Unicef nous agissons selon le critère précis et fondamental, tout doit se faire en fonction du meilleur intérêt de l’enfant.

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