Entretien réalisé par notre envoyé spécial en Espagne, Khalil JELASSI |


L’ensemble méditerranéen constitue un territoire en soi, façonné par l’histoire, les relations migratoires et les échanges commerciaux, mais aussi par ses caractéristiques géophysiques, il est aujourd’hui un espace de contacts à vocation planétaire. Ce monde avec des centres et des périphéries, en constante transformation, un monde d’échanges, avec ses hiérarchies, ses contrastes et ses déséquilibres est un espace complexe à appréhender et à définir. Telle est définie la zone méditerranéenne au cœur des enjeux politiques et géopolitiques. Mais quels défis peuvent relever les pays du bassin méditerranéen dans un monde en constante mouvance ? Quels rapports faut-il promouvoir entre les pays du Sud et du Nord de la Méditerranée ? Quelle réponse géopolitique, économique et culturelle peut apporter la Tunisie dans cette zone ? La Presse a été invité au siège de l’Union pour la Méditerranée où elle a eu un entretien avec son secrétaire général, Nasser Kamel.

Lancée depuis 2008, qu’a fait l’UpM pour la coopération intergouvernementale entre les pays membres ?

L’UpM est un projet assez jeune comme vous venez de le mentionner. Il a été lancé en 2008, mais son organisation effective s’est établie en 2010. Il a repris un cadre de coopération déjà existant, qui n’est autre que le processus de Barcelone de 1995. Ce processus visait à structurer les relations entre le Sud, le Nord et l’Est de la Méditerranée pour bâtir une zone de paix. C’est donc ce cadre qui gère ces relations entre les deux rives de la Méditerranée. La maison (UpM) depuis sa création a concentré ses efforts sur le développement durable, on a toujours essayé de prendre nos distances par rapport aux différends d’ordre géopolitique entre les pays de la zone. Nous agissons dans tous les secteurs : éducation, autonomisation des femmes, développement économique, climat, emploi, investissement… avec une logique assez saine, car nous travaillons avec différents gouvernements dans un cadre d’ouverture sur la société civile et sur le secteur privé.

Pour répondre à votre question, je dirai qu’en gros, sur ces différents secteurs on est arrivé à faire naître certaines visions communes par rapport à des dossiers particuliers. Prenant l’exemple de l’environnement, on n’a pu arriver à un consensus, notamment durant la COP26, pour s’engager au profit de la protection de l’environnement.

D’autres exemples comme l’autonomisation des femmes, où on arrive à mettre toute la région autour des critères pour mesurer l’efficacité dans ce domaine. D’ailleurs, la Tunisie est un pays brillant en matière d’autonomisation des femmes, et ce, depuis l’ère de Bourguiba. Nous avons également créé un consensus régional autour du développement humain, nous sommes en train de soutenir des initiatives pour gérer les difficultés de l’emploi dans plusieurs pays membres.

J’évoque également le dossier des ressources en eau, avec les risques qu’elles peuvent diminuer de 20% durant les trente prochaines années. Nous sommes en train de soulever tous ces problèmes dans l’ambition d’impliquer le secteur privé pour sensibiliser autour de cette question.

Notre capacité à impliquer tout le monde autour de différents défis est très importante pour la région, dans l’optique de parvenir à une relation qui profite aux pays du Nord comme du Sud.

Quels sont les défis actuels auxquels fait face la région ?

Notre maison est le reflet des opportunités et des défis auxquels fait face la région. Elle a des défis propres à elle, mais d’autres liés au contexte global. C’est une région qui n’est pas homogène, une région qui a des défis au niveau démographique, avec un Sud en besoin énorme de création d’emplois et un Nord qui a un besoin croissant de main-d’œuvre. Le changement climatique, c’est un défi global, mais la région est encore plus concernée si on rappelle qu’elle se chauffe 20% plus rapidement que la moyenne mondiale.

A ceci s’ajoutent les crises du coronavirus et le conflit russo-ukrainien, cela impacte considérablement notre région avec des pays qui dépendent de l’approvisionnement rapide en produits alimentaires. Nous travaillons sur chacune de ses problématiques pour les transformer en opportunités.

L’espace méditerranéen est-il vraiment un espace d’échange équitable en dépit des disparités entre les pays ?

Oui, certainement. Nous sommes un espace d’échange, notamment au niveau commercial mais aussi universitaire et culturel. Quand on observe la structure des échanges commerciaux, l’Europe est la première destination des pays du Sud. Mais est-ce que ces échanges sont équilibrés ? Non.

Et c’est là-dessus que nous œuvrons. Il y a un manque d’intégration régionale, on voit de vrais progrès, mais nous sommes loin des attentes. 95% des échanges dans la zone euro-méditerranéenne se passent entre les pays européens. Quand on parle de l’interconnexion, l’Afrique du Nord est capable de produire une grande partie des besoins des pays européens en matière d’énergie verte. Pour que cela soit réalisable, il nous faut d’autres solutions. L’interconnexion électrique entre l’Afrique et l’Europe est très limitée, il y a de réels potentiels, mais on doit les exploiter. Au fait, les pays du sud de la Méditerranée peuvent aisément répondre aux besoins de l’Europe en matière d’énergie, de compétences, de main-d’œuvre, de chaînes de valeur, de technologie… Il faut opter pour la migration circulaire ou intelligente qui peut renforcer la coopération entre ces différents pays. L’Europe, telle qu’elle est ne peut pas rester une puissance mondiale si elle n’est pas assez intégrée dans son voisinage du sud et de l’est.

 Que représente la Tunisie pour votre Union ?

La Tunisie est un pays qui a un potentiel énorme compte tenu de sa position géographique, un pays culturellement ouvert sur son monde arabe et sur l’Europe, un pays multilingue avec l’un des peuples les plus éduqués du monde arabe. Une population jeune et une femme tunisienne qui a pris sa place dans la société, c’est très important, car c’est un enjeu économique. La Tunisie a toutes les chances de bénéficier des échanges, dans cette zone, elle peut le faire et elle a déjà l’expérience pour le faire. La Tunisie a été le premier pays à signer des accords de coopération avec l’Europe, notamment dans le secteur textile, les pièces de rechange automobile… C’est vrai que la transition démocratique a eu un impact sur l’économie tunisienne, mais une fois qu’elle sera achevée, je suis certain que la Tunisie se développera d’une manière spectaculaire. Tout le monde est optimiste, la Tunisie a tous les atouts pour progresser d’une manière assez rapide.

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