Première bachelière tunisienne musulmane, première médecin musulmane, en Tunisie et dans le monde arabe, première gynécologue femme, première Tunisienne membre du Conseil de l’Ordre des médecins de Tunisie, première responsable de la première structure publique de planification familiale, première rédactrice en chef du premier magazine féminin tunisien.


Par Foued ALLANI

Femme de sciences et de cœur, la docteure Tawhida Ben Cheikh, décédée le 6 décembre 2010, à Tunis, à l’âge de 101 années, était aussi une femme de terrain, spécialement celui du militantisme sanitaire, social et humanitaire. Bûcheuse, discrète et modeste, elle croule sous les titres les plus prestigieux.

Quelques semaines avant sa disparition, nous lui avons rendu un vibrant hommage sur les colonnes de votre journal, sous forme d’un article détaillé (Voir «La Presse» du 27 août 2010, supplément spécial femme arabe) et avions tenté, avant cela de la rencontrer. Hélas, son état de santé ne le permettait pas, selon un membre de sa famille.

Qui parmi nous n’a donc pas rêvé un jour d’avoir pour mère, grand-mère ou arrière-grand-mère une femme telle que Tawhida Ben Cheïkh ? Tout le monde, sans doute, car avoir ce statut exceptionnel et exemplaire, à plus d’un titre, c’est entrer dans l’histoire par la grande porte. Même son prénom Tawhida, version féminine du concept «unicité», participe sans le vouloir à ce parcours hors du commun.

«C’est une grande dame, affable, courtoise, affectueuse et de bonne famille (matbouaâ ou bent hlel ou ness mleh)», nous a confié fortement émue, l’autre jour, Mme Sallouha K. une octogénaire, ancienne patiente de la célèbre gynécologue obstétricienne à partir du milieu des années 50, à propos de Tawhida Ben Cheikh.

Née, le 2 janvier 1909, à Tunis, d’une famille originaire de Ras Jebel (Gouvernorat de Bizerte), Tawhida Ben Cheïkh perd son père précocement et sera élevée par sa mère. Elle poursuit ses études primaires à l’école de la rue du Pacha et y obtient, en 1922 son certificat d’études primaires. Elle intègre alors le lycée de la rue de Russie (ex-Armand Fallières) pour devenir, en 1928, première bachelière tunisienne musulmane.

Grâce aux encouragements du Dr Etienne Burnet (1873 -1960), directeur à partir de 1936 de l’Institut Pasteur de Tunis (après le décès de Charles Nicolle), elle part en 1929 à Paris poursuivre ses études supérieures. Là-bas et après trois bonnes années d’études, elle obtient le PCB (diplôme de physique, chimie et biologie)

Diplôme qui lui a permis de s’inscrire à la faculté de Médecine de Paris pour en sortir diplômée en 1936, après avoir soutenu, avec brio, sa thèse de doctorat. Thème de sa recherche : «Contribution à l’étude du myxœdème chez le nourrisson» (Voir : La Médecine en Tunisie (1881-1994) : Dr Mohamed Moncef Zitouna-Tunis, S.D : 480 p. Simpact).

 Elle devient ainsi la 31e parmi les cent premiers médecins tunisiens musulmans et ne sera rejointe qu’en 1950 par Hassiba Ghileb (née le 29 octobre 1916), diplômée de la faculté de Paris. Entre-temps et au cours de son séjour à la Ville des Lumières, Tawhida Ben Cheikh adhère à l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord en France (1931).

En tant que membre de ladite association, elle est invitée à prononcer une allocution à la tribune du congrès de l’Union des femmes françaises (1931), discours dans lequel elle brosse un tableau sur la condition défavorable de la femme musulmane dans les colonies françaises.

Toujours lors de son séjour français, elle  participe également à la rédaction du bulletin de l’association en question (compte rendu de l’hommage rendu à Tawhida Ben Cheikh, organisé à Ras Jebel, le 4 novembre 2009-Ach Chourouq, du 8 novembre 2009).

Une carrière en or

Ainsi auréolée, avec en plus le titre de «la plus jeune lauréate en médecine en France» (Abdelmajid Sahli-Le Renouveau du 22 février 2009), Tawhida Ben Cheikh s’installe à Tunis et commence sa carrière de médecin de libre pratique dans son cabinet, sis au 42, rue Bab Mnara (Voir, «Leaders. com»-31 décembre 2008), les médecins tunisiens n’ayant pas, à l’époque, le droit d’exercer dans le secteur public.

En Tunisie, Tawhida Ben Cheikh milite pour une meilleure santé de ses compatriotes et s’oriente vers la gynécologie-obstétrique. En 1955, elle devient chef du service de ladite spécialité à l’hôpital Charles-Nicolle à Tunis, qu’elle dirigera jusqu’en 1964, date à laquelle elle prendra la tête du service de la même spécialité à l’hôpital Aziza-Othmana de Tunis. Elle dirigera le service jusqu’en 1977, année au cours de laquelle elle fait valoir ses droits à la retraite. Tawhida Ben Cheikh marque encore une fois l’histoire sanitaire de la Tunisie, en prenant en 1970 la tête de la direction de la planification familiale au ministère de la Santé publique, structure fraîchement créée afin de donner une politique déjà amorcée au milieu des années 60, mais assurée jusque-là par l’Association tunisienne du planning familial.

Tawhida Ben Cheikh devient aussi la première femme médecin à siéger au Conseil national de l’Ordre des médecins de Tunisie après l’Indépendance (bureau élu en 1959 sous la présidence du Dr Mahmoud El Materi). En 1962, elle sera élue au poste de vice-président, afin de seconder le Dr El Materi.

Ce dernier démissionne en 1963 de son poste pour des raisons personnelles, et Tawhida Ben Cheikh travaille donc avec le Dr Tahar Zaouche à la présidence du conseil. Elle gardera son poste jusqu’en 1968, et restera la seule femme dans cette structure jusqu’en juillet 1970 (voir : L’Ordre des médecins 1958-2008 : le bilan. Tunis : publication de l’Ordre des médecins de Tunis 2008, 157 p).

Sur le plan extra-professionnel, Tawhida Ben Cheikh continue de militer pour améliorer les conditions de vie de ses compatriotes. Membre de l’Association des femmes musulmanes de Tunisie, elle milite pour le progrès social et culturel de ses compatriotes de la gent féminine.

En 1937, elle devient la première rédactrice en chef de «Leïla», premier magazine féminin tunisien, édité en langue française (Selon Ahmed Khaled, information contestée, mais non infirmée, par le Pr Mohamed Larbi Snoussi, historien (Voir son article à «La Presse» du 08-10-2010). Plus tard, elle militera aussi au sein du Croissant-Rouge tunisien (créé le 7 octobre 1956) pour devenir son vice-président.

Après son décès, la France lui rendit hommage en donnant son nom, le 20 mars 2011, au Centre municipal de santé à Montreuil (Commune en Ile-de-France, près de Paris). De son côté, la Dr Safia Bouzid créa, le 14 février 2012, à Tunis, l’Association Tawhida Ben Cheikh pour l’aide médicale. Une structure de la société civile engagée pour la bienfaisance et le soutien aux personnes démunies.

Quant au gouvernement tunisien, il éditera, le 16 octobre 2012, un timbre poste, en son honneur, et créera, cinq ans après, un centre de santé universitaire portant son nom. Inaugurée, le 15 décembre 2017, ladite structure est abritée par la Faculté des Sciences mathématiques, physiques et naturelles de Tunis, relevant de l’université d’Al Manar (21 mille étudiants, à l’époque)

Nous avions, pour notre part et avant cela, proposé de donner le nom de Tawhida Ben Cheikh au Centre de maternité et de néonatologie de la Rabta. Nous avions même adressé notre requête au ministère de la Santé publique, qui, semble-t-il, n’a pas pris en compte notre initiative.

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