L’archipel de la Galite, qui nous hante au large de la Méditerranée, livre chichement ses secrets. Pour les amateurs de nature et de sensations fortes, les robinsonnades sont encore possibles dans ces îles. Pour les férus de géologie, c’est la seule localité d’origine volcanique en Tunisie. Pour les sociologues, il est temps d’étudier l’unique région du pays à avoir été occupée uniquement par des «étrangers».


 Pour toutes ces raisons et pour d’autres qu’on ne peut découvrir qu’une fois on a mis les pieds sur ces terres, allez-y  et  vous n’en reviendrez pas !

Au cimetière chrétien de la Galite, on retrouve les restes d’une demi-douzaine de cierges propitiatoires qui ont brûlé il y a à peine quelques jours. «Ce sont des Napolitains qui sont venus se recueillir sur l’âme de leurs ancêtres», nous explique notre guide. En effet, il est fréquent que des visiteurs viennent sur l’île à la rencontre d’un pan de l’histoire de leurs aïeux. D’ailleurs, on retrouve d’autres cierges au seuil de ce bâtiment qui fut l’unique église de l’île et qui sert actuellement de centre de transmissions militaires. Dans ses pérégrinations, Armand Guibert s’étale longuement sur «l’âme religieusement inclinée de ces Napolitains».

Une petite incursion dans le passé des premiers habitants sédentaires de l’île révèle qu’en 1906, l’on fait état de la présence à la Galite de 174 Européens dont 67 Français et 107 Italiens. Ces chiffres qui vont crescendo jusqu’en 1926 (193 Européens en 1926 dont 131 Italiens) allaient décroître à partir de 1931 où sur les 175 Européens présents sur l’île, 133 sont français, par suite de naturalisation massive, et 42 seulement italiens. Ce qui est frappant sur cette terre, c’est l’absence quasi totale de population musulmane ou israélite. Il faut attendre les années 1938-1939 pour trouver mention, dans des rapports de gendarmerie, de la présence de quelques bergers tunisiens au service d’éleveurs italiens. Des bergers qui se seraient, d’ailleurs, convertis au christianisme ! Mais comment vivaient ces Galitois ?

Cultiver et festoyer

Nous savons déjà que c’est la pêche qui assure des revenus à ces enfants de la mer. Mais en automne, quand l’île se replie sur elle-même, comme une mouette sur ses petits, toute activité se met en veilleuse. La Galite, alors, essaie de tirer d’elle-même les ressources nécessaires à la survie de ses habitants. Ceux-ci commencent d’abord par remiser les nasses et cordages pour l’année prochaine. Ensuite, chaque pêcheur cultive, dans des conditions extrêmement difficiles, les parcelles de terre qu’il possède. On ne trouve pas une seule charrue dans l’île, pas le moindre araire, fût-ce le plus grossier. Tout le travail se fait à la pioche et à la bêche. Le dîss constitue l’essentiel de la végétation et seules les vallées de la face nord-ouest favorisent une végétation arbustive plus dense : pins, figuiers, oliviers, caroubiers… C’est presque un miracle que d’aussi précaires conditions permettent aux récoltes de lever : fèves, pois chiches, tomates naines, orge et blé.

Au grand dam de ces hommes rompus au travail de la terre, la sécheresse ou les pluies dévastatrices qui s’abattent souvent sur l’île contrarient la production de céréales ou de légumes qui ne suffisent même pas à nourrir toute la population. Avec des terres qui sont très pauvres et au rendement médiocre et les nombreux rats qui pullulent sur cette terre, y causant de véritables ravages, les  sources d’appoint sont très importantes pour les Galitois. En effet, l’élevage d’ovins et de bovins qui fournissent aux insulaires viande et laitage pour la consommation locale permet aussi la production de fromage artisanal.

Mais, là aussi, les conditions d’élevage étant défectueuses, les bêtes meurent de froid l’hiver, faute d’abris. D’où l’importance de l’approvisionnement en vivres effectué par les représentants militaires du Protectorat qui s’employaient à apprivoiser cette communauté qui échappait relativement à leur autorité. D’ailleurs, en 1902, le Résident général français en Tunisie, Pichon, prit des mesures pour faire «respecter l’autorité du Protectorat dans l’île» en y hissant les pavillons français et tunisien et en imposant aux étrangers une déclaration de résidence, comme dans le reste de la Régence. Il y a établi l’état civil et, par un décret beylical, rattacha l’île à Bizerte au lieu de Tabarka «en raison de la facilité des relations par mer et du concours que pourrait prêter la Division navale à ce point d’appui stratégique qui, en tombant aux mains des ennemis, neutraliserait tous les moyens d’attaque et de défense accumulés depuis quelques années à Bizerte». Ce qui explique par ailleurs le mouvement de naturalisations «encouragé par les autorités», celles-ci ayant, en contrepartie, tenté d’améliorer le sort des habitants par la création d’une école, l’organisation d’une voirie et la distribution de l’eau potable.

Mais pour revenir aux conditions de  vie chez les Galitois, relevons que la nature leur a offert quand même quelques  compensations pour adoucir leur sort, tels ces figuiers fort généreux et cette vigne, qui sont la grande richesse de ce sol mésestimé. En effet, en bon Méditerranéen, le Galitois  aime immodérément le produit de vignoble, mais l’ivresse sur la voie publique constitue, ici comme ailleurs, un délit. Le Galitois est, au contraire de beaucoup d’insulaires de la Méditerranée, de caractère «expansif et enjoué». Armand Guibert rapporte à ce propos que le jour du carnaval, «un épouvantail fait de dîss et revêtu de défroques est promené de maison en maison. On le brûle au matin des Cendres avec des transports de liesse. Les soirs d’hiver, on danse au son de l’accordéon : on danse lorsque, arrive le courrier chargé de vivres, de parents et d’amis. On danse après avoir immolé le cochon noir, richesse et bonheur de chaque foyer. On danse pour les baptêmes et pour les mariages». Pour le Galitois, tout est prétexte pour festoyer. Cependant, cette vie n’était pas uniquement ponctuée de fêtes, car il arrive que se produisent quelques querelles entre les familles, mais qui «se vident dans l’intimité de quatre murs».  A l’origine de ces querelles se trouve parfois la langouste.

Arrivé sur le piton supérieur, qui culmine à quelque quatre cents mètres, on se sent maître de ces terres tourmentées, des mers qui les encerclent, des bateaux, oui ! qui se traînent sur les eaux comme des scarabées. S’adossant au poste de vigie, depuis longtemps désaffecté, on laisse aux yeux le plaisir de parcourir ses murs et de déchiffrer les inscriptions mélancoliques des anciens occupants qui les recouvrent. De cette hauteur, la vue panoramique est retenue par les noirs amoncellements de deux îlots détachés : la Fauchelle, à peu près inaccessible, et le Galiton, dont la masse volcanique est surmontée d’un phare.

Le Cap de la Madone

Moins fréquemment enveloppé de brume que la grande Galite, «le Galiton lui a été préféré pour signaler ces parages redoutables aux navigateurs». Ce phare a été mis en service en 1920 et fut par la suite complété par un feu auxiliaire à pinceau couvrant les écueils des Sorelles. En 1981, les îlots du Galiton et de la Fauchelle ont été décrétés «réserves naturelles intégrales» avec un périmètre d’interdiction de la pêche sur 1,5 mile nautique autour de la Galite. La pointe du sud-ouest qui fait face à ces rochers suscite des images fantastiques et des superstitions. C’est le Cap de la Madone, au sujet duquel un beau conte se transmettait pieusement : «Le seigneur de Tabarka avait une fille dont la ceinture dorée se dénoua un jour au grand dam de sa bonne renommée. Le père ordonna qu’elle fût déportée dans l’île de la Galite avec le fruit de ses amours. Les serviteurs reçurent mission de les mettre à mort; comme témoignage de l’exécution, ils devaient rapporter sur le continent la chemise de la mère tachée de sang. Arrivés à la pointe sud-ouest de l’île, les hommes, pris de pitié, rendirent aux captives la liberté, revêtirent leur chien de la chemise, le lapidèrent de bon cœur, et montrèrent l’objet témoin au seigneur qui se déclara satisfait. Quant aux créatures abandonnées sur le rocher désert, elles ne tardèrent pas à succomber à la faim». C’est pourquoi les pêcheurs ont nommé Pointe de la Madone le cap qui fait face au Galiton : ils se signent au passage, et reconnaissent, dans une caverne en forme d’ogive où s’engouffrent les vagues, un rocher dont la silhouette évoque confusément quelque douloureuse mère à l’enfant.

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