L’art arabe, qui trouve dans le chant son élément primordial, a-t-il perdu son âme par la faute de la politique, qui aurait fait de lui un moyen de consacrer le règne d’une divinité au pouvoir absolu, dans le but inavoué de l’exercer ensuite, ce pouvoir, par procuration? Il y a débat sur la question. Mais la contradiction qui se fait entendre n’emporte pas l’adhésion, à ce qu’il semble…

Po : je suppose que, comme moi, il vous est arrivé plus d’une fois de rapporter auprès de vos connaissances la teneur de nos échanges et de provoquer à leur sujet quelques réactions.

Md : C’est arrivé en effet.

Po : D’habitude, je m’abstiens de vous en parler, mais cette fois je compte faire exception, parce que la réaction que j’ai recueillie est tout à fait digne de notre attention.

Ph : De quoi s’agit-il ?

Po : A vrai dire, j’étais avec un ami d’enfance et, sans le lui avouer, je repassais avec lui ce dont nous avions parlé, en évoquant bien sûr ce point selon lequel l’art politique en terre d’islam a opéré un renversement, par quoi il a cessé d’être au service du beau et a pactisé en même temps avec ce nouvel acteur que nous avons appelé la «mauvaise foi»… Là-dessus arrive un ancien collègue de travail à lui. Or, au lieu de se contenter des salutations d’usage et de lui donner congé, voilà-t-il pas qu’il le met au parfum de mon discours. L’individu, portant une barbe taillée à mi-longueur, n’a pas trompé mes pronostics : c’était un musulman pratiquant et ardent défenseur de ses convictions, comme je l’ai vite compris par ses propos dans la suite. Et il s’est cru obligé de me donner la contradiction.

Ph : En usant de quels arguments ?

Po : L’idée centrale qu’il a développée est que le premier islam était menacé dans sa survie et qu’il lui fallait donc être défendu. Selon lui, il est faux d’affirmer que l’art politique exercé par les musulmans de l’époque des commencements a cédé à la tentation du prestige guerrier et de la domination territoriale. Tout au plus reconnaît-il que ces valeurs issues de la vie tribale d’avant l’islam ont été mises à contribution afin de mieux assurer l’opération de défense. Mais ce n’est pas ce qu’il y avait de plus original dans son discours. Puisqu’il a fait valoir que les deux autres religions monothéistes n’ont pas fait l’économie de la violence malgré leur engagement, elles aussi, à servir la paix de Dieu dans le monde. J’avoue avoir été impressionné par ses connaissances lorsqu’il a fait mention d’un certain Marcion pour montrer de quelle façon les premiers chrétiens ont pu voir dans le judaïsme la religion d’un dieu méchant. Précisément, disait-il, parce que le judaïsme n’avait pas su se dissocier de l’usage de la violence dans sa façon de se défendre contre ses ennemis. Et qu’il y avait chez lui un retour à la logique tribale, contre la loi de l’Alliance. Or, poursuivait-il, ce reniement que les Chrétiens ont dénoncé et dont on s’attendait de leur part qu’ils le tiennent à bonne distance de leurs usages, ils l’ont reconduit à leur manière. Comment ? En pactisant avec l’Etat héritier de l’empire romain et en lui confiant le soin d’user de violence pour leur compte… Notre homme s’est animé en abordant ce point, sans doute parce qu’il lui semblait tenir une idée peu commune : ce qui n’était pas faux, à mon avis. L’idée est en effet que c’est grâce à ce partage de pouvoir entre spirituel et temporel que l’Eglise a cru pouvoir se débarrasser du recours à la violence dans la défense de ses intérêts. De son point de vue, l’honneur revient justement à l’islam de ne pas avoir cherché à se dérober à ses responsabilités en déléguant à un tiers le soin de sa propre défense. Il faut au contraire lui rendre hommage d’avoir assumé cette charge difficile qui consiste à tenir ensemble la mission d’instauration de la paix divine dans le monde et celle de se défendre par la parole et par l’épée contre ses ennemis…

Ph : De sorte que la mauvaise foi dans l’art politique arabe ne serait que l’expression d’un engagement pleinement assuré dans la manière de mener la mission à soi confiée. Y a-t-il autre chose qu’il ait dit ?

Po : Il a ajouté quelque chose d’assez important, en disant que l’échec du projet islamique dans le monde viendrait, non de la difficulté de la mission en tant que telle, mais de ce que l’Occident chrétien est retourné à l’ordre païen, qu’il s’est délesté de la mission civilisatrice et pacificatrice qu’il avait reçue du christianisme pour, à nouveau, faire régner l’ancien ordre romain sur le monde, en se tournant dans le même temps contre l’islam afin de le réduire à une simple croyance. Comme au temps de César, quand l’empire de Rome tolérait en son sein tel ou tel culte, mais seulement pour autant qu’il demeurait sagement dans le cadre qui lui avait été imparti… Ce qui, dans son optique, voulait dire que l’islam n’a été réduit aux contradictions qu’on lui connaît et dans lesquelles il se démène que dans la mesure où il s’est heurté à une adversité trop forte, face à laquelle il a épuisé ses ressources. Façon, en somme, de plaider des circonstances atténuantes à la situation de marasme actuelle. Et peut-être de laisser ouverte une fenêtre d’espoir en vue d’un regain qui surviendrait le jour où le projet moderne —qui est en réalité un retour à Rome— cesserait à son tour de bénéficier des vents favorables de l’Histoire.

Md : Voilà qui ressemble fort à un plaidoyer exhaustif. Tu disais qu’il t’avait donné la contradiction : je crois plutôt qu’il t’a encerclé. Connaissant tes opinions critiques en ce qui concerne l’islam et sa théologie, je suis curieux de savoir quelle réponse tu as opposée ?

Po : Sur le coup, j’ai cruellement manqué de répartie. Et le bonhomme, du reste, ne semblait pas disposé à recevoir d’autre réponse qu’un assentiment admiratif. Ce qui l’a d’ailleurs décidé à nous quitter, mon ami et moi, presqu’aussitôt délivrée sa harangue. C’est seulement plus tard, donc, que se sont dessinés dans mon esprit les axes d’une réponse.

Md : Que nous brûlons de connaître!

Po : Je voudrais commencer par saluer la pertinence et l’originalité de son discours lorsqu’il affirme que, contre les deux religions abrahamiques qui l’ont précédé, l’islam assume et l’ouverture infinie du champ de sa mission et l’obligation d’assurer la viabilité historique de son projet ainsi que sa défense contre ses détracteurs et contre ses ennemis. Il est bien vrai que l’islam repousse deux formes de dérobade que ses prédécesseurs ont pratiquée : celle du retour à la nation, ou au peuple, en attendant un messie qui ne viendra peut-être jamais, pour ne pas avoir à envisager l’horizon de l’universel, et celle de l’Etat de type romain à qui on confie la tâche de recourir à la force pour le cas où on rencontre une résistance, au risque de se voir déposséder de sa légitimité et de sa mission. Cette attitude doublement courageuse est en soi synonyme d’honneur et elle a un coût : c’est clair. Mais l’art politique qu’elle va mobiliser pour s’acquitter de la mission, pour s’en acquitter dans toute la difficulté qu’elle revêt, va tellement recourir au compromis qu’il va s’y enliser et revenir insensiblement à la logique tribale qu’il croyait avoir quittée…

Ph : Comment ça ?

Po : L’art politique comporte une sagacité dans la manière de contourner les obstacles, aussi bien militaires que psychologiques, qui viennent se dresser sur le chemin menant aux objectifs qu’on s’est fixés. Mais cette sagacité n’est pas sans risque, en ce sens qu’elle peut devenir un but en soi, le moyen de s’attribuer de la gloire et d’acquérir des territoires. Il se trouve que l’art politique qui s’est affirmé autour de l’islam a rapidement donné lieu à un gouvernement d’empire, et que ce gouvernement d’empire se distinguait mal d’un gouvernement de tribu qui se serait donné une religion comme idéologie pour nourrir ses ambitions d’expansion. Et qui se serait servi d’une mission universelle comme d’un outil rhétorique, voire démagogique. Alors cet ancien collègue de mon ami refuse d’envisager l’option d’une perversion de la mission. Il met tous les écarts que l’on devine dans l’accomplissement de la mission sur le compte d’une sagacité mûrie par les siècles, sur le compte de la capacité de l’art politique d’user de tours et de détours en vue de parvenir à ses fins. Il refuse de voir que le projet initial —de civilisation— s’est mué entre temps en projet de domination : en projet de domination qui se prévaut habilement mais faussement du titre de projet de civilisation ! En cela, il se conduit comme beaucoup de musulmans engagés qui semblent être frappés de torticolis dès qu’il s’agit de se retourner sur le passé de l’islam avec un regard critique. Ils observent une attitude de complaisance obligée. Et c’est ce qui leur confère une myopie dès lors qu’il s’agit de considérer de quelle façon la réponse islamique à la «double exigence» a été réduite au rôle de paravent rhétorique par rapport à un projet qui relève lui-même de ce qui devait être combattu… Je suis frappé de la tolérance dont l’islam a fait preuve dans un pays comme la Tunisie vis-à-vis de toutes ces formes de pensée magique qui remontent à l’antiquité berbère : il s’en est accommodé, s’est contenté de les recycler par un habillage théologique qui use et abuse de formules sacrées où l’on invoque Dieu à tout bout de champ, et a finalement organisé sa cohabitation avec un paganisme déguisé. Pour moi, c’est le signe que la mission initiale a été abandonnée. La volonté de changer le monde de manière à ce qu’il s’accorde avec la présence du dieu a été laissée sur le bord du chemin. Remplacée par tout un discours spécieux dont le vrai but est d’assurer la cohésion d’une communauté à travers des symboles et des emblèmes, exactement de la même manière que faisaient autrefois les chefs de tribus en usant de totems et de fétiches… De fait, on ne peut pas pervertir un projet sans l’abandonner. Mais le malheur, comme on le disait la semaine dernière, c’est qu’on refuse d’admettre qu’il y a eu abandon. On continue de croire au mensonge qui a consisté pendant des siècles à déguiser l’abandon en poursuite de la mission. Pour les besoins de la rhétorique.

Tout ce qui a été dit par cette personne, qui n’est pas sans justesse, je le répète, n’enlève rien à ce fait têtu que nous avons relevé : le pacte de l’art politique arabe avec la mauvaise foi. Avec toutes les conséquences que ça implique sur le profil de l’habitant de nos contrées, en termes à la fois de crédulité, de propension à la convoitise, de tendance à la soumission ou à la domination… Autant de traits qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’expérience du beau dont nous avons dit qu’elle est au cœur de la manifestation du dieu.

Ph : Ce que tu dis là évoque pour moi la théorie d’un penseur d’origine pakistanaise, Fazlur Rahman, qui dénonçait chez les exégètes du Coran à travers l’histoire une tendance à dégager des lectures du texte dont la caractéristique était de faire bon ménage avec les coutumes locales existantes. Ça rejoint, je pense, ce que tu as appelé «la cohabitation avec le paganisme». Il s’agit en effet d’un élément qui indique une démission, et cette démission précède à mon avis l’épreuve de l’adversité avec l’Occident dont a parlé ton bonhomme. De beaucoup, même. Il a beau dire, par conséquent, que l’islam assume pleinement au départ la mission historique qu’il s’est donnée, il n’en reste pas moins que cette mission a été lâchée à brève échéance, et qu’on a poursuivi avec un projet différent, d’inspiration païenne, tout en gardant la mission première comme alibi et comme simple déguisement rhétorique.

Md : Le débat reste ouvert à mon avis. Mais je suis assez d’accord avec vous sur le fait que la sagacité politique de l’artiste arabe a fini par lui jouer à lui un mauvais tour. Il a été pris par son propre jeu illusionniste et le projet s’est transformé en idéologie qui formate les consciences d’une manière qui a d’ailleurs précipité l’affaiblissement de l’empire. Ce qui n’est d’ailleurs pas en soi une mauvaise chose : sans cette crise, nous ne serions pas là à nous interroger sur les raisons profondes de la débâcle, en remontant d’un projet à un autre. Mais j’ai une question qui nous ramène au sujet de nos dernières rencontres : de quelle manière se traduit la perversion du projet initial du point de vue de la vocation musicale ou vocale de l’expérience arabe du beau ? Sachant que je n’ai pas renoncé à l’autre question que je vous posais à la fin de notre précédent entretien : quelle est l’issue ?

Po : Pour ce qui est de la première question, nous avons déjà eu l’occasion de faire allusion à une réponse quand nous avons parlé de psalmodie. La psalmodie, que nous connaissons sous la forme d’un chant codifié autour d’un texte sacralisé, marquait au début le moment où le chant qui dit le beau est éprouvé par le chanteur comme ne venant pas de lui, mais venant d’on ne sait où, ou d’on ne sait qui. L’art politique, avions-nous dit, est cet art qui avait pour mission de faire en sorte que le corps social se fasse l’écho de ce chant-là : qu’il entre en résonance avec la psalmodie dans ce sens précis. Ce qui voudrait dire que la première «communauté» a été celle d’une chorale dont l’artiste politique était le chef d’orchestre… et dont la voix était à la fois celle de chacun de ses membres et celle du dieu qui fait irruption. Comment sommes-nous passés à ce chant codifié où il s’agit de montrer son allégeance à une divinité supérieure qui incarne le pouvoir absolu, tel que le politique pourra ensuite s’en réclamer pour s’octroyer à son tour, par délégation, un pouvoir non moins absolu ? Ce sont les impératifs de la politique impériale qui en ont décidé ainsi. Mais il faut peut-être envisager ici le scénario où, comme les Maoris de Polynésie, il y ait d’une part un chant qui dit le beau et, d’autre part, un chant guerrier par quoi la communauté se donne les moyens de sa défense. Sans que le second ne dénature le premier, sans qu’il le fasse basculer insidieusement dans l’ordre ancien des rivalités, qu’elles soient de tribus ou d’empires.

Ph : En fait, le premier islam n’a pas, comme chez les Maoris, produit deux chants distincts, l’un pour dire le beau, l’autre pour susciter les ardeurs de la guerre. Ce qu’il a fait, c’est qu’il a reconnu au dieu dont la voix s’est insinuée dans celle de la chorale les attributs de l’autorité. Y compris politique et guerrière. Le problème, c’est que cette autorité, dans la conception qu’on s’en faisait, n’a pu s’empêcher de glisser vers la représentation ancienne —tribale— qui avait cours parmi les Arabes de l’ère préislamique.

Md : Mais ce glissement correspondait à une forme d’occultation…

Ph : Oui, ça a été «l’arabisation» du dieu ! Donc la négation implicite de son universalité, par-delà les indications du texte, qui parle de «maître des mondes». Dès lors, le chant de guerre provenant du dieu n’a pu se déployer tout en continuant de donner voix au beau en tant, disions-nous, qu’il se révèle impossible à représenter…

Po : C’est peut-être en cet endroit précis que se produit l’achoppement. Le dieu qui se manifeste dans le chant de la chorale est aussi un dieu qui dirige la guerre et inspire le courage, comme dans les chants maoris. Mais, ce faisant, il ne cesse pas d’être le dieu par qui le beau est célébré. C’est la nouveauté à laquelle l’artiste arabe de l’art politique devait faire droit. La guerre elle-même est prise dans la célébration du beau… Elle doit l’être ! Or qu’est-ce qu’une guerre qui participe de la célébration du beau ? En quoi ressemble-t-elle encore à la façon ancienne dont les tribus préparaient, menaient et concluaient la guerre ? En quoi peut-elle encore s’inscrire dans le prolongement des guerres qui ont secoué la région du Moyen-Orient depuis les profondeurs de l’Antiquité ?

Md : L’usage, voulu par un certain discours critique envers l’islam, est de lui reprocher d’avoir fait une place à la guerre dans son projet. Sans doute parce que, comme l’a souligné ton interlocuteur inattendu, le christianisme a pu, quant à lui, se débarrasser de la guerre en en confiant la charge à ce que nous appelions «l’Etat romain». Mais ce que nous disons ici, c’est que l’islam n’a pas su changer la guerre de manière à l’accorder à un dieu dont la manifestation correspond à l’expérience d’un beau impossible à représenter, d’un beau sidérant… Je répète donc ma question : que faire ?

Po : Que faire ? Reprendre le flambeau : penser la guerre telle qu’elle s’accorde à la célébration ! Et considérer aussi, peut-être, l’option de l’expiation telle que la tragédie grecque nous en offre l’exemple…

Md : L’expiation ?!

Po : Oui. Les Grecs ne sous enseignent-ils pas que c’est par l’expiation que le beau retrouve sa juste place dans le monde ? Rappelons-nous Œdipe !

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