Troisième du concours 1983 du meilleur Jeune footballeur, Mohamed Ayadi faisait figure d’un surdoué. Confirmation à la pointe de l’attaque du Sfax Railways Sport où il composa un tandem de charme à côté de son alter ego Jamel Ben Younès. Soulier d’or 1990-1991, il apportera une précieuse contribution technique à son club de toujours, une fois les crampons raccrochés. «Le foot a constitué un pan entier de ma vie. Il m’a donné la chose la plus précieuse, c’est-à-dire la sympathie des gens», avoue ce cadre de la Sncft, père de trois enfants. Né le 2 janvier 1968 à Sfax, il a débuté l’aventure en 1978-79 parmi l’équipe Ecoles du SRS. Son premier match seniors en 1986-87 a été en amical face à l’ESS (2-2) avec les deux buts du match à la clé. Quant au dernier, il le livra en 2001-2002 contre El Makarem de Mahdia (1-0, là aussi but d’Ayadi). Le palmarès de notre invité de cette semaine comprend les coupes de Tunisie minimes 1982, cadets 1984, juniors 1985 et Espoirs 1988. International «A» , il a joué 2 matches internationaux : en 1990, contre la France «B» (0-4) et la Norvège (1-3).

Mohamed Ayadi, tout jeune, en jouant au quartier, quel surnom vous donnait-on ?

On m’appelait Temime, le grand ailier de l’Espérance Sportive de Tunis et de l’équipe nationale qui a joué la Coupe du monde 1978, en Argentine. Par la taille et la vitesse, je lui ressemble. Toutefois, dans le jeu, l’ex-Hammamlifois demeure un géant.

Quel est le quartier où vous avez appris le football ?

Bab Diwan, dans la Médina de Sfax. A part l’école, on passait pratiquement toute la journée à jouer au football. La maîtrise des gestes techniques vient de cette école indispensable : les matches de quartier. En 1978, lorsque j’ai été testé, on a joué une rencontre de sixte où j’ai marqué sept ou huit buts. J’ai, par la suite, signé ma première licence et étais rentré tout heureux.

Quels sont vos entraîneurs ?

Chez les jeunes, Mabrouk Samet et Mohamed Harzallah. Celui qui m’a lancé dans le grand bain des seniors a été Samet qui a relevé Moncef Melliti à la tête de la barre technique de l’équipe fanion. J’ai accédé à l’équipe première en même temps que Sami Trabelsi, Sami Daou, Imed Chaker, Jamel Ben Younès… Nous avons rejoint les Faouzi Chtara, Ahmed Zayani, Taoufik Bougdar… Ensuite, j’ai eu comme entraîneurs Faouzi Benzarti, Mrad Hamza, Mohamed Harzallah, Mokhtar Tlili, Ivan Klotchev, Ezeddine Lejmi, Abderrahmane Rahmouni, Youssef Jerbi, Habib Masmoudi, Moncef Arfaoui, Ali Chabbouh, Hedi Kouni, Mongi Dalhoum, Wahid Hidoussi, Youssef Baâthi, Jamel Ben Younès et Ryadh Charfi, quelqu’un de très méthodique… 

Et le meilleur parmi cette pléiade de techniciens ?

Faouzi Benzarti avec lequel nous avons disputé une saison en division d’honneur avant de revenir en Nationale et qui nous a énormément appris. Sa force réside dans la grande confiance qu’il sait communiquer à ses joueurs. De plus, il accorde le plus grand soin aux moindres détails. Malgré un tempérament excessif et sa propension à s’énerver rapidement, il a un cœur très généreux. Il sait défendre avec la dernière énergie ses joueurs et les protéger.

En ce temps-là, le SRS pouvait se targuer de posséder une génération incomparable de jeunes talents… 

Oui, à telle enseigne qu’au palmarès du concours des jeunes footballeurs 1983, les cinq premiers venaient tous du SRS : 1er, Mondher Koubaâ, 2e Kamel Mezghenni, 3e, moi-même, 4e, Lotfi Ben Kraiem, et 5e, Sami Boujelbane. 

Quel est votre meilleur souvenir ?

La saison passée avec Faouzi Benzarti où le SRS a tenu le haut du pavé en L1 jusqu’au bout. Il y a aussi notre victoire aux barrages contre le CS Hammam-Lif qui signait notre retour en D1, et, bien sûr, le Soulier d’Or 1990-1991. Pourtant, je dois admettre que je n’aime pas trop les sacres individuels auxquels je préfère la victoire de toute l’équipe.

Et le plus mauvais ?

Notre relégation en 1992 alors que nous possédions une fort belle équipe. Malheureusement, les arbitres ont eu du mal à appliquer les nouveaux règlements interdisant au gardien de toucher le ballon de la main sur une remise volontaire d’un coéquipier. Cela nous a valu beaucoup de points perdus en tout début de saison. Après, il était devenu impossible de rattraper ce retard. Il y eut également notre relégation en 1995. En perdant à la surprise générale face à la JSK, l’EST a condamné le SRS et l’OCK à quitter l’élite.

Quel genre d’attaquant étiez-vous ?

Rapide, puissant et opportuniste. Malgré une petite taille (1,68 m) et une technique moyenne, j’étais doté d’une belle détente et de l’indispensable flair du buteur. Je me rappelle avoir une fois dépossédé le keeper hammam-lifois Ali Yazidi du ballon en sautant de la tête pour aller inscrire un but, alors que, fidèle à son habitude, il le tenait d’une seule main pour dégager.

Le défenseur le plus coriace auquel vous avez eu affaire ?

Le Clubiste Lotfi Mhaissi qui était très agressif.

Des buts qui sont restés gravés dans votre mémoire ?

Contre l’OB en 1987-88 (victoire 3-1). Ridha Daou percute côté droit et m’adresse le cuir. Je décoche une frappe brossée. Transversale rentrante. Ce jour-là, remonté contre l’arbitre, Faouzi Benzarti a failli quitter le terrain en plein match, et nous avons dû intervenir pour l’en dissuader. Il est vrai que l’arbitre décréta le penalty le plus incroyable et stupide auquel j’ai pu assister. Un attaquant béjaois tacle dangereusement notre défenseur dans la surface. Contre toute attente, l’arbitre siffle penalty pour les Cigognes !

Il y a plus de trente ans, vous receviez le Soulier d’Or. Vous devez garder ce trophée en bonne place chez vous, non ?

Détrompez-vous, je ne sais plus où il était passé. (Après un moment de réflexion). Ah oui, chez un grand ami qui dirige une agence de voyages. Il m’a demandé de l’avoir pour quelques jours, et il se trouve toujours chez lui. Je suis timide, et ne possède aucune archive de mon parcours. Je ne sais pas, par exemple, exactement combien de buts j’ai inscrit. Je ne suis pas collectionneur. La seule collection que j’ai pu avoir concerne les fameux albums Panini des coupes du monde 1986 et 1990. D’ailleurs, ces albums-là, je ne sais plus où ils sont enterrés.

Quelle équipe encouragiez-vous au Mondial ?

Le Brésil. Je me rappelle qu’après son élimination au Mondial 1982 face à l’Italie (3-2), j’ai pleuré à chaudes larmes. Quelle injustice ! Zico, Socrates, Falcao, Cerezo, Junior…. qui ne remportent pas le Mondial ! Ce jour-là, si j’avais trouvé sur mon chemin l’entraîneur Enzo Bearzot, Paolo Rossi ou Dino Zoff, je ne sais pas ce que je leur aurais fait… Depuis, je n’aime aucun club du Calcio.

Franchement, ressentez-vous des regrets pour n’avoir pas fait une grande carrière internationale ?

Non, pas vraiment. Après tout, ce n’est que du football. J’aurais bien aimé défendre les couleurs de mon pays, et atteindre un autre palier. Malheureusement, je n’ai été aligné que dans deux matches amicaux : le 10 novembre 1990 contre France «B» au stade Saint-Ouen, à Paris (défaite 4-0), et le 7 novembre de la même année, à Bizerte, contre la Norvège (défaite 3-1). Je n’ai pas beaucoup de patience. Le fait de devoir rejoindre presque chaque semaine le stage de la sélection du lundi au jeudi à Tunis m’a découragé. J’étais allé dire à notre sélectionneur Mrad Mahjoub que je ne pouvais plus continuer à suivre ce rythme-là. D’autant plus que j’avais l’impression que les joueurs venant des grands clubs jouissaient d’un statut privilégié, et qu’ils détenaient les commandes. Je savais que je n’allais pas jouer régulièrement. Il est vrai qu’avec les Jamel Limam, Faouzi Rouissi…  de grands calibres, la concurrence à mon poste était des plus rudes. L’équipe était truffée de bons joueurs : Khaled Ben Yahia, Taoufik Mhadhebi, Mourad Okbi, Nabil Maâloul… 

Quel est votre meilleur match ? 

Je sors régulièrement le grand jeu dans le derby contre le CSS. Pourtant, tout jeune, à l’image de toute ma famille, j’étais fan du CSS. Lors de la finale de la coupe de Tunisie 1977, je me trouvais à El Menzah avec mon père à encourager les copains d’Agrebi qui furent battus (3-0) par l’Avenir Sportif de La Marsa. Normalement, j’aurais dû signer au CSS…

Qu’est-ce qui vous en a empêché alors ?

Un jour, un prof s’absente. Je saute l’enceinte et quitte le lycée 20 mars. Le lendemain, notre surveillant Amor Nasri, par ailleurs dirigeant au SRS, me convoque. Je croyais qu’il allait me punir pour avoir déserté le lycée la veille. Eh bien, non. Il me demande si je veux signer pour le SRS. Je lui donne mon accord. En apprenant cela, mon père Youssef, décédé en 2003, a été furieux, car il est supporter du CSS. Mes frères Hafedh et Mondher ont d’ailleurs joué au CSS. Pourtant, ma mère Hamida n’aimait pas trop le foot et préférait nous voir nous consacrer uniquement à nos études.

A votre avis, quels sont les meilleurs joueurs de l’histoire du SRS ?

Amor Madhi, Ezeddine Chakroun, Romdhane Toumi, Ridha Ellouz, Mustapha Sassi, Mustapha Jerbi, Hafedh Soudani, Imed Ben Younès, Farouk Trabelsi, Sami Trabelsi, Sami Daou…

Quel est le joueur le plus proche de vous ?

Jamel Ben Younès avec lequel j’ai composé un tandem offensif qui faisait trembler les défenses adverses. Depuis ma jeune enfance, j’ai été attaquant. Soit ailier droit, soit deuxième attaquant avec Jamel dans une organisation en 4-4-2. Toute proportion gardée, c’était un peu le duo Romario-Bebeto au Brésil. Jusqu’à aujourd’hui, nous restons deux grands amis. Même au boulot, on n’est pas très loin.

Au siège de la Sncft, à Sfax, Jamel se trouve à l’étage au dessus du mien. C’est d’ailleurs lui, en tant que directeur technique du club, qui m’a convaincu de revenir entraîner les jeunes railwystes après deux années de repos. J’ai également beaucoup d’affinités avec Farouk Trabelsi.

Quels sont les plus grands joueurs de l’histoire de notre football ?

Tahar Chaibi, Romdhane Toumi, Noureddine Diwa… je ne les ai pas vu jouer. Hamadi Agrebi reste nettement au-dessus du lot. Rappelez-vous le but inscrit du rond central à Kairouan et qui lui a été bêtement refusé. Ou encore ce qu’il a fait du Polonais Henry Kasperczak au bord de la touche, en Coupe du monde 1978. Toute la Tunisie adore ce joueur exceptionnel non seulement pour ses grandes qualités techniques, mais aussi humaines.

Et dans le monde ?

Maradona, sans discussion.

Qu’a représenté le foot pour vous ?

Un pan entier de ma vie. Il m’a donné la chose la plus précieuse : la sympathie des gens. J’ai dû arrêter mes études au niveau du bac pour me consacrer à ma passion, le football.  Au SRS, depuis les années 1960, nous vivions un peu le professionnalisme avant l’heure car chaque joueur qui débarque dans les seniors est vite intégré à la Sncft, ce qui nous permet de nous consacrer uniquement aux entraînements. Nous n’avions que cela à faire. J’ai été intégré à la Compagnie en 1987. D’ailleurs, j’ai eu des offres pour rejoindre le CSS et l’ESS. Toutefois, mon club n’a pas accepté de me donner un bon de sortie. 

Parlez-nous de votre famille…

En 2003, j’ai épousé Faten, prof universitaire. Nous avons trois enfants : Adam,  Malek et Arij. 

Quels sont vos hobbies ?

Une partie de belote ou de rami au café. Regarder à la télé mon club préféré, le Real, ou un film d’action. Ecouter la musique, surtout Michael Jackson.

Etes-vous optimiste pour l’avenir de notre pays ?

J’aimerais tant être démenti par les faits. Toutefois, c’est comme si la Tunisie se trouve aujourd’hui au bord du gouffre.

Chacun n’est plus habité que par son intérêt personnel étriqué. On a fini par nous faire vomir la politique. L’exemple le plus frappant est ma ville de Sfax.

Marginalisée depuis la nuit des temps, il n’y a ni animation, ni loisirs, ni infrastructure moderne. 

Enfin, si vous n’étiez pas dans le sport ?

J’aurais été avocat. J’aime défendre les causes justes. Joueur, j’étais capitaine. Je réclamais les droits de mes coéquipiers avant de défendre les miens.

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