Je tiens à vous remercier de l’honneur que vous m’avez fait en m’invitant pour prononcer le key note adress à votre importante conférence. C’est avec un grand plaisir et une grande humilité que je vais partager avec vous ma lecture de la situation actuelle du continent et des propositions de réponses pour relever le défi auquel notre continent est en train de faire face.

Après des années de crise et une décennie perdue au cours des années 1990, notre continent a retrouvé les chemins d’une croissance forte à partir du tournant du siècle. La croissance africaine était vigoureuse et avait même dépassé la moyenne de la croissance globale durant deux décennies. Même la grande crise des années 2008 et 2009 qui a failli mettre le système global à terre n’a touché que de manière marginale la dynamique enclenchée par nos économies. En un mot, l’Afrique, et après avoir été érigée pendant longtemps par les médias occidentaux et par certains responsables comme l’image de la faillite, de la guerre et des maladies, est devenue la frontière de la croissance mondiale. D’un continent sans espoir, l’Afrique est devenue au cours de ces années fastes de la croissance africaine l’espoir de l’avenir du monde.

Or, ce contexte a changé au cours des deux dernières années sous les effets de deux chocs exogènes d’une rare violence. Le premier choc est celui de la pandémie de Covid-19 qui, partie de la ville de Wuhan en Chine, a fini par s’étendre dans le monde à partir du début de l’année 2020 et mettre l’humain en péril. Cette pandémie s’est également étendue en Afrique et a été à l’origine d’un choc économique et social sans précédent mettant en péril les progrès réalisés par les pays africains au cours des deux dernières décennies.

Le second choc est celui des conséquences de la guerre en Ukraine qui a été à l’origine de grandes turbulences sur les marchés mondiaux. Le continent africain a également subi les effets de ce choc, et plus particulièrement de la hausse sans précédent des prix du pétrole et des céréales ainsi que d’autres matières premières importées par les pays africains.

Ces deux chocs ont eu des effets importants sur les économies africaines avec une baisse de la croissance, et certains pays ont même connu la plus lourde récession économique de leur histoire récente en 2020. Ces chocs ont provoqué une grande dérive des grands équilibres macroéconomiques et du retour de l’inflation.

Ces deux chocs ont eu également des effets négatifs sur la dette souveraine des pays africains avec des difficultés à accéder aux financements extérieurs du fait en partie d’un parti pris des grandes agences de notation souveraine dont les méthodologies ne prennent pas en considération la spécificité des pays africains.

Les effets de ces deux chocs ne se sont pas limités aux aspects macroéconomiques mais ont également touché les aspects structurels avec une baisse des investissements dont ceux en provenance de l’étranger.

Mais, au-delà des conséquences économiques et financières, ces deux chocs vont accroître la pauvreté et la marginalité et faire reculer les progrès réalisés par le continent dans la réalisation des SDGs.

Ces deux chocs exogènes ont eu des effets déstabilisateurs sur les dynamiques économiques et sociales et ont montré la fragilité des processus de croissance fortement entamés depuis le début de ce siècle. Cette croissance n’a pas été en mesure de réduire la faiblesse des économies africaines et sa transformation structurelle pour échapper au modèle rentier. Cette vulnérabilité de nos économies donne aux effets exogènes et aux chocs venus de l’extérieur une plus grande amplitude et des effets déstabilisateurs nettement plus marqués.

L’Afrique se trouve aujourd’hui à un tournant important de son histoire récente avec d’importants défis. Mais, ce tournant est rendu encore plus complexe par trois enjeux importants.

Le premier concerne les grandes turbulences politiques et militaires qui sont significatives d’un désordre global croissant et de l’incapacité de la communauté internationale à mettre en place et à définir une nouvelle gouvernance globale ouverte et favorable à une plus grande participation des pays en développement et particulièrement de l’Afrique. Ce désordre global sera porteur de grandes turbulences et va nourrir la déstabilisation. Ces turbulences vont rendre difficile la tâche du continent de revenir à une croissance inclusive et dynamique.

Le deuxième enjeu est lié à la crise de la globalisation et aux tentatives de construction d’un monde post-global. Le projet de la globalisation a constitué à partir de la fin des années 1970 une réponse à la crise de l’Etat-nation et du système social de providence. Ce projet a réussi au cours de plus de quatre décennies à accélérer la croissance globale, à développer les échanges mondiaux et les mouvements de capitaux et des investissements autour de la planète. La globalisation a ouvert également la voie à l’émergence de nouvelles puissances économiques en provenance du monde en développement, plus particulièrement d’Asie, d’Amérique latine mais aussi d’Afrique. Le développement accéléré dans ces pays a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté et de retrouver une vie décente.

Mais, les dernières années ont montré la fragilité de ce projet avec la multiplication des crises financières, sociales et climatiques. La crise de la pandémie de Covid-19 et les difficultés de gestion des chaînes de valeur globales avec les confinements et les fermetures des frontières ont fini par remettre en cause ce projet et ouvrir la page pour la recherche d’une nouvelle organisation globale des activités économiques.

Cette crise et la quête incertaine d’un monde post-global vont également peser sur notre continent et la recherche d’un nouveau projet économique.

Le troisième enjeu est d’ordre social et concerne les effets des différents crises et chocs exogènes qui ont été à l’origine d’une détérioration de la situation sociale dans tous les pays africains avec la montée du chômage, de la marginalité sociale et une forte dégradation des services sociaux de base dont l’éducation et la santé. Ces crises ont anéanti les efforts effectués par les pays africains en matière de SDGs mais ont surtout fragilisé encore plus le contrat social africain postindépendance. Ces crises sont à l’origine de la montée de l’insécurité et d’une grande instabilité politique. Désormais, ces crises se traduisent par une remise en cause des régimes démocratiques et le retour de l’autoritarisme militaire et populiste. Cette instabilité ne fera que renforcer la difficulté à construire des projets et des visions partagées et plurielles.      

La difficulté de votre tâche aujourd’hui et de celle des institutions africaines est de trouver des réponses aux crises et aux conséquences des chocs externes dans un monde instable et incertain. 

Mais, en dépit de la difficulté de cette tâche, je souhaite partager avec vous mon optimisme quant à notre capacité de relever les défis et de mettre en place les politiques publiques capables de rendre espoir aux populations. Cet optimisme n’est pas le résultat d’une conviction philosophique et politique abstraite mais est le résultat du potentiel important dont dispose le continent et qui, le jour où on lui permettra de s’exprimer, nous permettra d’ouvrir une nouvelle page dans l’histoire africaine. Une jeunesse bien formée et recherchée par les grandes entreprises globales, une classe moyenne qui ne cesse de se développer et qui fait de l’Afrique l’un des plus grands marchés d’avenir, un développement de la digitalisation plus rapide que dans certains pays développés et qui sera l’un des fondements du monde à venir sont autant d’atouts essentiels dans la définition d’une nouvelle expérience collective africaine.

Les responsables africains, les institutions africaines et les élites ont aujourd’hui une responsabilité immense et doivent définir un nouveau contrat social et un nouvel vivre-ensemble. Cette quête d’un nouveau projet doit être guidée par trois principes majeurs :

• L’audace de sortir des sentiers battus et de faire preuve d’une grande intelligence collective dans la définition de nouveaux projets et de nouvelles politiques publiques,

• La solidarité entre générations, entre pays africains et entre couches sociales pour porter le projet d’une nouvelle libération africaine,

• La coopération internationale qui doit se renouveler afin de faire de l’émergence et de la transformation du continent un bien global commun.

Deux chocs et quatre crises 

L’Afrique a subi de plein fouet deux chocs aux effets économiques et financiers majeurs en deux ans. La pandémie de Covid-19 à partir de 2020 et la guerre en Ukraine en 2022 ont eu des effets déstabilisateurs sur les économies et ont montré leur grande fragilité devant les chocs exogènes.

L’exposition des pays africains aux chocs exogènes n’est pas uniforme et dépend de plusieurs facteurs dont la profondeur des liens commerciaux avec l’économie mondiale, le degré d’intégration avec les marchés financiers internationaux et l’existence d’une marge de manœuvre pour faire face aux chocs internationaux, notamment le niveau des réserves internationales (FMI, Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne, avril 2022).

L’analyse du degré d’exposition des pays africains montre que les pays exportateurs de pétrole sont les plus sensibles du fait de l’importance des liens d’échanges et les pays intermédiaires du fait de leur intégration aux courants financiers internationaux. A ce niveau, les pays pauvres et les pays riches en ressources naturelles sont moins sensibles aux facteurs internationaux du fait d’une intégration moins importante aux courants internationaux (FOM, op. cit.).

Des travaux récents ont montré que le resserrement de la politique monétaire et une hausse des taux de 10 ans aux Etats-Unis de 25 points se traduiraient par une baisse de la croissance africaine de 0,25 au cours de la première année. En même temps, une hausse moyenne de 10 points du cours du pétrole serait à l’origine d’une baisse de la croissance de 0,5 (FMI, op. cit.).

Ces indications sont assez significatives de l’ampleur des effets des chocs exogènes sur les économies africaines.

Le Covid-19 a eu des effets importants sur le continent qui a enregistré l’une des récessions les plus importantes de son histoire avec une croissance moyenne de -1,7% au cours de l’année 2020.

Mais, au moment où la croissance enregistrait un rebond en 2021, c’est le conflit en Ukraine qui va de nouveau avoir des effets négatifs sur les pays africains. L’éclatement du conflit et les sanctions prises contre la Russie ont été à l’origine de fortes perturbations et d’une grande volatilité de l’économie mondiale qui ont été transmises par trois importants canaux : les prix des produits énergétiques et non énergétiques, la déstabilisation des chaînes d’approvisionnement, et les perturbations sur les marchés financiers (BAD, Performance et Perspectives économiques de l’Afrique, 2022).

Ces turbulences et la volatilité des marchés internationaux vont avoir des effets sur le continent. Car, faut-il le rappeler, la Russie et l’Ukraine sont des acteurs importants des marchés mondiaux de l’agroalimentaire, du pétrole et du gaz. Ainsi, les prix des matières premières ont rapidement augmenté pour atteindre des niveaux records. En avril 2022, les prix mondiaux du blé et du maïs ont augmenté respectivement de 72,5% et de 21,9% par rapport à leurs niveaux d’avril 2021. Certes, les pays exportateurs de pétrole et d’autres pays exportateurs de matières premières ont tiré bénéfice de cette augmentation des prix sur les marchés mondiaux, mais cette volatilité a fortement heurté les pays africains et a été à l’origine de la résurgence de l’inflation après des années d’accalmie. Par ailleurs, ces développements ont été à l’origine de grandes difficultés d’approvisionnement des produits alimentaires pesant sur la sécurité alimentaire de beaucoup de pays africains et accroissant la pauvreté.

Ces deux chocs exogènes sans précédent ont frappé de plein fouet les économies africaines, provoquant quatre crises : l’affaiblissement de la croissance, la dérive des grands équilibres macroéconomiques, la difficulté d’accéder au financement et la crise de la dette et le retour de la pauvreté et de la marginalité renforçant la crise du contrat social. 

Un ralentissement de la croissance

Après un rebond en 2021 où la croissance africaine a atteint 6,9%, les prévisions pour l’année 2022 montrent une forte décélération de la croissance qui ne devrait pas dépasser les 3,9% et qui sera pour l’une des premières fois moins importantes que la croissance globale. Cette baisse de la croissance est à l’origine d’une diminution de la part de l’Afrique dans le PIB mondial qui sera de 4,7% en 2022 qui est la part la plus faible depuis 2002 (AUC/Oecd, Africa’sdevelopmentdynamics 2022 : Regional value chains for a sustainablerecovery, 2022).   

Cette forte baisse de la croissance s’explique par les effets boomerang de la pandémie de Covid-19, les effets de la guerre en Ukraine, les vulnérabilités liées au resserrement de la politique monétaire dans les grands pays développés qui auront des effets négatifs sur la dette africaine et sur la capacité des pays à accéder au financement.

La croissance africaine est encore marquée par l’influence de la pandémie et l’apparition de nouveaux variants, ce qui est à l’origine de grandes perturbations dans les entreprises et dans les chaînes de production. Mais la persistance des effets de la pandémie en Afrique s’explique aussi par le faible taux de vaccination qui s’est situé autour de 15,3% au mois de mars dernier, nettement en dessous de la moyenne globale qui se situe à 60%.

La pandémie de Covid-19 a eu des effets dévastateurs sur les entreprises africaines. Une enquête de la Banque mondiale sur les effets de la pandémie dans le secteur privé et effectuée dans huit pays africains a montré que 18% des entreprises ont dû arrêter temporairement ou définitivement leurs activités au cours des années 2020 et 2021. Les fermetures, selon les pays, varient de 5,2% au Mozambique jusqu’à 65,8% au Tchad et selon les secteurs où les secteurs hôteliers et des services ont été plus touchés que le secteur manufacturier (BAD, op. cit.).   

La croissance africaine est également touchée par les changements climatiques et l’Afrique est le continent qui a subi le plus grand nombre de chocs climatiques dans le monde. Ainsi en 2019, cinq pays africains se trouvaient parmi les pays les plus touchés au monde par les variations climatiques. Entre 2020 et 2021, l’Afrique a été touchée par 131 catastrophes météorologiques extrêmes dont 99 inondations, 16 tempêtes, 14 périodes d’intenses sécheresses et 2 incendies de forêt (BAD, op. cit.).

L’instabilité politique est venue se joindre aux effets des chocs exogènes pour ralentir fortement la croissance africaine. Après plusieurs années de stabilité démocratique, l’Afrique est rentrée dans une phase de grande instabilité avec la multiplication des coups d’Etat dans quatre pays, à savoir le Burkina Faso, la Guinée, le Mali et le Tchad et des tentatives dans deux autres pays : la Guinée-Bissau et le Niger. Il faut également mentionner la persistance de certains conflits armés et des menaces terroristes dans certains pays africains dont : le Burkina-Faso, le Mali, le Niger, le Nigeria, la République centrafricaine et la République démocratique du Congo. L’insécurité liée à ces conflits ainsi que les sanctions régionales et internationales imposées à certains pays ont eu des effets négatifs sur la croissance et ont rendu difficile l’accès au financement.

L’une des premières conséquences des deux chocs extérieurs est l’affaiblissement de la croissance des pays africains et l’arrêt des dynamiques entamées au tournant du siècle.   

Une détérioration des grands équilibres

Les chocs externes seront à l’origine d’une détérioration des grands équilibres macroéconomiques en Afrique. Les prévisions du déficit budgétaire se situent autour de 4% mais devraient s’approfondir compte tenu de l’affaiblissement de la croissance. L’accélération du déficit s’explique par les politiques de relance et de sauvetage pour les entreprises et de soutien aux couches sociales les plus défavorisées mises en place dans la plupart des pays africains pour faire face aux effets de la pandémie sur les économies africaines. 

Pour le déficit courant, les prévisions du déficit moyen devraient se situer autour de 2% pour l’année 2022.

Les pays africains vont également connaître une accélération de l’inflation qui devrait se situer autour de 13,5% en 2022. Plusieurs facteurs ont contribué à cette accélération de l’inflation dont une partie importée est liée au renchérissement des prix internationaux de céréales et de pétrole mais aussi la dépréciation du taux de change et la hausse des prix locaux du fait des pénuries et des difficultés des chaînes de distribution.    

La détérioration des grands équilibres macroéconomiques sera à l’origine d’une forte augmentation des besoins de financement et d’une grande vulnérabilité liée à l’accroissement de la dette.

Vulnérabilité financière
et crise de la dette

Les grandes turbulences et les chocs externes subis par le continent ont augmenté les besoins financiers et le renforcement du poids de la dette devenue un important facteur de vulnérabilité de beaucoup de pays africains. Cette vulnérabilité ne se limite pas aux pays les moins avancés mais touche également les pays intermédiaires.

Le ratio de la dette/PIB se situe en 2022 autour de 70%, qui représente un niveau nettement plus élevé que celui d’avant la pandémie. En février 2022, 23 pays africains étaient considérés comme surendettés (BAD, op. cit.). Parallèlement à l’accroissement de la dette, son service a également beaucoup augmenté en passant de 3,1% à 4% du PIB entre 2019 et 2020.

Cette augmentation est le résultat d’un trend haussier entamé par l’Afrique depuis quelques années dont le résultat est que le niveau de la dette africaine est aujourd’hui le plus élevé depuis 2002. Après avoir baissé au cours des années 2000 du fait de la forte croissance économique et d’annulations dans le cadre de l’initiative Ppte, la dette africaine va de nouveau commencer à augmenter pour atteindre 28% du PIB en 2008 avant d’arriver à 56% du PIB en 2019.

L’accroissement de la dette africaine, parallèlement aux besoins importants des finances publiques liés aux chocs exogènes, s’explique également par la dépréciation des taux de change, l’accroissement des taux d’intérêt suite aux détériorations des notes souveraines effectuées par les agences de notation et le changement rapide de son profil.

Il faut noter une grande transformation des créditeurs des pays africains qui ont joué un rôle important dans le trend haussier de la dette. Parallèlement aux créditeurs traditionnels bilatéraux et membres du Club de Paris, il faut noter l’arrivée de nouveaux créditeurs non membres dont la Chine. On peut également relever la montée en puissance des créanciers privés suite à la sortie des pays africains sur les marchés internationaux et leur part est passée de 4% à 11% du PIB entre 2010 et 2020.

Mais il faut mentionner que sans certaines initiatives prises par la communauté internationale la situation aurait été encore plus dangereuse et la vulnérabilité plus forte. A ce niveau, l’allègement temporaire du paiement du service de la dette et les liquidités fournies par la communauté internationale ont permis de réduire l’impact du remboursement de la dette au cours de la période de la pandémie.

Le Cadre commun (Issd) pour la suspension temporaire du service de la dette mis en place par le G20 et entré en vigueur le mois de mai 2020 et prolongé jusqu’en décembre 2021 a permis aux 38 pays africains bénéficiaires de réduire le poids de remboursement de la dette de 13 milliards de dollars.

Quelques mois plus tard, la décision du FMI d’effectuer une allocation générale de DTS de 650 milliards de $ le 23 août 2021 a permis aux pays africains de disposer de nouvelles ressources pour faire face à leurs besoins de financements. Calculé sur la base de leurs quote-parts au FMI, les pays africains ont pu disposer de 33,2 milliards de $, ce qui ne représente que 5% de leur allocation totale de DTS.  Même si ces initiatives ont contribué à atténuer les tensions de trésorerie sur les pays africains, ils sont loin de leur fournir les moyens de financements dont ils ont besoin.

Un recul des progrès en matière de SDG

Les turbulences économiques et les chocs exogènes ont été à l’origine d’une aggravation de la crise sociale. La baisse de la croissance et les périodes de confinement suite à la pandémie ainsi que la hausse des prix des produits alimentaires ont jeté 30 millions d’Africains dans l’extrême pauvreté et 22 millions d’Africains ont perdu leurs emplois au cours de l’année 2020 (BAD, op. cit.). Cette tendance va se prolonger au cours des prochaines années et on estime que 1,8 et 2,1 millions d’Africains pourraient tomber dans l’extrême pauvreté successivement en 2022 et 2023.

Les effets de la crise vont également toucher les infrastructures sociales, notamment les systèmes éducatifs et les systèmes de santé.

Ainsi, les deux chocs exogènes d’une rare violence ont été à l’origine de quatre grandes crises dont l’affaiblissement de la croissance, la détérioration des grands équilibres macroéconomiques, une plus grande vulnérabilité financière et une crise sociale sans précédent qui est venue peser sur un contrat social en grande perte de vitesse.

C’est à ces défis que les pays africains doivent répondre.

• Cinq défis pour relancer la croissance

L’Afrique fait face aujourd’hui à un moment historique qui exige des réponses immédiates pour remettre le continent sur un sentier de croissance inclusive et durable. La responsabilité des gouvernements africains et des ministres de l’Economie et des Finances et des gouverneurs de Banque centrale c’est de définir les stratégies de développement et les politiques économiques à mettre en place pour faire face aux deux chocs et aux quatre grandes crises qui en résultent.

Ces réponses doivent s’attaquer aux cinq défis suivants, à savoir la stabilisation macroéconomique, la relance de la croissance, la transformation structurelle et l’intégration.

• La stabilisation macroéconomique

La première des grandes préoccupations des gouvernements africains serait de faire face à la dérive des grands équilibres macroéconomiques. C’est en arrêtant cette dérive que nous pouvons réduire la vulnérabilité financière et limiter le recours à l’endettement international.

A ce niveau, je mettrai l’accent sur deux questions importantes qui contribuent à la stabilisation budgétaire.

La première est relative à l’accroissement de l’efficacité du système fiscal afin de faire face aux fuites et augmenter les recettes des pays africains. De ce point de vue, la digitalisation des administrations fiscales constitue un objectif essentiel auquel les pays africains doivent consacrer les ressources nécessaires.

La seconde question est relative à la dette africaine et à la grande vulnérabilité qu’elle fait peser sur les pays africains. De ce point de vue, nous devons mettre l’accent sur deux éléments essentiels.

Le premier concerne une gestion plus transparente et dynamique de la dette. Pour cela, nous suggérons de mettre en place des agences de gestion de la dette publique capables de sortir de la gestion traditionnelle et de mettre en place des politiques plus dynamiques qui peuvent réduire le poids de la dette.

Le second élément concerne la réduction du poids de la dette sur les pays africains. Nous avons souligné les limites des initiatives mises en place par le G20 et la communauté internationale. De ce point, les pays africains avec l’UA doivent se mobiliser pour une initiative plus audacieuse afin de limiter le poids de la dette et des remboursements en cours. Cette initiative ne doit pas se limiter aux pays les moins avancés mais doit également concerner les pays intermédiaires qui sont également touchés par la vulnérabilité de la dette.

Nous suggérons de consacrer une session spéciale du prochain Sommet des chefs d’Etat africains pour discuter de la question de la dette et adopter un appel pour une initiative plus audacieuse et ambitieuse en faveur des pays africains.   

• La relance de la croissance

La relance de la croissance doit faire partie du programme de sauvetage pour aider les pays africains à faire face aux grands chocs et aux crises. Cette relance est d’autant plus nécessaire qu’elle permettra d’éviter que la stabilisation macroéconomique ne se transforme en une austérité qui pourrait renforcer les crises économiques et le désenchantement.

La politique de relance nous amène à souligner la nécessité de mobiliser les ressources pour initier un nouveau sentier de croissance et qui sont estimées à 432 milliards de $ pour la période 2020-2022 (BAD, op. cit.).

La mobilisation de ces ressources exige plusieurs actions dont :

• Une forte coordination entre les politiques monétaires et budgétaires afin de laisser une marge de manœuvre à l’investissement public en dépit des impératifs de lutte contre l’inflation,

• Le développement du marché financier interne afin qu’il joue son rôle comme une source de financement dynamique,

• La nécessité d’exiger un accroissement de l’aide publique au développement afin d’aider les pays africains à faire face aux difficultés.

La mobilisation des ressources pose la question essentielle des agences de notation, particulièrement des trois grandes agences qui dominent le marché, à savoir Moody’s, Fitch et Standard and Poor. Un nombre de plus en plus croissant de pays africains ont recours à ces agences. Ainsi, d’un seul pays en 1994 nous comptons aujourd’hui 32 pays. Mais les appréciations et les notations ne prennent pas en considération la spécificité des dynamiques de développement sur le continent.

Les méthodologies de ces agences ont fait l’objet d’un grand nombre de critiques dans la mesure où elles ne prennent pas en considération les spécificités des économies africaines et plus particulièrement leur potentiel de croissance future. Les notations des pays africains souvent basses ont des conséquences majeures sur le risque souverain africain et entraînent un accroissement important des coûts de la sortie sur les marchés de capitaux et de l’endettement.

Ces difficultés de discussion entre les pays africains et les agences de notation sont à l’origine de la demande exprimée par les pays africains pour mettre en place une agence de notation capable de prendre en considération les spécificités des économies africaines. Cette agence pourrait se baser sur l’acquis important de peerreview effectué par l’Aprm ainsi que l’expérience accumulée par les institutions africaines en matière d’évaluation du risque souverain, notamment la Banque africaine de développement.

• La transformation

Les faibles progrès en matière de transformation sont à l’origine de la fragilité des économies africaines et du faible potentiel de croissance.

Un consensus a été établi entre les grandes institutions africaines sur l’importance d’aider les pays africains à développer leurs stratégies de diversification. En même temps, la crise de la globalisation a ouvert d’importantes opportunités pour les pays africains dans la mesure où ils peuvent bénéficier de la régionalisation et des tentatives de mise en place de chaînes de valeur régionale pour développer leurs stratégies de diversification.

• L’intégration régionale

L’intégration régionale a permis aux régions du monde en développement de résister aux chocs exogènes, notamment en Asie. L’Afrique a réussi à constituer la zone d’intégration la plus importante dans le monde. Il est important que ce projet ne reste pas lettre morte et que les institutions africaines mettent l’accent sur l’exécution et sur le renforcement des échanges dans le cadre de cette zone d’intégration.

• La reconstruction du contrat social 

Les différentes crises ont été à l’origine de l’essoufflement du contrat social postindépendance.  La reconstruction de ce contrat sera déterminante pour assurer la stabilité des pays africains et pour renforcer la construction démocratique.   

• Trois principes pour redonner espoir aux africains

La construction d’un nouveau projet et d’une nouvelle expérience historique exige la définition de nouveaux principes.

• L’audace :

L’audace et le courage sont nécessaires pour sortir des sentiers battus et définir de nouvelles politiques et de nouveaux projets.

• La solidarité :

La solidarité reste un élément essentiel dans les pays notamment avec la solidarité entre les générations, les couches sociales mais aussi entre les pays africains.

• La coopération internationale :

La coopération internationale est également importante dans la construction d’un nouveau projet et d’une nouvelle dynamique de croissance et de développement.

Hakim BEN HAMMOUDA    

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