Après avoir instauré la semaine de cinq jours depuis 2012, voilà qu’on nous annonce l’idée d’adopter la séance unique. À notre connaissance, il n’existe aucun bilan de l’expérience de la semaine de cinq jours. Comment, alors, penser à s’offrir un luxe de plus dans les circonstances exceptionnelles où notre pays a besoin de travailler plus ? 

Tout le monde connaît les conditions qui ont amené à l’instauration de la semaine de cinq jours. Cette idée avait été lancée bien avant 2010. Son but n’était pas de faire travailler moins, mais avait une portée économique sociale et culturelle. En réduisant le nombre de journées de travail, il était possible de réserver le samedi et le dimanche aux familles. Celles-ci pouvaient, donc, s’occuper beaucoup plus des enfants et se consacrer à des activités ludiques et de loisirs, tout en insufflant une dynamique aux activités culturelles. C’était là, la vraie philosophie de ce programme. Il ne s’agissait pas de créer ce climat de fainéantise et de laisser-aller tel qu’on le constate aujourd’hui.

Un environnement propice, d’abord

La précipitation dans la mise en œuvre de ce projet de la semaine de cinq jours  a entraîné une tendance à la paresse et de nonchalance chez les employés, ainsi qu’une baisse de rendement significative. On attend, d’ailleurs, une étude qui pourrait nous indiquer, exactement, ce qui s’est, réellement, passé à ce niveau depuis la réduction du nombre de jours de travail. Si on se repose le samedi et le dimanche, cela ne veut pas dire que l’on travaille pleinement les autres jours. Le phénomène le plus marquant est celui que l’on voit le vendredi. Comme l’après-midi est ouvrable, certains employés font le pont juste après la séance matinale et ne reviennent que le lundi. Pour beaucoup, le prétexte est la prière du vendredi. L’horaire aménagé, spécialement, pour ce rite, n’a visiblement pas suffi. Pour ceux qui accomplissent ce devoir religieux de la prière du vendredi et qui reprennent leur travail, il n’y a aucun problème. Mais là où cela devient sérieux et grave c’est l’utilisation de ce prétexte pour déserter les postes. De plus, les conditions pour créer un environnement culturel et économique propice pour ce nouvel aménagement horaire n’ont pas été réunies. L’infrastructure nécessaire n’était pas encore prête pour répondre aux nouvelles exigences issues de ce nouveau mode de travail. Le temps scolaire, non plus, n’avait pas suivi. Le samedi, les élèves, et notamment les écoliers, avaient cours. Le repos des parents n’avait apporté aucun changement. Les activités culturelles durant cette décennie n’avaient pas de quoi attirer les foules. La qualité des produits et des intervenants laissait à désirer.

Il n’est que de voir ce qui se passe actuellement, pour s’en assurer. La gabegie qui caractérise le paysage culturel est sans précédent. Après deux ans de trêve forcée en raison de la pandémie du Covid, les activités «culturelles» peinent à reprendre. Les différents festivals trouvent devant eux toutes les difficultés du monde et tous les obstacles possibles. Ce qui donne l’impression qu’il y a, derrière, des forces qui ne veulent pas que le Tunisien retrouve la joie et le goût des plaisirs. Ainsi, les rabat-joie et les trouble-fête font feu de tout bois.

Désolation culturelle

Tel spectacle est suspendu ou supprimé, tel festival ne trouve pas les financements nécessaires pour démarrer… Des spectacles d’une mièvrerie inouïe sont autorisés à se dérouler sur des scènes qui n’accueillaient que des œuvres de qualité. Des acteurs offrent des représentations qui ne respectent pas les règles artistiques de base (atteinte à des personnalités historiques, comme Bourguiba, utilisation d’un niveau de langue des plus bas ou des allusions provocatrices,). Toutes les limites ont été franchies. Tout cela sous le prétexte de … la liberté artistique et de création.

Ces messieurs ne savent pas que l’on doit mériter sa place et ce n’est pas au premier venu d’occuper n’importe quel espace culturel. L’appât du gain rapide et facile ne doit pas être le seul argument pour la préparation d’un programme. Les grands festivals ne doivent plus s’abaisser au niveau des débilités que nous donnent à voir ces agitateurs de quatre sous. La qualité n’a pas de prix.

Si on veut élever les goûts, il faut payer. Ce n’est pas parce qu’on prétexte la liberté d’expression qu’on doit accepter des travaux qui font fi de toutes les règles élémentaires de bienséance et de savoir-vivre. Celui qui refuse de telles œuvres irrespectueuses du spectateur, n’est pas nécessairement celui qui veut censurer. Accuser les gens d’être des censeurs c’est comme les accuser d’être des dictateurs. C’est exactement comme en politique. Les opposants accusent le pouvoir de vouloir imposer la dictature, mais eux veulent être libres de pratiquer l’anarchie et instaurer le chaos. C’est là leur vision de la vie politique.

Les nouveaux riches (parmi les “acteurs”) n’ont d’autres soucis que de ramasser de l’argent et en  faire profiter ceux qui les soutiennent. Le côté esthétique ou proprement culturel, n’est plus important !

Voilà, donc, un petit aperçu sur le paysage culturel qu’on aimerait bien voir disparaître pour laisser place à un autre plus évolué.

Voilà aussi, ce qu’on veut offrir au public tunisien avide de production de qualité et d’un certain niveau.

Pour en revenir à l’horaire hebdomadaire du travail, on s’aperçoit, clairement, que le succès n’a pas été au rendez-vous. Pis encore, le citoyen sent qu’il y a  même une baisse de rendement, puisque la journée du samedi n’a pas été utilisée comme on le prévoyait.

Ce sera la même chose si on envisage le travail en séance unique. Et sur ce point, on se demande si on va garder les cinq jours ouvrables avec, en plus, cette demi-journée de travail. Dans ce cas, ce serait le comble. Déjà avec les cinq jours, notre pays s’en sort très mal. Pourtant, nous avons besoin de plus d’efforts pour sortir le pays des crises par lesquelles il passe. Notre situation économique actuelle demande au contraire des mesures exceptionnelles si on veut, effectivement, trouver des solutions aux problèmes. Ce n’est pas avec cinq jours de travail et… en séance unique que l’on pourra relever les grands défis qui nous attendent.

Nous comprenons les préoccupations qui sous-tendent ces options, à l’instar de l’équilibre au sein des familles ou de la santé mentale des Tunisiens. Ce n’est pas là la voie passante. En outre, ce n’est pas une urgence. La vraie urgence pour la Tunisie c’est qu’elle se mette au travail de la façon la plus sérieuse. Pour cela, il faudra rattraper, au moins, la décennie perdue.

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