Une prestation à oublier

On a rêvé d’un match plein : résultat et manière. On a eu droit à une approche de rencontre mal anticipée et à une piètre prestation à oublier. Espérons que ce n’est qu’un accident et qu’on pourra rectifier le tir.

C’est seulement après que l’arbitre éthiopien Bamlak Tessema a sifflé la fin de la rencontre sur un score de parité, qui avait l’air d’une catastrophe et le goût d’une amère première sortie ratée dans une CAN où on avait tout préparé et tout prévu pour entrer en fanfare et pas sur la pointe des pieds, que le sélectionneur Alain Giresse s’est rendu compte et a reconnu en lui-même, par lui-même et pas pour un public qui cherche encore à comprendre, qu’il a eu tort. Trop tard toutefois pour revenir en arrière, corriger quoi que ce soit et refaire un match à oublier sur plusieurs plans. S’il y a une question que l’on n’arrêtera pas de poser et de se poser avant une inévitable réaction et une impérative volte-face au Mali vendredi, c’est bel et bien la suivante : avons-nous joué ce match d’ouverture pour le gagner ou l’avons-nous joué pour ne pas perdre?
Si sur le papier et dans l’esprit du coach et de ses joueurs, l’objectif ne pouvait être que la victoire, dans la réalité et dans les faits, force est de constater qu’on n’a pas mis tout le poids, toute la pression et le pressing offensif nécessaire et nos meilleurs atouts pour l’obtenir.

Un défenseur de trop, un attaquant de moins
Commençons par le commencement, à savoir la composition de l’équipe rentrante. Nous n’allons pas faire le procès d’Alain Giresse s’il l’avait communiquée la veille de la rencontre ou tardivement dans les discussions d’avant-coup d’envoi, ce n’est pas ça le problème. Plusieurs sélectionneurs maintiennent le suspense jusqu’au bout pour maintenir le groupe, tout le groupe en éveil même si certains joueurs savent qu’ils vont jouer. Ce qui importe, c’est de faire le bon choix à l’heure «H» et d’aligner le meilleur onze de départ, avec un système et un plan de jeu correspondants à l’objectif qu’on veut et aux qualités des joueurs qu’on a en tenant compte, bien entendu, des points forts que l’on doit neutraliser et des faiblesses de l’adversaire du jour dont on doit profiter. L’Angola, c’était un vis-à-vis respectable que l’on ne devait pas sous-estimer, mais ce n’était pas non plus un écueil insurmontable dont on devait se méfier plus qu’il ne fallait au point d’adopter un profil aussi bas et se laisser par moments dominer et malmener, lui cédant l’avantage de la possession du ballon et le monopole du jeu. En titularisant un défenseur de trop (Rami Bédoui) et en obligeant Wajdi Kechrida, dont il ne pouvait se passer, à évoluer comme demi-droit, l’utilisant ainsi à contre-emploi dans un registre différent, Alain Giresse a fait le mauvais choix de sacrifier, en contrepartie de cette option, le meilleur pion qu’il avait sur l’échiquier pour présenter une ligne avant capable d’intimider et de pousser les Angolais dans leurs derniers retranchements dès les premières minutes de jeu. Un joueur de couloir spécifique, avec une bonne vitesse de course, une grande maîtrise technique balle au pied et pas mal de centres et de passes décisives au millimètre à adresser dans la surface.
Le numéro un Anis Badri et son suppléant Bessam Srarfi, les deux profils idéaux pour le job sur ce côté droit, ont fait curieusement banquette. Au lieu de l’équilibre souhaité et indispensable pour que le jeu soit fluide avec des repères très clairs, chacun à son poste et dans le registre qu’il préfère et où il peut donner le grand plus, faire le détail qui fait la différence, on a eu droit au contraire à une équipe déséquilibrée, à vocation défensive contre nature, rebelle, refusant catégoriquement d’aller vers l’avant et préférant subir le jeu et la pression de l’adversaire.
Cette mauvaise option de départ avec le sacrifice d’un attaquant au bénéfice d’un défenseur de trop a influé négativement sur le placement et le rendement des trois attaquants de pointe. Wahbi Khazri, qui n’est pas par hasard meilleur buteur de son équipe et du onze national (15 buts) et qui devait évoluer comme pointe fixe, présent toujours dans l’intervalle et à l’affût de la charnière centrale angolaise, a dû souvent dézoner pour couvrir le vide dans le couloir droit et travailler pour les autres, alors que l’on devait travailler pour lui et l’alimenter en dernières passes décisives qu’il peut facilement transformer et concrétiser en buts. La sortie de Wahbi Khazri de son registre a eu un effet boule de neige puisqu’elle a touché le positionnement de Youssef Msakni qui a été forcé de sortir à son tour de sa zone de confort et d’abandonner le poste où il préfère être et qui lui permet d’exprimer le mieux son talent et de multiplier les prouesses techniques avec des buts consécutifs à des frappes surprises, liftées, brossées à la perfection qui prennent de court les portiers les plus attentifs et les plus sûrs sur leur ligne de but. Youssef Msakni est un tireur d’élite sur coups francs directs ou sur penalty comme celui transformé d’une frappe sèche en plein milieu, à la Neeskens, la 34e minute, et on a tort de taper sur lui parce qu’il n’a pas été égal à lui-même et bon sur l’ensemble du match pour avoir été utilisé dans une position, dans un registre, dans un profil qui ne sont pas le sien ce qui n’est pas de sa faute, mais la conséquence d’une mauvaise option de départ et de choix contestables que le sélectionneur doit assumer. L’utilisation de Wahbi Khazri et de Youssef Msakni dans des postes, des rôles et des tâches contre nature, a eu également un effet domino sur le placement et le rendement de Naïm Sliti qui a pu quand même s’en sortir avec moins de reproches, ayant été derrière le penalty qui a permis de prendre l’avantage à la marque. Cette ligne avant Sliti-Msakni-Khazri plate, sans pointe, jouant sur la largeur et cherchant rarement la profondeur, a été tellement et drôlement inefficace au point d’encourager les Angolais à opter pour un bloc haut en seconde mi-temps, à acculer le plus souvent le porteur de ballon et à exercer sur eux un pressing sans répit et sans faille pour être finalement récompensés par le but égalisateur et un nul qui a été pour eux, à voir leur joie en fin de match, synonyme de victoire. Au lieu de mettre cette équipe en difficulté, nous nous sommes mis au contraire nous-mêmes en difficulté.

Mauvaise lecture et absence de lucidité
Le fait de ne pas s’être positionnés convenablement pour ne pas dire idéalement au départ a conditionné tout le reste du match. Le pire, le plus reprochable à Alain Giresse, c’est même après avoir constaté au fil des minutes qu’il a mal anticipé, que ça ne marchait pas, il n’a pas corrigé après la mi-temps, l’avantage d’un but l’ayant, à coup sûr, empêché d’avoir une bonne lecture du match, de ce qui allait se produire côté angolais après la pause. Un entraîneur de métier et un ex-grand joueur qui a vécu des centaines de fois ce genre de scénario ne doit pas rester et camper sur une option de départ qui ne fonctionne pas et ne pas bouger. Il devait changer non pas pour changer et poste par poste comme si les choses allaient bien (Chaâlali par Sassi et Sliti par Badri), et se passer d’un 3e changement pourtant indispensable. Il aurait dû rectifier son erreur du début, en faisant sortir Bédoui, le défenseur de trop, pour faire entrer l’attaquant qu’il avait en moins (Badri ou Srarfi) et renforcer dans le dernier quart d’heure par une pointe classique (Khénissi). La lecture du match et du scénario inattendu dictait une telle audace dans l’animation offensive pour renverser la tendance. Il ne l’a pas fait ou plutôt il l’a mal fait, montrant qu’il n’a pas entrepris, après une mauvaise anticipation du match et un mauvais départ, une bonne lecture du jeu et qu’il n’a pas eu, pour cette rencontre du moins — on l’espère en tout cas et on lui fait confiance pour y remédier dès vendredi — la principale qualité dont doit être doté un entraîneur : la lucidité constante dans l’analyse qui donne lieu à un bon coaching pour redresser les situations les plus compromises, corriger le système et le dispositif mis préalablement en place et qui ne fonctionnaient pas et se donner raison en fin de match plutôt que d’avouer avoir eu tort.
Le résultat est, certes, important, primordial mais ce n’est pas en jouant avec prudence excessive, en ayant comme premier critère de titularisation d’un joueur de métier et d’expérience au détriment d’un jeune qui fait ses débuts et qui peut faire sensation (le cas de Haddadi préféré in extrémis à Ben Mohamed) qu’on peut l’obtenir. C’est Didier Deschamps, récent champion du monde avec les Bleus, qui le dit : «Plus tu mets la manière, plus tu respectes ton jeu, plus tu as des chances de gagner».
Hédi JENNY

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