Grand dribbleur, Fethi Chehaibi, dit «Bargou», a conclu la saison 1990-1991 meilleur buteur du championnat avec 19 buts, soit le meilleur butin depuis presque 15 ans. Il faut, en effet, remonter à la saison 1977-1978 pour voir Raouf Ben Aziza sacré avec un total de 20 buts.

«Je suis malade pour la situation désastreuse de la Chabiba, notamment ses équipes de jeunes qui ont toujours constitué sa fierté et son plus précieux capital», avoue celui qui court et marque plus vite que l’éclair, «El Brak», d’où son surnom de Bargou.

Fethi Chehaibi, dites-nous d’abord pourquoi vous a-t-on surnommé Bargou ?

Tout jeune, j’ai fait de l’athlétisme, participant à plusieurs meetings de cross à Ksar Saïd. J’étais aussi rapide et tranchant que l’éclair, «El Brak». Et c’est la raison pour laquelle mes amis de quartier m’ont baptisé Bargou.

Qu’est-ce qui justifie que vos adversaires directs vous craignaient comme la peste ?

Je n’hésitais jamais à provoquer mon adversaire. Au contraire, je les cherchais. Après cinq ou dix minutes d’observation pour connaître les points faibles de mon adversaire direct, ça y est, je m’en vais le titiller. La technique, la vitesse et le dribble font par la suite la différence. Il faut dire que j’ai provoqué l’expulsion de beaucoup de joueurs déstabilisés par mon jeu : deux fois le Clubiste Lotfi Mhaissi, une fois l’Espérantiste Taoufik Hicheri, une fois l’Etoilé Abderrazak Chebbi… Ils étaient tous décontenancés par mon dribble en course et mes accélérations. Il faut dire que j’ai beaucoup appris en regardant jouer Temime Lahzami. Une fois, je me rappelle l’avoir écouté alors qu’il me prodiguait de précieux conseils. La formation de base compte énormément. Malheureusement, à présent, beaucoup de joueurs ne savent pas adresser un centre correct, un simple contrôle, quand il faut tirer de l’extérieur du pied, quand il faut utiliser le coup de pied…

Au fait, qu’est-ce qui a changé entre le foot d’hier et celui d’aujourd’hui ?

Désormais, il y a beaucoup plus de moyens dans le football, mais nettement moins de jeu plaisant et de spectacle. Des  footballeurs qui gagnent 100 ou 120 mille dinars par mois ne savent même pas bien se positionner. Ils manquent de personnalité et paraissent fragiles. Jadis, on jouait pour le plaisir et pour plaire aux spectateurs. Les gens allaient au stade comme on va au théâtre.

Quelle est votre plus grande prime ?

Trois mille dinars offerts par un grand supporter aghlabide, et non par mon club. Avant un match décisif, il était venu me dire : «Si tu marques un but et, qu’en même temps, la Chabiba assure son accession, je t’offre une prime de 3.000 dinars».

Ce jour-là, j’ai sorti un match fou, fou, fou. J’ai marqué deux buts, et on a gagné (2-0). Pour les sorties contre les grands clubs, la JSK nous offrait une prime allant jusqu’à 500 dinars. A contrario, parfois, pour nos matches en Ligue 2, nous empochions des primes de… 25 dinars !

Quels sont les défenseurs dont vous avez appris à vous méfier le plus ?

Hechmi Ouahchy et Lotfi Mhaissi, deux défenseurs virils et accrocheurs, parfois même violents, mais dont j’appréciais beaucoup l’engagement à la limite de la brutalité sans toutefois faire de mal à personne.

Qui vous a entraîné ?

Chez les jeunes, Tahar Belhaj, Abdelwahab Noucha et Mustapha Jammali. Avec les seniors, Amor Dhib, Hedi Kouni, Ammar Ben Ahmed, Moncef Melliti, Hmid Dhib, Baccar Ben Miled, Mohamed Jeriri, Mohsen Habacha, Khemaies Laâbidi, Youssef Seriati, Noureddine Laâbidi, le Yougoslave Ilya Ikovic et le Bulgare Rebkov.

De votre temps, la JSK vivait-elle de rudes moments de lutte contre la relégation comme elle s’est habituée à le faire ces dernières années ?

Rarement. Nous terminions régulièrement dans le peloton de tête. Sous la conduite de Khemaies Laâbidi, nous avons même fini deuxièmes en 1992-1993, derrière l’Espérance de Tunis. Si nous avions disposé de davantage de moyens et de grands dirigeants influents, nous aurions sans doute remporté plusieurs titres au lieu de nous contenter des places d’accessit, et d’une finale de coupe de Tunisie 1995-1996 perdue devant l’Etoile Sportive du Sahel (2-1). Dans cette finale-là, j’ai sorti une grande prestation. Malheureusement, l’arbitrage a été scandaleux. On dirait que Allala Malki a été désigné pour nous faire perdre. Pourtant, l’ESS, qui possédait une belle pléiade de joueurs, n’avait pas besoin de ce genre de cadeaux. En 1989, nous avons vécu les affres de la Ligue 2, j’ai contracté alors une rupture des ligaments croisés. La saison d’après, de retour de la longue blessure, j’ai inscrit beaucoup de buts et participé activement au retour de mon club parmi l’élite. C’est d’ailleurs là mon plus beau souvenir.

De qui se composait votre génération ?

Jamel Tayèche dans les bois, Hamadi Cheriti, Fethi Othmani, Mohamed Khelil et Nabli en défense, Houarbi, Samir et Rached Chraiet, Denden, Gomri, Zouhour et moi-même. L’entraîneur avait l’embarras du choix en ce sens que vous trouvez sur le banc des remplaçants encore plus forts que les titulaires.

Votre premier match seniors, c’était quand ?

En 1981, au Mhiri de Sfax contre le Sfax Railways Sports. La JSK a ramené la victoire (2-1), et j’ai inscrit un but. Mohamed Khelil, qui passait alors pour être notre spécialiste sur balles arrêtées, se préparait à exécuter un coup franc. Sans le prévenir, j’étais passé devant lui pour fouetter le cuir, trompant la vigilance du gardien Zayani. Je n’avais que 17 ans. C’était culotté, non ? Au lieu de me féliciter, Khelil vint me chambrer en courant derrière moi : «Qui t’a demandé de tirer ce coup- franc, jeune homme ?». Un vieux cadre voulait marquer son territoire, les vieux commandent, c’est la seule explication possible.

Quelle a été votre plus belle victoire ?

Contre le Club Africain, à Tunis. J’étais alors très jeune. Un certain EST-JSK (0-2), à El Menzah, également.

Votre plus beau but ?

Lors de notre victoire (1-0) devant le CSS. Un centre de Mohamed Denden atterrit à l’entrée de la surface de réparation. De la tête, je catapulte le ballon dans l’angle opposé de la cage d’Abdelwahed Ben Abdallah. Il y eut également un but face au CS Hammam-Lif, en banlieue sud. Un lob des 16 m dans les bois de Sahbi Sebaï. Et un autre lob contre le SRS, pratiquement de la ligne de touche, alors que Faouzi Chtara était avancé.

La Chabiba a-t-elle été votre seul club ?

Non. En 1995, j’ai rejoint le club saoudien Ittihad Jeddah. Au sein du club rival, Al Ahly, il y avait trois joueurs tunisiens : Nabil Maâloul, Mourad Okbi et Abdelkader Belhassen. Je n’ai pas terminé la saison pour aller signer à l’Etoile Sportive du Sahel. Après quoi, j’étais revenu au bercail, à la JSK, la saison même où nous avons été battus en finale de la coupe par l’ESS. Dans cette édition 1996, à chaque tour éliminatoire, j’ai réussi au moins un but. En demi-finale, par exemple, j’ai réussi le but de la qualification face à l’Olympique du Kef à la… 119e minute !

A votre avis, quels sont les meilleurs joueurs de l’histoire de la JSK ?

Khemaies Laâbidi, Moncef Ouada, Kacem Jabbès et Othmane Chehaibi.

Et du football tunisien ?

Hamadi Agrebi reste incontestablement le meilleur. Contre mon club, il a inscrit un but d’anthologie à partir du rond central. Ce but fut malheureusement annulé par l’arbitre sous prétexte que les joueurs de la JSK fêtaient encore leur but, et qu’il n’avait pas encore ordonné de reprendre le jeu. De toute ma vie, je n’ai jamais vu un but aussi beau en termes de vision et d’intelligence. Après Agrebi, viennent Laâbidi et Tarek.

Pourquoi n’avez-vous pas réussi à vous imposer en sélection ?

En ce temps-là, les «barons» venant des grands clubs commandaient, Khaled Ben Yahia en tête. Contrairement à tous les autres joueurs, aussi bien du temps du sélectionneur Mrad Mahjoub que Jean Vincent, il ne passait pas la nuit à l’hôtel. A la base, la concurrence était déloyale. Je n’ai jamais eu une vraie chance. Je dois avouer que Ben Yahia reste un grand défenseur, très élégant, mais je n’étais pas en bons termes avec lui.

Pourquoi ?

Peut-être parce qu’il n’a jamais supporté mon jeu. Balle au pied, je n’hésitais pas à le provoquer et à le défier. Dans nos duels, je ne lui laissais que des miettes.

Allier sport et études, est-ce du domaine de l’impossible ?

Oui, la passion du jeu l’emporte souvent. Tout jeune, ma passion pour le foot a été dévastatrice à tel point que j’ai dû abandonner mes études. Aujourd’hui, je le regrette un peu parce que des études plus poussées m’auraient sans doute aidé dans mon boulot.

Que faites-vous au juste ?

Depuis 1983, je suis technicien à la Manufacture de tabac de Kairouan. C’est l’ancien ministre Abderrazak Kefi, un supporter notoire de la JSK qui m’a intégré dans cette entreprise. Ravi par ma prestation contre le CSHL à Hammam-Lif, et apprenant que j’étais au chômage, il n’a pas mis plus de trois mois pour m’embaucher à la MTK.

Tout jeune, vos parents vous ont-ils encouragé à embrasser une carrière de footballeur ?

J’étais le cadet parmi sept garçons et une fille. Mon père Sadok, qui travaillait au commissariat régional au développement agricole, était féru de foot. Quant à ma mère Fatma, elle devenait malheureuse en me voyant rentrer d’un match, blessé. Elle me faisait alors des massages, me posait de la glace…

Si vous n’étiez pas dans le foot, dans quel autre domaine auriez-vous aimé exercer ?

A quatre ans déjà, je livrais des parties de quartier à Hay Imam Sahnoun, près de la Grande Mosquée, avec des jeunes beaucoup plus âgés que moi. Petit de taille, on me surnommait «Tabou fil kaâ» (bouchon par terre). J’étais prédestiné, le ballon rond était déjà mon unique horizon.

Avez-vous totalement abandonné le football ?

J’ai passé mon diplôme de 1er degré, sans toutefois aller plus loin. En 2014, j’ai fait l’accompagnateur de l’équipe seniors de la Chabiba. Malheureusement, je n’ai pas trouvé une atmosphère propice au travail. Par la suite, j’ai travaillé dans une académie privée.

Parlez-nous de votre famille…

En 1993, j’ai épousé Houda, professeur de français. Nous avons quatre enfants : Nayrouz, Nermine, Meriam et Mohamed Dhiaâ. Ce dernier était inscrit dans l’académie où j’ai travaillé. Il est latéral ou milieu gauche.

Comment passez-vous votre temps libre ?

Prioritairement avec ma famille. Sinon, je rencontre mes amis au café. A la télé, je suis les matches de mon club préféré, le Barça, et regarde la chaîne National Geographic. Ailleurs, je regarde juste les infos pour rester à la page.

Etes-vous inquiet pour l’avenir de la JSK ?

Oui, et il y a de bonnes raisons de l’être, je crois. Il se passe une véritable catastrophe au sein des équipes des jeunes de la Chabiba, jadis données en exemple et qui constituent sa fierté, et son capital le plus précieux. Personne ne se soucie plus de nos jeunes, l’avenir du club. Tout simplement parce que les dirigeants ne pensent qu’à leur propre intérêt, et n’ont aucun rapport avec le foot. Résultat : les jeunes sont livrés à eux-mêmes. Comble de l’indifférence : on arrive à présent à «vendre» des joueurs de 12 ou 13 ans. On vide le vivier aghlabide. Cette situation me rend vraiment malade. Je lance à cet égard un appel aux anciens joueurs pour revenir dans le club qui les a fait connaître et pour mettre en place une stratégie afin de sauver notre bien le plus précieux : les jeunes talents.

Comment voyez-vous l’avenir de notre pays ?

Malgré la noirceur du tableau, je veux toujours garder espoir. J’ai la ferme conviction que les Tunisiens ne vont pas abandonner leur chère patrie à des partis politiques qui se livrent des batailles totalement étrangères aux intérêts des citoyens. Un jour ou l’autre, on va sortir de l’ornière.

Enfin, vous considérez-vous un homme comblé ?

Dieu merci, les gens m’aiment parce que j’ai énormément donné au foot aussi bien à Kairouan qu’en Tunisie. Que demander de plus ?

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