Il y a des paroles que la guerre change à son image, et il y a des paroles qui changent la guerre à leur image : elles la transforment. Elles lui font traverser la rive qui mène de la violence laide à la violence belle. Nos trois amis ont choisi ce jour de creuser ce sujet, en revenant sur des positions énoncées en lesquelles ils devinent des débuts de fausses routes.

Po : Nous sommes trois à dialoguer, mais il m’arrive souvent de penser qu’il y a parmi nous une quatrième personne qui nous observe et à qui il arrive de faire la moue. Un peu comme ces vieillards, dans les familles, dont on oublie la présence parce qu’on croit qu’ils somnolent dans leur coin mais qui, en réalité, ne somnolent que d’un œil et ne perdent pas une miette de ce qui se dit : ils écoutent, et leur esprit critique est en éveil.

Md : Pourquoi cette quatrième personne ferait-elle la moue ?

Po : Pour différentes raisons. Parce qu’on s’emporte dans notre discussion plus qu’il n’est nécessaire, parce qu’on cesse d’être assez clairs ou qu’on s’égare, parce qu’on se donne raison à bon compte : que sais-je ? C’est un peu comme le démon de Socrate qui l’alerte lorsqu’il adopte une position jugée fâcheuse, sauf qu’ici nous aurions un démon commun…

Ph : Je suppose que c’est parce que ce démon t’a soufflé à l’oreille un de nos égarements que tu es venu nous parler de lui…

Po : Un égarement, je ne sais pas. Mais quelque chose me turlupine en effet.

Md : Te «turlupine» ? En voilà un mot qui va enrichir le lexique de nos échanges.

Po : Oui, j’aurais pu dire que quelque chose me «préoccupe», ou me «tracasse» : j’ai préféré «turlupine», bien que ce mot ne soit presque jamais utilisé chez nous et qu’il sonne un peu délicat… Il me semblait qu’il exprimait mieux ma situation et que c’était donc une occasion de lui faire une place dans nos usages en matière de pratique de la langue française… Ce qui me turlupine, donc, c’est que nous nous sommes engagés dans une réflexion sur le thème du discours sur la guerre qui, disons-nous, change la guerre. Nous nous acheminons, me semble-t-il, vers cette opinion selon laquelle les textes religieux ont certes parlé de guerre, ont repris souvent à leur compte sa rhétorique «sauvage», mais qu’ils avaient en quelque sorte une bonne raison de le faire, que c’était pour la bonne cause, puisque c’était pour… changer la guerre. Si nous allons dans ce sens, je crains que nous ne soyons en train de donner un blanc-seing à une littérature dont nous ne savons pas avec certitude ce qu’elle a dans le ventre, si je puis dire. Il est bien entendu que nous ne sommes pas de bons et loyaux mercenaires de la pensée des Lumières. Que nous n’aimons pas cette posture prétentieuse de l’intellectuel moderniste, qui considère les anciens textes en général avec condescendance, avec le sentiment triomphant d’une supériorité définitivement acquise. Nous avons à cœur, au contraire, de redécouvrir ces textes. Parce que nous savons qu’ils ont toujours quelque chose à nous dire, et que ce quelque chose est essentiel, que ces textes proviennent d’ailleurs de la tradition grecque ou de la tradition abrahamique, voire même de traditions plus lointaines. Mais vous êtes bien d’accord avec moi que cette position partagée ne nous range pas non plus du côté de ceux qui ne cessent de créditer le texte religieux de la prérogative de l’intention louable. En d’autres termes, nous ne sommes pas de la soldatesque : ni moderniste, ni religieuse. Nous avons trop, je crois, la passion du dialogue pour accepter, comme font beaucoup d’intellectuels parmi nous, de nous mettre au service de tel ou tel a priori. Une telle position, médiane, est cependant à défendre. Et si je note personnellement que nous glissons sans crier gare vers une concession au profit de tel camp, si nous nous laissons doucement prendre dans le filet de telle conception existante et plus ou moins apprêtée, il est de mon devoir de le dire.

Ph : Ton souci est tout à fait légitime : nous n’avons pas à créditer le texte religieux d’un privilège quelconque. S’il y a une déférence à observer, elle concerne l’élan premier qui anime le texte, bien plus que le texte lui-même. D’autre part, je voudrais moi aussi exprimer une crainte, au sujet de cette même question de la transformation de la guerre par le discours qui porte sur elle.

Md : Toi aussi, quelque chose te turlupine ?

Ph : En effet, quelque chose me turlupine. Car il y a le risque que la transformation de la guerre soit purement et simplement une abolition de la guerre. Ou, si vous voulez, que derrière le mot de guerre, ou de «glaive», comme dit l’évangile de Matthieu qu’on a cité la fois dernière, il n’y ait pas d’apprivoisement de la guerre, mais seulement une manière de la vider de sa substance.

Po : Ce verset de l’évangile fait pourtant dire à Jésus, de façon explicite, qu’il n’est pas venu apporter la paix sur terre.

Ph : Cette affirmation n’est pas une garantie absolue.

Md : Mais en quoi la fin de la guerre dans le monde devrait être comptée parmi les malheurs de l’humanité ?

Ph : La guerre a de tout temps forgé l’esprit des peuples. Elle a inculqué aux hommes le sens de la noblesse, du courage et de la droiture. Ce n’est pas être un nostalgique de l’ordre ancien que de le rappeler. Ce dont l’humanité a besoin, c’est d’une transformation de la guerre, non d’une abolition de la guerre. Or il s’agit de veiller à ce que, derrière la «transformation» ne se cache pas une «abolition»… Si c’était le cas pèserait sur nous ce même danger dont a parlé Cicéron, et après lui saint Augustin, lorsqu’ils ont évoqué la destruction de Carthage par les Romains et qu’ils ont fait remarquer qu’avec la disparition de leur ennemi extérieur, ces derniers ont été livrés à un ennemi intérieur autrement plus redoutable : le vice, le relâchement des mœurs, la fin des vertus qui faisaient les hommes. Encore une fois, je n’ai aucune sympathie pour cette pensée nostalgique aux relents fascisants, qui a les faveurs de beaucoup de nos contemporains et qui fait volontiers l’apologie de la guerre tout en voulant rétablir l’ordre ancien dans sa forme inchangée. Mais on ne peut fermer les yeux sur un danger qui est parmi les plus sérieux de notre époque : l’abandon de l’homme à la loi de ses désirs, en l’absence de toute menace qui mobiliserait en lui les ressources de certaines vertus, ou en tout cas d’une certaine vigilance.

Md : La paix serait-elle plus à redouter que la guerre, finalement ?

Ph : Si elle n’est que l’opposé de la guerre, oui, certainement. Mais elle a d’autres sens possibles. La paix peut par exemple signifier une intelligence dans la façon de se mener la guerre, celle-ci étant désormais une guerre apprivoisée.

Md : Les compétitions sportives relèvent-elles de ce que tu appelles «guerre apprivoisée» ?

Ph : Elles relèvent en tout cas d’une tentative d’apprivoisement de la guerre.

Po : Dirais-tu la même chose de la compétition que se mènent les grands groupes industriels et financiers ?

Ph : Oui, je le dirais. Et de la tournure libérale qu’a prise la vie économique à l’échelle mondiale, à travers la multitude des entreprises et de leurs tailles. En réalité, nous connaissons aujourd’hui une sorte de course contre la montre pour éviter la guerre classique, en raison du fait que cette guerre, qui est restée sur le terrain des armes, qui n’a pas su se donner un langage plus «symbolique», a acquis une dangerosité extrême par les moyens de destruction qu’elle est en mesure de mobiliser.

Md : L’effort de notre monde d’aujourd’hui serait donc d’engager les belligérants potentiels dans des types de conflit où tout se joue à un niveau symbolique qui n’implique pas la nécessité d’éliminer physiquement l’ennemi.

Ph : Oui, tout à fait. On est dans une politique préventive de production de contre-feux, c’est-à-dire de conflits contrôlables, «jouables», dont le but est de prévenir la survenue de l’incendie planétaire que constitueraient les conflits incontrôlables.

Md : Le sport offre donc de ces conflits «jouables» comme tu dis, ainsi que la rivalité économique, dans la mesure où elle implique une compétition à un niveau stratégique à travers les positionnements et les alliances, et à un niveau tactique à travers l’innovation technologique. Il y a des vainqueurs et des vaincus, des armées qui triomphent et d’autres qui, battues, prennent la forme d’hommes d’affaires ruinés, d’usines fermées ou vendues, de travailleurs livrés à la précarité et à la misère d’une existence sans emploi. Le drame est présent. Des destins sont parfois brisés, mais les vies sont sauves. Je me pose cependant une question : peut-on imaginer, dans le cadre de cette politique préventive, que des conflits plus classiques, impliquant le recours aux armes, soient… joués ?

Ph : Rien ne l’empêche, dès lors qu’on y met la prudence intellectuelle qu’il faut et qu’on ne tombe pas dans l’ivresse douteuse de ce complotisme échevelé. Tout peut être joué, c’est vrai, mais rien ne prouvera jamais que quelque chose n’échappe pas au jeu, que quelque chose n’est pas passé dangereusement du côté de cet incontrôlable qu’il s’agit de circonscrire afin qu’il n’embrase pas le monde autour de lui…

Po : C’est peut-être tout l’intérêt de ce jeu-là qu’on puisse croire que ce n’est plus du jeu…

Ph : Peut-être… Sans doute, même ! Toutefois, je le répète, on ne peut pas le prouver et il y a de l’imprudence à passer de la supposition à la certitude.

Md : Quel serait l’intérêt de ce jeu, sachant qu’en Ukraine, par exemple, il y a des dizaines de victimes tous les jours, des deux côtés, sans parler des dégâts matériels ?

Po : L’intérêt serait de doter la politique préventive en question d’une double fonction: une fonction d’absorption de la violence par la guerre symbolique et une fonction de dissuasion par la mise en scène de la guerre non symbolique. L’absorption à elle-seule n’est pas jugée suffisante : il faut la compléter par de la dissuasion. C’est-à-dire par la dramatisation de la guerre, de ses malheurs, des souffrances réelles qu’elle engendre, afin que la tentation de basculer dans sa logique soit conjurée. Là où les conflits sont possibles, parce que tous les ingrédients sont réunis, on a le choix entre les éviter au prix d’un effort diplomatique plus ou moins intense, ou les laisser éclater tout en veillant à ce qu’ils ne prennent pas des proportions trop grandes, et qu’ils servent en même temps de spectacle dissuasif au reste du monde.

Ph : Nous naviguons dans la supputation, peut-être raisonnable, mais qui reste de la supputation. Il y a cependant une question qui se pose ici : cette course contre la montre, comme je l’ai appelée, dont le but est d’éviter la guerre dans sa forme incontrôlable —celle dont la Guerre froide nous a offert le spectre effrayant le siècle dernier— cette course, donc, représente un acteur historique dans ce processus de transformation de la guerre, qui est notre sujet. Mais, contrairement à ce que nous avons envisagé la semaine dernière, cette transformation n’est pas induite par du discours, mais par de l’action… Par de l’absorption et de la dissuasion !

Po : Et donc ?

Ph : Et donc, il faut se demander pourquoi le discours sur la guerre a été relayé aujourd’hui par l’action politique dans ce travail de transformation de la guerre. Est-ce qu’il y a eu échec du discours sur ce terrain? La question ne manque pas d’intérêt, parce qu’on peut considérer que seul le discours est capable de transformer la guerre en profondeur, comme a fait le discours religieux dans l’antiquité, que ce soit au sein de la culture grecque ou au sein de la tradition abrahamique… Rappelons-nous ce sur quoi ont débouché nos discussions des semaines précédentes : on est passé avec Homère de la guerre qui fait quitter le foyer pour une affaire d’honneur (Achille) à une guerre dont le but est de rétablir l’honneur du foyer au moment où on y fait retour (Ulysse) puis, dans la tradition juive, d’une guerre qui massacre pour se donner un foyer (Josué) à une guerre qui préserve le foyer en déjouant le choc des armes (Elisée). Ensuite, avec Jésus, d’une guerre qui défend le foyer à une guerre qui se tourne contre lui —«Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison…»— mais afin que soit instauré un autre foyer, un foyer céleste: le Royaume de Dieu.

Po : On a vu aussi qu’avec les armes on est passé du glaive et du javelot à l’arc et ses flèches, puis que le glaive a fait son retour pour devenir la métaphore de cette parole apostolique qui, en tranchant dans la chair des liens familiaux, tribaux, nationaux, etc, ouvre l’espace du «Royaume de Dieu»…

Md : Chacun de vous a dit aujourd’hui ce qui le turlupine, et vous allez peut-être croire que je suis le seul à qui la «quatrième personne» n’avait rien à souffler à l’oreille: je vais vous détromper. Mais, pour commencer, je veux attirer votre attention sur le fait que l’islam, qui a été le parent pauvre de notre discussion aujourd’hui, s’inscrit dans une trajectoire par rapport à laquelle l’arme de la parole détient un rôle essentiel, mais où l’arc et la flèche reviennent, ainsi que le glaive —ou plutôt le sabre— et le javelot. Quelle transformation de la guerre cela induit-il ? On n’échappera pas à cette question. Maintenant, je reviens si vous le permettez à ce qui s’est dit au début de notre discussion : une première crainte a été exprimée concernant le risque que l’on tombe dans une sorte de complaisance herméneutique face au texte religieux, en lui accordant le bénéfice de la bonne intention en toutes circonstances. On a indiqué, n’est-ce pas, que l’obligation de déférence à l’égard du texte ne nous engageait pas et on a ajouté ensuite que cette obligation de déférence ne nous concernait que par rapport à ce qui constitue l’élan premier du texte… J’ai acquiescé à ça sur le moment mais voilà : quelque chose, diriez-vous, me «turlupine» ! Cette façon de séparer le texte de ce qui en serait l’intention initiale, et d’estimer que seule cette intention initiale mérite notre considération, à l’exclusion du corps du texte, c’est quelque chose qui a donné lieu à de longs débats dans le passé. L’option qui veut s’en tenir au texte dans la rigueur littérale de son énoncé est une option assez indéfendable et qui est régulièrement dénoncée, y compris dans le camp des croyants. Mais l’autre option qui consiste, comme on vient de le faire, à séparer la lettre de quelque chose d’autre qui serait «l’esprit», à présupposer donc qu’il y a d’un côté une écorce qu’on peut jeter et, d’un autre côté, un noyau qu’il convient de garder, c’est une option qui n’est pas plus satisfaisante, de mon point de vue. Vous allez peut-être me dire que j’introduis cette question théologique de façon inopportune, parce qu’elle nous éloignerait de notre sujet. Je pense que ce n’est pas le cas. Pourquoi ce n’est pas le cas ? Hé bien, tout simplement parce que, au moment où on envisage la parole comme arme, et comme arme qui transforme la guerre, on ne peut pas traiter le texte avec pareille désinvolture : le texte, c’est la seule trace que nous gardons d’une parole qui a joué son rôle historique de transformation de la guerre. C’est le seul indice qui nous permet de remonter le chemin qui mène au jaillissement de la parole dans son œuvre de transformation de la guerre ou, peut-être aussi, d’échec de la transformation.

Ph : D’échec de la transformation, dis-tu? Voilà qui rejoint mon propos quand je fais remarquer qu’il existe aujourd’hui une politique forcenée de transformation de la guerre qui a cessé de miser sur la parole et qui s’appuie désormais sur l’action à travers le sport, la compétition économique, la querelle politicienne, mais aussi l’implication active de la femme dans la vie publique, la promotion des modes de gouvernement participatifs, l’écologie, etc. Cette politique transforme la guerre, mais davantage dans le sens d’une réduction de sa dangerosité à travers la production de formes alternatives plus ou moins inoffensives. Il me paraît assez évident, pour ma part, que cette politique ne s’est imposée, avec l’urgence qu’elle imprime à notre existence collective, que dans la mesure justement où la parole comme arme a échoué dans son œuvre de transformation de la guerre. Et c’est un point qui mériterait qu’on y revienne. Pour ce qui est de ta remarque, je n’ai rien à répondre: l’élan premier du texte dont je parlais ne doit en effet jamais être dissocié du texte. En réalité, j’insistais sur la question de la déférence : le fait que je la dénie au texte, au corps du texte, ne signifie pas que je rende la présence de ce dernier facultative ou secondaire.

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