Noor Arjoun et Selim Arjoun, ce duo de frère et sœur, n’ont pas laissé le public indifférent avec leur harmonie et leur complicité osmotique. Une chanteuse et un musicien qui ont présenté une nouvelle formule d’une pop tunisienne poétique, qui traite haut et fort la question identitaire des jeunes Tunisiens sous différentes perspectives, de la recherche de soi, à l’exil et à l’attachement au pays. Leur musique a résonné sur les scènes des quatre coins du pays. Entre seulement fin 2021 et l’année 2022, ils ont assuré des concerts au Festival de Seliana, à la Cité de la culture «Fusion symphonique» avec l’Académie d’Orchestre Symphonique, aux JMC, à Liber’thé, à B7L9 et au Festival international de Carthage. Le 15 octobre prochain, ils attaqueront la Maison de la Tunisie à Paris. Interview.

Vous avez travaillé en silence depuis des années et vous voilà, cet été, sur la scène du Festival international de Carthage. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Selim : Carthage était avant tout un challenge. La sensation de monter sur la scène de Carthage était unique. Ce qui nous a rendu extrêmement heureux était non seulement le fait d’y être, mais également les 7.000 personnes qui étaient en face de nous. Nous étions dans le «Top 6» des ventes de billets de cette édition du festival. Notre musique essaie de représenter les jeunes Tunisiens d’aujourd’hui, donc le concert de Carthage était plutôt une célébration de toute une communauté. Nous sommes très heureux de la confiance du public qui nous a permis d’atteindre cette scène «mythique».

Nous sommes comblés de voir que la scène du Festival s’est enfin ouverte sur les talents des jeunes comme nous, Hayder Hamdi ou Gultrah Sound System. Et cela ne peut que nous booster et nous motiver à faire plus.

Votre musique, quel âge a-t-elle ? Le tout premier pas date de quand ?

Noor : Le projet a réellement commencé en 2017 sans pour autant porter le nom de «Noor Arjoun et Selim Arjoun». Nous avons commencé à créer, et il y avait des opportunités qui nous poussaient à créer. A chaque fois, on nous sollicitait à travailler et à faire partie de certains projets. Nous avons commencé avec le projet social «Tunisia88», nous y avons fait partie avec un projet musical ainsi qu’avec des workshops destinés pour les jeunes. L’idée était d’organiser des workshops de musique dans les lycées et de créer avec des clubs. Nous avons mis en place 586 clubs dans des lycées des 24 gouvernorats de la Tunisie. Dans le cadre de ce projet, nous avons également organisé et participé avec des concerts privés et dans des festivals, dans lesquels nous avons composé des morceaux qui prenaient la forme d’hymne pour le projet. 

«Tunisia88» a été présenté avec deux principaux morceaux, l’un intitulé «Ya Bledi» et l’autre était «Trab». Ce dernier s’est réellement composé en 2017, et a pris différentes formes avant celle qu’on connaît aujourd’hui. Au cours de sa reformulation, nous avons eu l’idée de faire participer d’autres personnes avec nous dans l’écriture de la chanson, parce que nous avons voulu nous ouvrir à la co-écriture. Nous avons fait appel à une lyriciste, Houyem Aloui, qui nous a accompagnés dans divers projets.

Jusque-là, il n’y avait aucun morceau publié en ligne. Nous étions plutôt dans la recherche, je tirais ma création de l’Occident, et l’idée était de chanter en dialecte tunisien. A un moment donné je me suis trouvée dans une sorte d’impasse, où ni le français ni l’anglais ne me représentaient, et en termes d’avenir, je n’ai vu de perspectives que dans ma langue maternelle, même les voyages, que nous avons pu faire, nous ont confirmé le fait que face aux internationaux, chanter en dialecte tunisien était ce qui nous représentait le plus.

De là, nous nous sommes fixés et concentrés sur la direction artistique du projet. Et ce, en se focalisant sur les paroles et l’écriture avec laquelle nous sommes fluides, nous avons eu un intérêt particulier pour la phonétique. Je participe également avec la composition, je fais des essais et je les discute avec Selim, et ce, en parallèle avec des performances qui se sont étalées de 2016 à 2021 et dans lesquelles nous avons pu concrétiser ces idées.

Avec «Tunisie88», avec toute une équipe, nous avons assuré environ 200 concerts dans les lycées, ainsi que la clôture du Festival El Jem en 2019, avec l’orchestre lyonnais «les Jeunes Chœurs de France». Nous avons également assuré  la même année deux concerts à Lyon avec cet orchestre et d’autres avec «L’Orchestre symphonique de Taipei», et «L’Orchestre symphonique tunisien». 

Toutes ces manifestations ont eu lieu avant que notre musique soit publiée sur Internet. A ce moment-là, quand je parlais de ma musique, personne ne me croyait, puisqu’il n’y avait pas de traces en ligne, ni de maquettes, je n’avais aucune crédibilité. Ce qui était ironique et positif en même temps, c’est que nous nous sommes retrouvés en train de mettre en place une certaine stratégie et une manière de faire de façon naturelle. Nous avons commencé à avoir une communauté, qui nous a suivis dès nos débuts en dehors des réseaux sociaux et qui s’est agrandie graduellement.

Lors du confinement, avec Selim, nous nous sommes retrouvés à la maison, nous nous sommes organisés en structurant nos productions. Nous avons réfléchi ensemble, commencé par publier un premier morceau «Waitin’» et pris la décision d’appeler tous les musiciens avec lesquels nous avons collaboré auparavant, en Tunisie et à l’étranger, et de publier un morceau qui regroupera tout le monde. Nous avons travaillé les partitions et partagé ces dernières avec nos collaborateurs et avons travaillé tous ensemble à distance. «Trab» a vu le jour.

Selim : Nous avons vraiment commencé à pénétrer le monde de la musique en 2014 avec quelques concerts et, en 2020, nous avons commencé à publier nos productions en ligne sur les plateformes de streaming. Depuis 2020, nous pouvons dire que nous avons plutôt commencé à travailler sur la direction musicale, comment écrire et définir une identité pour notre musique. A partir de 2021, nous avons attaqué la production dans ses détails et son homogénéité, ce processus s’est plutôt formulé avec le morceau «Lik Snin» qui s’est étalé sur une année et demie.

En termes de composition et de production musicale, comment procédez -vous?

Selim : Nous discutons énormément notre manière de faire parce que nous nous faisons mutuellement confiance, et nous faisons appel à d’autres spécialistes pour nos productions. Quand je compose, j’essaie toujours d’alterner entre les sons acoustiques et les sons électroniques. Que ce soit en MAO (Musique Assistée sur Ordinateur) ou en composition avec des instruments physiques. En percussion, je me sers même de sons issus d’un tapotement de mes doigts sur la table et des choses de ce genre. Et cela me permet de me rapprocher encore plus du réel et de partager l’univers dans lequel nous nous retrouvons.

J’essaie d’alterner entre la machine qui donne un air de modernité et les instruments et sons réels pour une touche d’authenticité. Nous travaillons énormément sur le détail dans la recherche du rythme et dans la production dans sa globalité. Et puis, chaque morceau impose son propre processus de travail, d’où notre flexibilité dans le travail, d’autant plus que nous misons beaucoup sur les collaborations avec d’autres artistes musiciens ou lyricistes, qui sont eux-mêmes issus d’univers musicaux différents.

Pour les mixages et mastering, il m’arrive de tout faire tout seul comme de faire appel à d’autres producteurs et ingénieurs sons pour finir le travail, et cela me permet de sortir d’un certain engouffrement. 

Il y a Cleef Mbadinga, un producteur de musique gabonais qui vit en Tunisie, qui met sa main dans la pâte avec nous dans le mixage et le mastering, il y a également Youssef et, Marwan Soltana, l’un à la batterie et l’autre à la basse, qui font pratiquement partie intégrante de tous nos projets, surtout en concerts. Nous travaillons également avec des studios en France et en Finlande pour le mixage et le mastering.

Comment concevez-vous vos stratégies ?

Noor : La stratégie pour un album par exemple est quelque chose qui nous laisse perplexes. Dans un pays où l’industrie de la musique est absente, nous ne pouvons pas nous lancer dans un projet d’album avec tant de facilité. Produire un album en bonne et due forme coûte cher, prend du temps et nécessite une grande réflexion de notre part et de la part du public. Nous avons choisi de bien nous installer musicalement avant de passer le gap et d’attaquer un album.

Nous essayons d’assurer les droits financiers et éthiques de tous ceux qui travaillent avec nous et de leur donner la position qu’ils méritent. Nous essayons d’être minutieux et de valoriser les talents de tous nos collaborateurs, qu’ils soient nos amis ou des professionnels que nous avons croisés en cours de route. Nous sommes aujourd’hui contents du résultat que notre stratégie et nos réflexions ont donné.

Lors de votre passage du live au streaming, quelle est votre approche de ce dernier ?

Noor : Nous sommes pratiquement sur toutes les plateformes de streaming. D’abord, la plateforme la plus populaire qu’est YouTube, ensuite Spotify, Apple Music, Anghami (première plateforme de streaming légale et de distribution digitale dans le monde arabe) et DistroKid qui propose un service rendant possible la publication des morceaux sur toutes les plateformes de streaming.

Sur YouTube, nous publions notre musique via ma chaîne «Noor Arjoun», et c’est un choix qui s’est fait après une longue réflexion, nous avons voulu garder l’identité de chacun de nous séparément, pour pouvoir mener des projets différents, chacun de son côté, et ne pas éparpiller notre communauté.

Il est vrai que YouTube est la plateforme la plus populaire qui permet une plus large visibilité, mais même sur Anghami, nous avons remarqué un nombre considérable d’écoutes. Pour l’ensemble de tous nos morceaux, nous avons cumulé 800.000 vues et nous en sommes contents.

Vous avez des morceaux publiés avec des vidéos clips. C’est quoi votre approche ?

Noor : La vidéo et les clips sont quelque chose que nous sommes en train d’intégrer petit à petit dans nos créations. C’est un nouveau monde pour nous. Nous essayons de ce fait d’y procéder avec beaucoup de rigueur, et de nous y focaliser avec une approche esthétique. Nous sommes dans un perpétuel développement.

Il ne faut pas nier le fait que nos moyens sont un peu restreints, nous procédons donc intelligemment en revenant chaque fois à notre manager, à notre spécialiste d’image ou de lumière.

Nous avons dernièrement attaqué un nouvel élément, le «Vging», que nous avons tenté d’introduire sur scène, lors de notre dernier concert qui s’est tenu à l’Institut français de Tunis. Nous avons fait appel à une spécialiste en la matière, Rima Khraief, avec laquelle on a réfléchi à toute une conception en parallèle avec la musique, qui s’est étalée sur un an de travail.

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