Son Excellence Marcus Cornaro, ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie, se veut porteur d’un message d’espoir pour notre pays. Depuis qu’il est à la tête de la Délégation de l’UE en Tunisie, il ne cesse de déployer les efforts pour minimiser les effets de la crise du Covid, des impacts de la guerre en Ukraine sur la balance alimentaire et de multiplier les décaissements en faveur du budget de l’Etat. Pour lui, l’UE va donc continuer à accompagner la Tunisie dans ses réformes socioéconomiques « pour redresser » durablement l’économie du pays. Il estime qu’il est nécessaire de dissocier la situation politique de la situation économique dans le cadre des relations de l’UE avec la Tunisie, comme il est tout aussi nécessaire de soutenir les Tunisiens dans la défense des valeurs partagées de démocratie et de libertés.

Pourriez-vous nous citer quelques initiatives de l’UE qui puissent donner un encouragement à tous ceux qui reprennent leurs cours/formation scolaire ?

Avant tout, je souhaite une bonne rentrée à toutes et à tous. La rentrée peut être un moment de réflexion sur l’importance de l’éducation et son rôle pour le développement social et économique d’un pays. La délégation de l’UE est tout à fait consciente de l’importance et des enjeux de l’éducation en Tunisie. Vous savez combien nous sommes, à la délégation de l’UE, attachés à soutenir les aspirations de la jeunesse tunisienne, que ce soit en matière d’éducation, de recherche ou d’entrepreneuriat. 

De belles valeurs, positives, sont au cœur de ces sujets, qui jouent également un rôle dans la transformation du modèle économique et social tunisien.

L’UE participe aux efforts visant à assurer une éducation de qualité pour tous, en adéquation avec le marché du travail et mettant l’accent sur la transition numérique et écologique. A travers, par exemple :

Le projet SWAFY (Science With And For Youth) qui démarre en octobre : avec 9 millions €, ce projet vise à rapprocher la jeunesse tunisienne de la science, en renforçant et en valorisant les activités des clubs de créativité et la culture scientifique.

Le Projet d’appui au système éducatif, est un autre projet, où nous allons appuyer les efforts des trois ministères, Education, Formation professionnelle et Enseignement supérieur, pour mettre en œuvre conjointement des réformes dans le cadre d’une stratégie au service du développement socioéconomique.

Dernier exemple et pas des moindres : l’association de la Tunisie au programme Horizon Europe célébrée le 5 septembre avec Mme la Cheffe du gouvernement, Najla Bouden. La Tunisie a désormais un accès unique et privilégié au plus grand programme de recherche et d’innovation du monde, Horizon Europe. L’avenir de la Tunisie, comme celui de l’UE, passe forcément par la recherche. Je suis convaincu que ce socle de collaboration bâti en matière de recherche aidera particulièrement les chercheurs tunisiens.

L’innovation a un rôle primordial à jouer dans le progrès économique que nous espérons pour la Tunisie. Nous voulons soutenir les jeunes Tunisiens pour innover, créer et faire avancer leur pays. 

Grâce au soutien de notre projet Innov’i, la Tunisie a accueilli récemment AI Hack, le plus grand Hackathon du Moyen-Orient et d’Afrique, qui a rassemblé plus de 1.000 participants de 25 pays, pour apporter des solutions basées sur l’Intelligence artificielle et le Machine Learning : énergie, talent et créativité étaient définitivement de la partie !

Parallèlement à AI Hack, la Tunisie a accueilli le Sommet Afrique du Nord Africa Arena du 28 au 31 août, un bel événement que nous avons également soutenu et qui a réuni les plus belles start-up de la région pour échanger sur les nouvelles perspectives des écosystèmes nord-africains de l’innovation.

Aussi, nous avons accordé pour la première fois le « prix Europe » à des inventeurs tunisiens, pour les aider à mûrir leurs idées/prototypes à travers, soit une assistance technique (pour brevetage, business plan, recherche de partenaires, etc.) ou pour une visite d’étude dans l’un des Etats membres de l’Union européenne.

Enfin, je voudrais souligner que la capacité à nourrir l’innovation et créer de la valeur est évidemment, et de plus en plus, facteur d’attractivité pour les entreprises étrangères. De récents projets d’extensions visent à établir des centres de R&D en Tunisie. Ce sont de très bonnes nouvelles. Nous soutenons le gouvernement dans ses efforts pour l’amélioration du climat des affaires appelées de leurs vœux par le secteur privé en Tunisie. Les entreprises européennes, qui représentent, je le rappelle, 85% des entreprises étrangères en Tunisie, font partie intégrante du paysage économique.

Je suis heureux que l’Union européenne soit en mesure de contribuer à toutes ces dynamiques porteuses d’espoir.

Quels sont les efforts déployés par l’UE pour la sortie de crise socioéconomique en Tunisie ?

D’une manière globale, l’UE a versé plus d’un demi-milliard d’euros en 2022 au Trésor tunisien. Nous avons donc démontré que nous sommes le partenaire le plus engagé aux côtés de la Tunisie même, ou plutôt surtout, dans un moment de crise. Nous l’aidons à sortir de cette crise à travers des réformes qui visent à remettre le tissu socioéconomique sur une base de croissance durable et équitable.

Nous avons aussi versé ces sommes en soutien aux négociations du gouvernement avec le FMI pour un programme de réforme complet pluriannuel. A ce stade, je ne peux qu’encourager les parties prenantes à venir à un accord dans les plus brefs délais. Cela ouvrira notamment des pistes de financement du déficit beaucoup moins coûteuses. Nous espérons une sortie de crise et un développement qui offrira la prospérité à toute la population. Non seulement nous l’espérons, mais agissons clairement dans ce sens.

Notre soutien ne se limite pas à la trésorerie. Je vois un élément-clé de sortie de crise dans l’amélioration du volet entreprise.   L’UE cible en particulier les initiatives portées par les acteurs économiques du privé, et les associations qui ont souvent du mal à accéder au crédit et à l’assistance technique des banques locales. L’objectif est de contribuer à la création d’emplois en Tunisie par l’amélioration de l’accès à la finance pour des start-up innovantes et axées sur la croissance. Nous accompagnons la mise en place d’un cadre réglementaire et de financement propice à l’entrepreneuriat innovant et aux start-up.

Comment voyez-vous la position tunisienne à l’égard de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et qu’apporte la délégation de l’UE en termes de mesures pour soutenir la suffisance alimentaire en Tunisie ?

Il y a plus de 6 mois, l’agression contre l’Ukraine commençait, et la guerre sévissait, une fois de plus, sur le sol européen. La guerre d’agression illégitime et injustifiée que mène actuellement la Russie contre l’Ukraine et son peuple engendre de nouvelles souffrances, jour après jour.

Comme l’a dit la présidente de la Commission Européenne « Les enjeux sont considérables. Pas uniquement pour l’Ukraine, mais aussi pour toute l’Europe et pour le monde entier…Il ne s’agit pas seulement d’une guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. Il s’agit d’une guerre contre notre sécurité énergétique, contre notre économie, contre toute valeur de la communauté internationale et contre son avenir. »

Les répercussions du conflit étendent la souffrance humaine bien au-delà de ses frontières. La guerre, dans toutes ses dimensions, a exacerbé une crise mondiale du coût de la vie jamais vue depuis au moins une génération, compromettant la sécurité alimentaire et la sécurité énergétique des populations du monde entier, en particulier les plus vulnérables. L’agression russe a donc eu ces répercussions ici en Tunisie également.

L’UE fait de son mieux afin de soulager cette souffrance. En complémentarité du financement des importations et des aides sociales, l’Union européenne a mobilisé 25 millions d’euros en urgence pour soutenir la stratégie nationale d’autosuffisance en blé dur de la Tunisie, dès la campagne agricole 2022-2023.

Dans ce cadre, nous allons verser une aide directe sur 3 campagnes agricoles successives à plus de 30.000 petits producteurs pour contenir la hausse des coûts de production en prenant en charge près de 30 % du montant de leurs crédits de campagne accordés par les collecteurs de céréales.

Ensemble avec le Programme Alimentaire Mondial, nous comptons lutter contre le gaspillage alimentaire et améliorer la qualité nutritionnelle des repas du Programme National d’Alimentation scolaire avec moins de pain et davantage de recettes tunisiennes équilibrées qui valorisent les produits locaux.

La guerre a également impacté la Tunisie dans le secteur du tourisme, en limitant les touristes de provenance de Russie, Belarus ou Ukrainiens. Pour contrer ces effets, la Tunisie devrait ratifier finalement l’accord Open sky. Cet accord diversifiera le tourisme car il permettra immédiatement des arrivées de touristes à travers de petits opérateurs, notamment vers les aéroports régionaux très peu desservis par Tunisair.

Le traitement sécuritaire de la migration irrégulière en Tunisie a prouvé ses limites tant qu’il n’y a pas un accompagnement de la part de l’UE. Quels sont les priorités de l’UE à ce sujet ?

Le traitement de la migration irrégulière n’a jamais été purement sécuritaire, et ne devrait jamais l’être. Nous sommes conscients que même si la migration reste un projet individuel, on y est souvent poussé par une situation socioéconomique collective.

La question nécessite donc un traitement multidimensionnel, qui améliorerait tout d’abord la situation de la population, à travers une croissance inclusive et durable. Comme je l’ai déjà expliqué, nous travaillons sur ce volet et nous soutenons la Tunisie dans ses réformes économiques et sociales, pour une sortie de crise avec perspective de croissance et d’emploi durable.

L’objectif de notre partenariat de mobilité est d’accompagner la Tunisie en adressant les enjeux migratoires dans leur globalité : de la gestion des frontières à la mobilité légale, du soutien à la diaspora, au retour et à la réintégration et à la protection des personnes déplacées et en situation de vulnérabilité.

Je pense que le développement de l’entrepreneuriat innovant en Tunisie constitue une des réponses les plus immédiates à la crise de chômage des jeunes, souvent diplômés. L’UE contribue au renforcement, à la structuration et la pérennisation de l’écosystème de l’entrepreneuriat en Tunisie, via plusieurs projets, comme Innov’i (start-up and innovation – 14,5 MEUR), Anava (accès au crédit pour les start-up et PME via un fonds de 15 MEUR) et Insadder (appui à l’exportation pour PME).

Ce sont tous des projets qui ont soutenu, et continueront à soutenir, les jeunes Tunisiens dans leur quête de changer leur vie et leur pays.

Il est important de noter que les flux réguliers dominent très largement les relations migratoires entre la Tunisie et l’Union européenne. Presque 85% de la diaspora tunisienne résident dans des Etats membres de l’Union européenne.

C’est une richesse, humaine et pécuniaire, pour la Tunisie !  Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger sont passés de 5,1 milliards de dinars à 6 milliards de dinars, entre fin août 2021 et 2022, c’est plus que les revenus du tourisme !

Mais au-delà des flux financiers, la diaspora tunisienne représente des opportunités en termes de transferts de compétences pour le développement de la Tunisie et la création d’opportunités au niveau local.

L’UE suit avec beaucoup d’inquiétude la situation démocratique en Tunisie. Ses déclarations sont parfois perçues comme une ingérence. Est-ce que les nouvelles échéances électorales sont de nature à garantir, selon vous, le rétablissement du processus démocratique dans le pays ?

La Tunisie est un partenaire de longue date et un voisin proche, dont nous respectons totalement la souveraineté. Nous tenons aux valeurs partagées, au cœur de ce partenariat, en particulier depuis 2011. Donc, je ne pense pas que notre intérêt démontré pour le développement ici puisse être considéré comme de l’ingérence indue. 

Ce n’est pas à moi de me prononcer sur la nouvelle loi électorale, mais nous suivons évidemment les points de vue exprimés par les acteurs de la scène politique tunisienne. Il reviendra aux Tunisiens de faire leurs choix dans ce processus de réforme politique d’envergure.

Nous avons démontré notre engagement aux côtés du peuple tunisien durant la crise socioéconomique et l’incertitude politique, et nous continuerons de le faire, pour le bien de toute la population. C’est un engagement inébranlable, fidèle à nos valeurs.

Nous espérons un retour rapide à un fonctionnement normal des institutions démocratiques et la préservation de l’Etat de droit, tel que les Tunisiens le veulent, avec une approche inclusive. 

Comment voyez-vous l’accord entre le gouvernement tunisien et l’Ugtt et aidera-t-il à appuyer la position tunisienne dans ses négociations avec le FMI ?

Je ne peux commenter sur le fonds de l’accord, vu que cela est purement interne. Mais c’est clairement une étape importante, voire déterminante, dans la définition des grands axes de réformes pour revenir à un budget avec un endettement plus soutenable.

En donnant une prévisibilité sur cette composante importante du budget à venir, cela aidera, certainement, de progresser dans les négociations avec le FMI. Car nous estimons que les problèmes auxquels le pays est confronté ne peuvent être résolus que de la manière la plus inclusive, caractéristique de l’expérience tunisienne jusqu’à présent.

Beaucoup de projets ont été envisagés par l’UE en Tunisie, toutefois le démarrage réel de ces projets connaît une certaine lenteur. Est-ce dû à la position européenne sur la question de la démocratie et des droits de l’Homme ?

Une potentielle lenteur au démarrage de certains de nos projets ne résulte pas d’une volonté européenne, mais est expliquée par certaines difficultés administratives qui ne sont pas de notre fait. En revanche, tous nos projets, en vertu d’un engagement de longue date aux côtés du peuple tunisien, continuent tel que prévu.

Mes collègues à la Délégation continuent de travailler dur sur nos projets, et nos partenaires avancent également sur les projets que nous finançons.

Par exemple, nous avons récemment lancé un concours international pour la réhabilitation du Musée de Carthage dans le cadre du programme Tounes Wijhetouna, projet emblématique malgré son démarrage tardif et identitaire qui fera appel à la créativité et à la jeunesse. 

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