Durant les premières années de l’indépendance, la politique d’urbanisation a connu son heure de gloire. Des programmes de ce qu’on appelait la « dégourbification » battaient leur plein. C’est ainsi que des milliers de nouveaux logements ont vu le jour et ont permis à des millions de Tunisiens de bénéficier d’un logement décent. 

Du coup, des centaines de nouveaux quartiers ont été érigés en un temps record à travers tout le pays. Les cités de “l’indépendance” étaient nées grâce à une volonté ferme de la part des autorités de doter le pays d’une véritable infrastructure et de permettre aux citoyens de disposer du minimum de dignité.

Extensions anarchiques

A cet effet, des législations et des dispositions pratiques ont été mises en place pour mener cette politique de l’habitat. La décennie 1960-1970 a permis de distribuer des centaines de logements à de nombreuses familles logeant dans des habitations rudimentaires presque de façon gratuite.

Ces quartiers nouvellement créés se sont transformés, aujourd’hui, en moyenne agglomération avec l’extension démographique rapide. Malheureusement, ces extensions se font de façon très anarchique. D’abord, pour des raisons administratives. Les autorisations de bâtir ne sont délivrées que très rarement ou sous des conditions sévères. Ceci amène les gens à passer outre les lois et à engager des travaux qui ne respectent aucun schéma ni aucun plan d’aménagement urbain. Des problèmes de raccordement aux différents réseaux (eau, électricité, assainissement…) surgissent et restent, ainsi, en suspens. C’est pourquoi on ne peut pas s’étonner de voir partout dans le pays des villes et des ensembles urbains défigurés par d’interminables chantiers et de transformations architecturales sans rapport avec l’esthétique ou le bon goût. 

Où que l’on se dirige, c’est l’anarchie urbanistique favorisée à la fois par les blocages administratifs et le laisser-aller. Toutes les rues dans les villes sont jonchées de tas de sable, de gravier, de briques…. Tout autour des centres urbains ce sont les gravats et les déchets de construction dégagés par ces nombreux chantiers qui sont déversés quotidiennement dans la nature sans le moindre respect pour l’environnement.

Vu d’en haut, notre pays ressemblerait beaucoup plus à un chantier ouvert qu’à un ensemble urbain au plein sens du mot. La couleur du béton y est prépondérante. A l’exception de certaines zones historiques ou touristiques, ce sont la grisaille et l’inesthétisme qui règnent.

Cet état des choses n’aurait pas dû exister si l’Etat n’avait pas abandonné sa politique interventionniste dans le domaine de l’habitat, surtout social. 

Après avoir créé des organismes appropriés pour mettre en place une véritable politique en ce sens, l’Etat a commencé, à la fin des années 1980, à lâcher prise au profit des entreprises privées. Alors qu’il n’y avait que 150 entrepreneurs immobiliers jusqu’en 1990, on en compterait, aujourd’hui, plus de 3.000.

Le rôle de structures comme la Société nationale immobilière de la Tunisie (Snit) et le Fonds national d’amélioration de l’habitat (Fnah) a été déterminant tout au long des années 1960. D’autres organismes sont venus renforcer les grandes lignes de la stratégie d’envergure inaugurée juste après l’Indépendance. 

C’est ainsi qu’entre 1970 et la fin des années 1980, d’autres mécanismes sont venus affiner et rendre plus efficients les projets d’urbanisation et de promotion des logements sociaux grâce, entre autres, à l’Agence foncière de l’habitat (AFH), la Caisse nationale d’épargne pour le logement (Cnel) qui se transformera, plus tard en banque (Banque de l’habitat), la Société de promotion des logements sociaux (Sprols), l’Agence de rénovation et de réhabilitation urbaine (Arru), etc.

Actuellement, le Tunisien ne peut plus rêver d’accéder à un logement aussi facilement que dans les deux ou trois dernières  décennies qui suivirent l’indépendance.

D’immenses obstacles s’interposent entre lui et son rêve. Il y a, d’abord, les réglementations en vigueur. Sur ce plan, il n’existe aucune flexibilité ni souplesse permettant à tout citoyen de réaliser son projet de construction d’un logement ou de l’acquérir par les moyens légaux. Les procédures administratives à remplir sont tellement tortueuses qu’elles en dissuaderaient plus d’un. D’un autre côté, les sources de financement deviennent de plus en plus rares et avec des conditions de plus en plus exagérées. Ceci sans parler du manque de terrains constructibles et, partant, de leurs coûts inabordables. A cela il faudra ajouter la crise actuelle (nationale et internationale) qui a fait flamber les prix de toutes les matières nécessaires à la construction.

Un logement moyen pour une famille-type n’est plus abordable au vu des revenus et des salaires. 

Intervention des pouvoirs publics

La seule possibilité qui subsiste c’est de recourir aux prêts bancaires. Mais il s’avère que même un simple appartement est difficile à acheter à cause des prix très élevés affichés par les différents promoteurs. Il faudra des centaines de millions pour pouvoir prétendre à un crédit immobilier. Des banques proposent, alors, des lignes pouvant aller jusqu’à 500.000 dinars remboursables sur 20 ans et, parfois, plus pour les deux conjoints. En dépit de certaines offres alléchantes, le Tunisien n’est pas prêt de tomber dans le panneau, car il sait, d’avance, qu’il passera tout le restant de sa vie à rembourser des échéances interminables qui le priveront d’autres nécessités et le maintiendront sous perfusion financière.

En tout état de cause, il semble que le citoyen tunisien (classes moyennes et salariés) est condamné à se débrouiller avec les moyens du bord ou en utilisant le système D pour résoudre le problème de logement en l’absence totale des pouvoirs publics.

S’il a les moyens de bâtir seul son chez-soi sans l’aide des structures étatiques, il va le faire sans respecter les réglementations en vigueur et sans le moindre plan architectural. Particulièrement si on dresse devant lui toutes les entraves administratives que tout le monde connaît.

Sinon, il doit se soumettre, impérativement, aux diktats des conditions imposées par les promoteurs privés et les banques. 

Pourtant, personne ne peut nier le rôle que peut avoir l’Etat s’il décide d’intervenir avec plus de détermination et de force pour encourager le logement social et aider les couches sociales faibles et moyennes à accéder au logement. En laissant totalement le champ libre aux privés, on ne fait qu’encourager la spéculation et on contribue à une augmentation effrénée des prix des logements. Il est encore temps pour le secteur public de revenir à cette politique volontariste de promotion urbaine des années 60-80 du siècle dernier si on veut vraiment promouvoir les conditions de vie des Tunisiens. 

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