«Les objectifs de la Tunisie, à l’horizon de 2030, sont de baisser la demande sur l’énergie primaire de 34%, de réduire les émissions de GES de 45% et d’augmenter la part des énergies renouvelables de 35%, ce qui permettrait la création de 23.000 emplois verts».

Quels sont les risques d’investissement dans le secteur des énergies renouvelables en Tunisie ?

Les difficultés sont de trois types. Commençons par les procédurales introduites par le rôle de quasi-monopole de l’Etat et de ses structures dans le secteur de l’énergie. Trois institutions publiques sont impliquées dans le processus de développement de l’électricité renouvelable, à savoir le ministère de l’Energie, qui définit la politique et qui assure l’attribution des autorisations d’investissement dans le domaine,  l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie, qui assure la mise en œuvre de la politique de l’Etat en la matière, y compris la gestion, les aides et les encouragements à travers le FTE, et  la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, qui assure le raccordement au réseau électrique en sa possession et qui achète l’électricité produite en respect avec les conditions établies; la lenteur des procédures ainsi que la position de la Steg, qui opère sans régulateur électrique, constituent un frein et un risque pour le secteur privé.

Du côté des financements, le frein essentiel reste celui de l’accès difficile et coûteux aux financements bancaires du moment qu’il n’existe pas de produits dédiés. Cette difficulté conjuguée à la perte de la valeur du dinar face aux monnaies étrangères, qui représentent souvent plus de 80% dans le coût des projets, affecte la rentabilité des projets et constitue un frein et un risque à la réalisation.

Sur le plan technique, l’absence de compétences locales pour accompagner les projets ainsi que l’étroitesse du marché tunisien qui n’attire pas des compétences au niveau international, font qu’aujourd’hui, l’investissement est confronté à la difficulté de se faire appuyer à travers un service compétitif de proximité.

Quelles sont les menaces invisibles des énergies renouvelables ?

Les dangers sont ceux de la matière première qui, sous l’effet de la demande croissante sur les technologies de l’énergie renouvelable, observe une augmentation de consommation, mais aussi de prix. Les autres risques  concernent les déchets des technologies obsolètes et des pièces en fin de vie. Souvent, ces déchets sont dangereux et exigent des moyens et des ressources pour les traiter et pour les éliminer.

Les énergies renouvelables contribuent-elles à l’économie tunisienne ?

Tout à fait. La Tunisie gagnerait à aller plus vite dans sa transition énergétique, et ce, afin d’améliorer la compétitivité des entreprises en maîtrisant le coût énergétique dans la chaîne de valeur à travers l’introduction de l’énergie renouvelable dans le mix énergétique de l’entreprise. En affichant des objectifs ambitieux et des parts importantes de l’énergie renouvelable dans le mix énergétique du pays, cela améliorerait l’exportation et attirerait plus d’investissement.

A travers les résultats de sa transition énergétique pour respecter ses engagements dans la contribution déterminée au niveau national (NDC) et concrétiser sa stratégie nationale bas carbone (Sdbc), notre pays pourrait être mieux placé et aurait davantage d’opportunités de financements internationaux.

Ce secteur suscite-t-il assez d’investissements ?

Oui, mais pas pour longtemps, car si la Tunisie ne fait pas évoluer le secteur vers des solutions qui réduisent les difficultés, les investisseurs vont choisir d’autres destinations où les conditions d’investissement sont plus souples et simplifiées.

Quel est le rapport entre le besoin d’énergie et la croissance économique ?

La croissance économique est accompagnée par une consommation énergétique et la performance énergétique des économies se mesure par l’intensité énergétique globale, qui est la quantité d’énergie consommée pour produire 1.000 dollars de PIB. L’analyse poussée de cette intensité énergétique globale peut aller jusqu’aux secteurs d’activité pour comparer des intensités énergétiques sectorielles. Donc, plus l’intensité énergétique est faible, plus l’économie du pays est efficace en énergie. Cette intensité énergétique est actuellement accompagnée par l’intensité carbone qui fournit une idée sur les émissions de gaz à effet de serre. Les objectifs de la Tunisie, à l’horizon 2030, sont de baisser la demande sur l’énergie primaire de 34%, de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 45% et d’augmenter la part des énergies renouvelables de 35%, ce qui permettrait la création de 23.000 emplois verts.

L’autonomie de la croissance du PIB à l’égard de l’usage d’énergie est-elle essentielle?

Pour créer une économie performante en énergie et à faible contenu carbone : il faut agir pour découpler la croissance du PIB de la croissance sur la demande en énergie. Le rythme de croissance sur la demande énergétique doit être inférieur au rythme de croissance du PIB pour parler d’une intensité énergétique durable. En Tunisie, la croissance du PIB est supérieure à la croissance de l’intensité énergétique depuis les années 1990, et ce, grâce à la politique de maîtrise de l’énergie adoptée par le pays depuis la fin des années 80.

Quels sont les enjeux de la transition énergétique en Tunisie ?

Trois enjeux essentiels de la transition énergétique sont à prendre en considération en Tunisie. Tout d’abord, une transition énergétique juste. La justice est un enjeu important de la transition, puisque les aspects sociaux en relation avec l’accès à l’énergie à un coût abordable décrit par l’ODD 7, la qualité de la vie du citoyen et la question de l’emploi sont des éléments de collision et de stabilité sociale que les gouvernements doivent prendre en considération dans le modèle de transition énergétique.

Ensuite, il y a l’accès au financement qui reste un enjeu crucial, la transition gagnerait à bénéficier de la dynamique internationale de finance verte, mais aussi des mécanismes d’atténuation de gaz à effet de serre, les établissements financiers doivent se doter des capacités, des connaissances et de l’organisation pour aider le pays dans sa transition écologique.

Le troisième enjeu est celui de la technologie qui est directement liée à la capacité du pays à intégrer l’innovation dans sa stratégie. Les structures d’appui sont appelées à promouvoir l’innovation à travers les programmes de recherche et développement, à appuyer les start-up et à mettre en place un système efficace de veille technologique.

Quel bilan faites-vous suite à la tenue de la Ticad 8 à Tunis ?

A l’issue de la huitième édition de la Ticad, certains enseignements sont tirés. Tout d’abord, la transition énergétique doit être juste et elle diffère d’un pays à un autre en considérant la diversité des pays africains en termes de situation énergétique.

Pour être juste, la transition énergétique doit avoir des implications positives au-delà de l’énergie, à savoir sur la création d’emplois, l’amélioration des conditions sociales, sans oublier l’importance des cadres.

La transition énergétique doit être accompagnée par l’existence des cadres réglementaires et institutionnels, en plus de la disponibilité des financements en prenant en compte les risques y afférents. Les pays du Nord sont appelés à appuyer les pays en voie de développement à travers les organismes de coopération pour promouvoir la transition énergétique en Afrique. Les pays en voie de développement gagneraient à bénéficier de la pertinence de la mise en valeur des expériences réussies.

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