Par Leila ROKBANI*

Fabriqué par l’homme et inventé pour répondre à un besoin spécifique, l’objet est une chose matérielle d’une valeur estimable, destinée à un certain usage et est déterminable par son utilisation. Véritable témoin palpable, la piste de l’exploration de l’évolution de l’objet à travers les temps, a longtemps permis, d’un point de vue général, de déchiffrer et d’analyser les archives de l’histoire individuelle et collective de l’humanité

Chose, truc, outil, médium, artefact… ou instrument, sont tous des appellations qui peuvent désigner le même sujet qui est, je le rappelle bien, «l’objet», témoignant de la diversité des approches et de la multiplicité des domaines à travers lesquelles on peut le saisir ; et l’importance des cabinets de curiosité d’autrefois, lieux de collecte d’objets savamment mis en scène pour l’appréhension plus scientifique du monde, en est la preuve de la nécessité de diversifier les approches d’enquêtes pour étudier d’une manière plus singulière notre rapport à l’objet . Ce qui m’invite à l’appréhender d’un point de vue plus particulier, celui de son rapport avec l’art : quelle est donc la cause de cette étroite liaison ? Pourquoi la présence de l’objet et la symbolique de sa représentation sont aussi déterminantes dans l’évolution de l’histoire de l’art? Qu’est-ce qui associe la révolution du statut de l’objet à l’art contemporain en général et à la pratique artistique contemporaine de la scène tunisienne en particulier ? Qualifiée comme la peinture de l’objet qui pose, la première forme de représentation d’éléments inanimés dans l’art s’inscrit dans le genre de la Nature morte ; une peinture qui remonte au XVIe siècle ; cette dernière lui fait gagner en autonomie en l’immortalisant dans l’œuvre par l’agencement valorisant de l’artiste. L’objet paraît donc comme suspendu dans l’espace et le temps, enfermant le spectateur dans le monde muet des choses.

Jusqu’à l’arrivée au XVIIIe siècle des cubistes George Braque et Pablo Picasso qui appréhendent à travers leurs singulières représentations de l’objet une approche qui questionne par différentes études analytiques l’espace.

Ils déconstruisent pour reconstruire dans une même œuvre, un même objet sous différents angles ; révolutionnant par ailleurs le monde de l’art ; et plus particulièrement en 1912 avec la bouleversante œuvre «Nature morte à la chaise cannée», Picasso intègre réellement cependant, un vrai objet dans l’œuvre; la peinture est donc substituée par endroits par un morceau du réel. Le réel s’installe et prend place effectivement dans l’œuvre, introduisant un tournant dans l’histoire de l’art et le début de l’exploitation de l’objet comme médium.  Mais c’est à Duchamp avec ses premiers ready-made, que revient en 1913 le geste radical transformant, par la seule déclaration de l’artiste, l’objet quotidien manufacturé en œuvre d’art !

L’objet, pas son image, mais lui-même, sort donc du cadre ordinaire de la peinture et envahit le monde réel se présentant en tant que tel dans la scène de l’art, il est ainsi totalement adopté par les artistes, il se prêtera, depuis, aux détournements et aux assemblages les plus surprenants des surréalistes qui s’emparent de la question de l’objet en le privant de son utilité. Ils le détournent de sa vraie fonction, rendant par ailleurs inutilisables, ludiques et extraordinaires les plus banals des objets ; pour passer par la suite aux insolites “accumulations”, “compressions” et différents “pièges” des Nouveaux réalistes, qui assemblent en masse, multiplient en séries identiques des fragments de réel ; disposés dans des vitrines, ces compositions d’objets aussi complexes qu’hétérogènes, prennent l’image d’une seule et cohérente composition, malgré la multiplicité des entités constitutives de cette communion d’objets qui s’agencent pour créer une œuvre unique et ancrée dans la mémoire collective, nous permettant d’associer directement l’objet à son symbole pour nous rapporter au cadre de la fonction initiale de ce dernier. L’objet devient alors médium figé et nous raconte son histoire.

Aux mises en scène de la nouvelle sculpture objective contemporaine où l’objet devient la fable personnelle de l’artiste pour attribuer une dimension fictionnelle à son histoire, en passant par l’adhésion enthousiaste et critique à la fois du Pop art américain avec les sérigraphies de sa figure la plus emblématique Andy Warhol, présentant des polyptiques illustrant des objets qui se multiplient pour faire image unique, mettant ainsi à l’honneur la société de consommation, symbole ultime de la modernité, et faisant de ses objets le sujet principal de son art. L’artiste est donc par choix presque exclu.

Jusqu’à arriver à l’œuvre dénonciatrice, la ou l’objet s’engage à témoigner de la laideur de ce monde, ou Arman qui, pour dénoncer la folie meurtrière de nos sociétés modernes, crée un monument pour la paix en y incrustant des chars dans du béton, comme pour symboliser les conflits guerriers.

Je me suis donc appuyée sur cette brève traversée artistique pour vous proposer un petit flashback interpellant l’histoire de «l’affirmation de l’objet» depuis le XXe siècle, retraçant chronologiquement la progression de son statut, et la transgression de ses limites qu’il ne cesse de repousser de plus en plus loin à travers les différentes approches évolutives des artistes. Il s’est vu passer de l’utile outil, à l’accessoire classificateur des catégories sociales, au produit de consommation, à l’objet médium profondément impliqué dans les représentations, à l’objet multiple, à l’objet piégeant et non reconnaissable, a l’objet D’art, à l’objet design et décoratif, à l’objet conceptuel ou fictif, au readymade…jusqu’a l’objet industriellement autocréé par les personnelles machines 3D. En tant qu’attribut distinctif, l’objet, dans tous ses statuts, exhibe explicitement le renvoi direct à une matérialisation qui aide à différencier afin de distinguer. Faire donc appel à lui nourrit l’enquête et fait automatiquement écho à l’histoire pour déduire, en plus de sa satisfaction des besoins à la fois fonctionnels et esthétiques, son importante contribution dans la production symbolique des sociétés à échelle universelle, pour aider à long terme, à explorer des phénomènes économiques, sociaux, culturels et scientifiques, et redessiner la géographie des relations commerciales et des influences culturelles, nous faisant oublier sa marque d’indigence et son rapport à la banalité du quotidien humain. Et à échelle locale, il faut rappeler que la Tunisie a été administrée comme protectorat français de 1881 à 1956. Les artistes ont donc subi pendant 3/4 de siècle l’influence de la culture française. Créée et dirigée en 1923 par des métropolitains, l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis en est la preuve. La volonté de s’affranchir de l’emprise coloniale notamment de l’orientalisme architectural ou pictural, ne fait que les attacher davantage et jusqu’à nos jours surtout avec la mondialisation; et la forte présence de l’objet dans la pratique contemporaine tunisienne en est la preuve même ! Je choisis de justifier ce constat de similitude par l’évocation d’une des figures les plus emblématiques de la scène artistique tunisienne, l’artiste pluridisciplinaire Aïcha Filali.

Plasticienne, designer et enseignante chercheuse, elle évoque à travers ses œuvres la question sociale dans ses multiples prolongements ; son intrigante exposition personnelle «Parterres» qui a eu lieu en 2017 à la Galerie A. Gorgi en est l’ultime preuve, elle fait de la pauvre banale serpillère sa toile, et elle la brode comme on tatoue sa peau inscrivant dessus sa biographie, faisant l’éloge du quotidien dans ses moindres détails et critiquant le statut de l’œuvre et la valeur de l’art en Tunisie tout en remettant en question le geste créatif en soi.

Brahim Azzabi, quant à lui, charge de fragments d’objets les surfaces de ses toiles, il arrive à modeler des reliefs de paysages richement texturés en restant fidèle à la platitude de sa peinture, son rapport à l’objet lors de son expérience créative répond donc à sa quête esthétique.

Omar Bey, sculpteur, conjugue les volumes malgré leur brutalité à la manière d’un poète pour véhiculer sa critique en douceur. Il assemble à la manière d’un maçon qui construit en cumulant des objets de construction déconstruits, comme pour abolir l’image que ces derniers renvoient ; ne laissant place qu’à l’objet. Il contraste donc implicitement le rapport entre le signifiant et le signifié.

Et comme on dit «on n’est jamais mieux servi que par soi-même», je profite de la parole qui m’est accordée pour vous faire part de ma pratique engagée, à travers laquelle l’objet prend tout son sens et devient témoin et messager! Un grand nombre des œuvres que je propose présentent des sujets féminins piégés dans des objets ou qui essayent de s’en échapper, symbolisant la femme machine ou la femme objet, une image qui nous met face à la fragilité du statut de cette dernière et nous rappelle le fort rapport de notre société avec l’objet, symbole du moyen et de la dimension matérielle.

À travers mes peintures, mes sculptures ou mes installations, je propose, lors de l’expérience créatrice, un dialogue qui interroge le rapport de l’objet avec l’œuvre, le rapport de l’objet avec l’artiste et le rapport de l’objet avec le spectateur, car, dans mon approche, l’objet détourné est le point de départ, l’animateur du dialogue interactif, il est toujours révélateur; de la cause féminine ou de la cause écologique, c’est la cause humaine qui, dans tous les cas, prime, vu que c’est le propre de l’humain, témoignant du système de fonctionnement de notre monde actuel, présentant à travers le prisme de l’analyse de notre rapport avec l’objet : le besoin impulsif de la société de posséder non pas pour avoir mais pour se définir. L’objet comme indicateur de l’identité. L’objet comme parole dénonciatrice !

L.R.

*Artiste plasticienne et enseignante chercheuse

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