La Tunisie vit actuellement un véritable marasme économique. Notre pays passe par une situation très délicate qui se traduit par la cherté de la vie due à une montée vertigineuse des prix dans la quasi-totalité des produits de base, en plus des pénuries  répétitives. Ce qui a instauré une vie morose pour les citoyens et un manque de confiance à l’égard de la situation économique présente et future du pays. A cet effet, nous avons contacté Ridha Chiba, conseiller international en exportation, pour nous fournir plus de détails sur cette situation économique très complexe et nous livrer quelques solutions à envisager pour remédier à certains problèmes et instaurer une vraie justice économique et sociale pour les classes démunies, mais aussi pour la classe moyenne qui tend à disparaître. Interview.

A quoi est due la situation économique actuelle de la Tunisie ?

La situation se distingue par plusieurs critères qui corroborent, à juste titre, l’état critique par lequel passe notre pays. Il s’agit, tout d’abord, d’un manque considérable de création de richesse due entre autres à une absence totale des investissements des capitaux nationaux. Ensuite, il y a l’absence de l’exploitation optimale de plusieurs secteurs stratégiques détenus par des privés. Egalement, la dégradation de la situation du secteur énergétique avec la baisse des activités pétrolière et gazière enregistrant ainsi  un ralentissement important de la croissance dans ce secteur stratégique. Il ne faut pas oublier le déséquilibre de la balance commerciale qui est très alarmant et qui a enregistré  un accroissement de la valeur des importations de 34% pour une valeur de  53, 8 milliards de dinars jusqu’à fin août 2022. En revanche, la valeur des exportations  a relevé un accroissement de 24,4%, pour une valeur de 36,9 milliards de dinars.

Outre l’absence d’une culture de travail dans un cadre légal garantissant les intérêts de tous les intervenants sociaux et respectant les différents engagements établis entre eux, l’absence d’une fiscalité rationnelle et équitable, l’absence d’une  réallocation de toutes les administrations tunisiennes et surtout le désengagement de l’Etat pour concevoir une politique économique et sociale basée sur des options allant de pair avec les aspirations du peuple. Cette nouvelle politique économique doit être engagée dans le cadre d’une  stratégie à long terme prenant en considération un certain nombre d’éléments, tels que la programmation en amont, l’organisation optimale, la bonne gouvernance et le contrôle rigoureux et continu dans toutes les prises de décision et leurs mises en application d’une manière rapide et efficace.

Parallèlement à cette situation critique, la vie en Tunisie s’illustre par l’augmentation des prix et surtout le stockage illicite des produits touchant spécialement la nourriture des citoyens, tels que les pâtes alimentaires, le lait, le café, le sucre, l’huile végétale… Ainsi, les prestations de services imposées par  les commerçants et les divers intervenants n’ont fait que répercuter les nouvelles augmentations des prix des matières premières. Tout cela a fait baisser considérablement le pouvoir d’achat du Tunisien, surtout avec la dépréciation du dinar sur le marché de change et l’inflation.

A quoi est due l’instabilité des prix des produits et comment remédier à cette situation ?

En fait, toute entreprise a le droit de s’imposer sur le marché si elle respecte les règles du jeu de la concurrence, c’est-à-dire présenter les meilleurs prix avec les meilleures conditions de paiement ainsi que les meilleures performances à ses clients. Tout cela si cette entreprise se base évidemment sur le fait que le coût d’un produit manufacturé a trait à la formule de calcul du coût de revient qui est égale à la somme des charges directes et indirectes divisées sur les quantités des produites ou des prestations.

Dans un marché où la concurrence est accrue, si le coût de revient augmente, la marge commerciale diminue, ce qui diminue également le profit et rend l’entreprise moins compétitive. A l’inverse, si le coût de revient baisse, la marge commerciale augmente, ce qui permet à l’entreprise d’assurer un bon profit et une meilleure compétitivité. Toutefois, en Tunisie, nous constatons que plusieurs produits de base sont parfois imposés aux consommateurs finaux, soit par le harcèlement publicitaire et la notoriété des entreprises qui imposent leurs conditions et accaparent la quasi-totalité du marché eu égard aux conditions matérielles dont elles disposent, soit par la spéculation et la dissimulation de biens, comme ce qui se passe actuellement dans le pays.

Selon vous, comment peut-on faire face à cette situation, contrôler cette flambée des prix et freiner les actions fallacieuses des spéculateurs ?

A vrai dire, la responsabilité incombe à trois intervenants, à savoir, le producteur, le vendeur et l’Etat. Pour le producteur, le coût de revient permet de déterminer le niveau minimal de fixation du prix de vente du produit ou de la prestation de service de sorte que l’entreprise puisse rentrer dans ses frais. A cela, il faut déterminer la marge bénéficiaire qui dégage les bénéfices de la vente des produits ou des services. Avec les marges réalisées sur le chiffre d’affaires, l’entreprise va pouvoir honorer ses engagements et rembourser ses prêts.

Pour qu’une entreprise augmente sa rentabilité sans nuire aux consommateurs, plusieurs solutions sont possibles. D’abord, les prix de vente peuvent être augmentés sans trop s’éloigner du prix de marché. Ainsi, les producteurs  doivent toujours chercher des partenaires moins chers pour offrir à leurs clients des prix en conséquence. Egalement, ils doivent instaurer un plan de charge adéquat et suivre un processus de fabrication optimal. Ils doivent, par ailleurs, se contenter uniquement des stocks  stratégiques imposés par l’Etat.

Pour le consommateur, il doit boycotter les prix les plus chers et les produits étrangers qui nuisent aux produits similaires locaux. Il doit dynamiser le syndicat des consommateurs et tous les groupes similaires dans toutes les régions pour des campagnes visant à boycotter les produits dont la cherté est anormale. Les consommateurs sont aussi appelés à rationaliser leur consommation.

Du côté de l’Etat, les actions à entreprendre doivent être beaucoup plus sérieuses. Pour commencer, l’Etat doit assurer toutes les importations des produits stratégiques et ne les confier guère aux privés. Il doit lier tous les états de stock de tous les produits stratégiques avec le ministère du Commerce par les réseaux informatiques et, ainsi, contrôler les coûts de revient gonflés et les marges bénéficiaires exorbitantes à partir de la comptabilité analytique de chaque entreprise. L’Etat doit, d’un autre côté, lutter continuellement contre l’économie informelle, le dumping, le lobbying, les monopoles et le banditisme. Il doit aussi faire face à la vente conditionnée, la concurrence illicite et la prolifération de la corruption. L’Etat est appelé à diminuer la marge bénéficiaire des intermédiaires et appliquer la loi, telle que celle qui stipule que les prix des fruits et légumes doivent impérativement revenir à leurs prix initiaux, une fois que la marchandise n’a pas été vendue dans les trois jours qui suivent son achat. Il doit encourager davantage la vente du producteur au consommateur durant toute l’année et dans toutes les régions du pays, imposer le poids exact d’une baguette de pain, lutter contre les augmentations des prix sans que l’administration ne soit au courant, telle que l’augmentation des prix des baguettes et des cafés. Il doit aussi appliquer  la loi  avec fermeté contre  tous les corrupteurs, les  spéculateurs, les imposteurs et les malfaiteurs.

Comment jugez-vous les produits alimentaires subventionnés sur le marché tunisien ?

En fait, les produits alimentaires subventionnés par l’Etat sont les suivants : le grand pain de 400 g, la baguette de 220 g,  les pâtes d’un kg, les couscous d’un kg, la semoule d’un kg, le lait d’un litre, l’huile végétale d’un litre, le sucre d’un kg. La loi de finances  2022 a consacré 7.3 milliards de dinars aux dépenses de subvention, dont 3.8 milliards de dinars pour les produits alimentaires. Ce qui représente un montant insignifiant par rapport au budget de l’Etat qui est de 57,2 milliards de dinars. Mais, réellement, la véritable question qui doit être posée, est-ce que tout le monde doit profiter de cette compensation ?

D’emblée, ma réponse sera absolument pas! En fait, tous les produits subventionnés sont accaparés par les spéculateurs qui les acheminent, à leur guise, pour d’autres utilisateurs avec des prix chers et des conditions exorbitantes. Ceci outre les touristes et les passagers en Tunisie qui en profitent. C’est pourquoi, d’ailleurs, il faut que cette subvention touche  impérativement les couches démunies de la société et la classe moyenne.

Comment, d’après vous, peut-on instaurer le nouveau système de subvention des produits alimentaires ?

A mon avis, il faut que l’Etat abandonne la subvention des produits de base et passe directement à la subvention des revenus qui ne doit toucher que les classes moyennes et nécessiteuses de la société tunisienne et aussi contrôler rigoureusement la bonne distribution des produits subventionnés, tels que les huiles végétales, le sucre, la farine  qui, dans la plupart des cas, sont distribués à des gens qui ne les méritent pas ou sont carrément dissimulés dans des dépôts de stockage. A cet effet, il faut établir des critères valables, convaincants et rigoureux. Il est également impératif de lister toutes ces classes qui ont véritablement besoin de cette subvention. Cette subvention doit être variable en fonction de toute augmentation enregistrée. C’est ainsi que l’Etat pourrait éviter le gaspillage de consommation et faire face aux contrebandiers des produits subventionnés et alléger petit à petit le déficit commercial.

Toutefois, pour le gaspillage du pain, c’est vrai que les Tunisiens sont parmi les plus grands consommateurs de pain dans le monde et ceci rentre dans leur tradition culinaire. Mais à mon avis, la cause principale de ce gaspillage est l’absence de la qualité requise dans cet aliment vital. Outre la grande quantité de sel avec laquelle le pain est préparé et qui altère sa qualité, c’est aussi un aliment qui doit être consommé instantanément, sinon sa qualité se dégrade.

Que direz-vous en guise de conclusion ?

Je crois absolument qu’il est encore temps de sauver notre pays et sans perdre de temps, en prenant les mesures adéquates qui vont de pair avec les options économiques et sociales auxquelles aspire le peuple dans le cadre d’une stratégie à long terme tout en étant ferme et intransigeant envers tous ceux qui veulent  nuire à la Tunisie.

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