Défenseur axial aussi discret qu’efficace, Hamadi Touati a remporté avec l’Espérance Sportive de Tunis un championnat (1969-70) et une coupe de Tunisie (1964), tout en étant finaliste de l’édition 1969-70. Elu par le journal «La Presse» 2e meilleur footballeur 1967-68 avec 88 points, derrière Moncef Tabka (94 pts), il a fait partie de l’équipe de Tunisie de 1964 jusqu’en 1967 (4 matches), tout en prêtant son concours aux sélections militaire et Espoirs.

Né le 1er décembre 1943 à Carthage, il a signé sa première licence en 1960 pour l’équipe cadets de l’EST. Son premier match seniors, il l’a livré en 1962 (USMo-EST 2-2), alors que le dernier, il l’a disputé en 1970 (ESS-EST 2-1).

Hamadi Touati, dites-nous tout d’abord, quelle a été votre prime pour la victoire finale en coupe de Tunisie 1964 ?

A peine 5 dinars, ou quelque chose comme ça. Mais le plus important a été un voyage à Paris offert l’été suivant par notre club. Ce séjour nous a permis de voir à l’oeuvre des clubs aussi prestigieux que le Real, Reims, Anderlecht, Dortmund et le Santos du Roi Pelé, tous invités pour un tournoi au Parc des Princes.

Cinq ans plus tard néanmoins, vous perdez la finale de la coupe de Tunisie face au frère ennemi, le CA (2-0). Vous étiez alors de la partie…

Cette finale-là a trainé en longueur. Elle n’eut lieu que le… 13 juillet 1969, en plein été. Notre entraîneur Robert Domergue avait hâte de rejoindre son nouveau club, l’AS Monaco. Avant de partir, il a communiqué à son successeur Abderrahmane Ben Ezeddine la formation qu’il devait aligner à l’occasion et la tactique à adopter. Il insista sur le fait qu’il ne fallait pas aligner côte à côte dans la même équipe et Chedly Laâouini, et Noureddine Diwa qui étaient tous deux en fin de carrière. Chacun d’eux devait donc disputer une mi-temps seulement car ils étaient sur le déclin. Malheureusement, Ben Ezeddine fit autrement, alignant tout à la fois Laâouini et Diwa, avec le résultat que l’on connaît. Je crois du reste que Domergue a été le meilleur entraîneur avec lequel j’ai joué.

Quelles qualités doit

posséder un bon défenseur central ?

Placement, relance et lecture du jeu. Il doit également jouer des deux pieds.    

Pourquoi le choix de l’EST alors que vous êtes un enfant de la banlieue Nord ?

C’est le choix du cœur car toute ma famille est espérantiste. Mon frère Tahar a évolué parmi les cadets et juniors de l’EST. Mon neveu Jalel a joué dans l’équipe de handball «sang et or», avant d’émigrer en France. C’est mon beau frère, Brahim Sakouhi, qui a été à l’origine de ma signature en faveur du club de Bab Souika. Pourtant, enfant de Carthage Dermech, j’aurais pu signer à l’Avenir Musulman (actuel Avenir Sportif de la Marsa), surtout que Taoufik Ben Othmane était mon idole. A l’EST, je passais pour être l’exception car chaque joueur venait d’un quartier de Tunis, alors que j’étais le seul à venir de la banlieue. 

Qui vous a découvert ?

Chedly Ben Slimène, mon prof de sport au Lycée Alaoui. Au départ, je pratiquais l’athlétisme, et il a déniché chez moi des dons de footballeur. Direction l’Espérance où Ameur Bahri entraînait les jeunes. J’ai débuté en 1960 avec les cadets en tant… qu’attaquant. Et j’allais garder ce poste jusqu’à mon premier match seniors, en 1962 à Monastir. L’USM comprenait alors de très grands joueurs tels que «El Moujahed» Mahfoudh Benzarti, Nouri Hlila, Jouili, Moncef Tabka dans les bois… J’ai eu la chance d’inscrire notre but (1-1). Polyvalent, j’ai retrouvé le poste d’avant-centre durant quelques matches de la saison 1968-69.

Comment êtes-vous devenu défenseur ?

Nous devions jouer un match de coupe juniors contre l’UST que nous avons d’ailleurs remporté (6-0). Notre entraîneur, Hassen Tasco, a découvert qu’il dispose pour ce match de beaucoup plus d’attaquants que de défenseurs. Je lui ai alors  spontanément proposé d’occuper le flanc gauche de la défense. Pour sa part, l’entraîneur de l’équipe seniors, le Français Jean Baratte, suivait cette rencontre où j’ai donné satisfaction à un poste néanmoins inhabituel pour moi, celui de latéral gauche. Pourtant, je suis droitier.

Parmi les seniors, vous allez devenir défenseur axial…

Oui, après mes débuts sur le flanc gauche de l’arrière-garde, je me reconvertis en défenseur axial aux côtés de Ridha Akacha, là où nous relevons Aloui et Youssef Baganda. Pour préparer les Jeux méditerranéens de Tunis, en 1967, le sélectionneur national me convoque en tant que défenseur gauche. Pour des raisons familiales, je décline la convocation. Je ne pouvais pas me tenir aussi longtemps loin de ma famille, à commencer par le stage de préparation en Hongrie. Ce refus m’a valu d’être par la suite écarté du onze national où je faisais figure de remplaçant de Mahfoudh Benzarti ou d’Ahmed Lamine. A 22 ans seulement, cela laisse inévitablement un arrière-goût d’amertume.

Comment s’est faite votre intégration parmi l’effectif de l’EST ?

Mon club venait d’essuyer une terrible déconvenue (6-0) contre la formidable équipe de l’Union Sportive Tunisienne de l’époque, de quoi provoquer un profond malaise et un fort sentiment d’humiliation. Notre président Chedly Zouiten demanda sur le coup à l’entraîneur de mettre sur pied une équipe pour l’avenir. Haj Ali, Khaled Gharbi et Abdelmajid Tlemçani furent écartés. Place à six juniors lancés dans le grand bain des seniors: Taïeb Mezni, Abdeljabbar Machouche, Sadok Meriah, Abdessalam, Fethi Tnanni et moi-même. Cette saison-là, nous avons dû cravacher dur afin d’assurer notre maintien parmi l’élite. Rached Meddeb et Salah Nagy étaient les uniques rescapés de la vieille garde, alors que Chedly Laâouini débarquait dans l’équipe-fanion. La saison d’après, en 1964, nous terminons deuxièmes du championnat derrière le Club Africain et décrochons la coupe de Tunisie devant le Club Sportif d’Hammam-lif (1-0, but de Chedly Laâouini). Un trophée très cher car remporté dans des circonstances particulières, juste après le décès de notre président charismatique Chedly Zouiten, un véritable éducateur parti le 1er août 1963.

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer

le sport ?

Mon père Jalloul Touati, d’origine algérienne, n’accordait guère d’intérêt au sport. Quant à ma mère Neila, elle ignora longtemps que je jouais au foot. Je m’entraînais entre midi et 14h00 avec les équipes des jeunes, et lui disais que les études me prenaient tout ce temps-là. En partant le dimanche disputer les rencontres des jeunes, je lui disais que je rejoignais le lycée pour les championnats scolaires. Jusqu’au jour où elle découvrit le pot aux roses à l’occasion du match ESS-EST du 5 mars 1961 en quarts de finale de la coupe de Tunisie. Comme on dit, ce jour-là, j’ai vu la mort de mes propres yeux. Nous l’avons emporté (2-0). Les locaux contestèrent certaines décisions de l’arbitre Mustapha Belakhouas. Le jet de pierres qui s’ensuivit a détruit toutes les vitres de l’équipe juniors de l’EST où j’ai pris place. Il nous a fallu nous cacher sous les sièges, protégés par nos propres sacs de sport. En rentrant, j’ai dû tout raconter à ma mère. Toute la semaine, en rentrant de mes études, ma mère me retenait pour extraire de mon dos des débris de verre qui me torturaient. Les violences qui ont suivi ce match restent mon plus mauvais souvenir. L’Etoile du Sahel allait être dissoute pour une bonne saison. 

Qui vous a entraîné ?

Mouldi Laâroussi, Hassen Tasco, Abderrahmane Ben Ezeddine, Cheikh Draoua, Am Mehrez, Hedi Faddou, les Français Robert Domergue et Jean Baratte et le Hongrois Sandor Pazmandy.

Quel est à vos yeux le plus grand footballeur tunisien de tous les temps ?

Noureddine Diwa, sans conteste. 

Et les meilleurs joueurs

de l’EST ?

Hassen Tasco, Salah Nagy, Abderrahmane Ben Ezeddine, Haj Ali, Rached Meddeb, Hedi Feddou, Mehrez, Abdeljabbar Machouche, Abdessalam, Tarek… Je citerais également Larbi Gueblaoui et Abdelkader Ben Sayel «Gaddour» pour leur incroyable engagement et esprit de corps, et Abdelmajid Ben Mrad, un artiste-né auquel il arrive parfois de dépasser les limites.  

Parlez-nous de votre famille

J’ai tout sacrifié pour mes trois enfants : Sonia, cadre dans une banque, Ziad, comptable, et Tarek, cadre bancaire. Je lui ai choisi ce nom par admiration pour l’ancienne gloire de l’EST, Tarek Dhiab.

Quels sont vos hobbies ?

Je revois souvent mes anciens coéquipiers Abdeljabbar Machouche et Abdelkader Ben Sayel . A la télé, je suis le foot européen. Je suis fan du Real. Le foot tunisien ne me plait plus. Il n’a plus aucun attrait pour moi.

Que représente pour vous l’Espérance ?

Quelque chose de sacré. Je ne peux pas suivre ses rencontres tellement je souffre. Mais ma passion exclut le moindre chauvinisme car le sport est tout sauf cette haine qui se manifeste aujourd’hui. En 1965-66, j’ai disputé un match amical : une mi-temps avec l’EST, une autre avec le CA. En 1969, pour son cinquantenaire, l’EST a invité le club belge d’Anderlecht. Nous avons formé une entente composée des joueurs de l’EST, CA, ASM… Autres temps, autres moeurs !

Enfin, qu’avez-vous fait une fois vos études arrêtées ?

Notre président entre 1963 et 1968, Mohamed Ben Ismail, brillant journaliste reconverti en grand éditeur, m’embaucha à Ceres Editions dont il allait faire une maison-phare de l’édition dans notre pays. J’y ai fait toute ma carrière professionnelle. Ben Ismail me montra le bon chemin. Je n’ai jamais fumé ou bu. Cela m’a permis d’observer une hygiène de vie impeccable.

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