• L’éducation nationale va mal, voire très mal dans notre pays. Au-delà des querelles de chapelle entre un gouvernement attentiste et des syndicats qui démarrent au quart de tour, c’est la situation de milliers d’élèves qui est en jeu, et à moyen et long termes elle deviendra un enjeu capital pour la société tunisienne qui sera dans l’incapacité de leur fournir des réponses et des solutions.
«Le dernier versement que j’ai eu concerne les paiements de septembre 2021 à février 2022, et depuis, plus rien. Moi je vis avec ma famille, d’autres ont été rappelés de régions intérieures pour travailler à Ben Arous, ils ne trouvent même pas de quoi payer le loyer, certains font même des tentatives de suicide, tellement la situation est grave», témoigne l’enseignante Emna Zallega.

Le 15 septembre, jour de la rentrée, un «moment de fête», la Cheffe du gouvernement, Najla Bouden, inaugurait en grande pompe, en compagnie de son ministre de l’Education, Fethi Sellaouti, le complexe éducatif de Bhar Lazreg. Des images relayées évidemment par l’ensemble des médias de la place. Des classes haut en couleur, bien organisées et très télégéniques. Des images d’Épinal, qui contrastent cependant avec une triste réalité : l’éducation nationale va mal, voire très mal dans notre pays. Au-delà des querelles de chapelles entre un gouvernement attentiste et des syndicats qui démarrent au quart de tour, c’est la situation de milliers d’élèves qui est en jeu, et à moyen et long termes elle deviendra un enjeu capital pour la société tunisienne qui sera dans l’incapacité de leur fournir des réponses et des solutions.

Des solutions ? Il faut en trouver là et maintenant. Alors, nos enfants ont plus ou moins normalement rejoint les bancs de l’école, 400.000 petits anges n’ont pas encore pris le chemin de l’école. C’est en tout cas l’information révélée par Ikbel Azzabi, secrétaire général adjoint de la Fédération de l’enseignement de base. A Kairouan seulement, ils sont 30.000. Des chiffres qui font peur. Pire, la situation semble inextricable. En effet, ce sont 4.000 enseignants qui boudent les cours, pour protester contre la politique de l’Etat qui, pour pallier le manque d’enseignants, opte pour l’emploi précaire. Une situation qui horripile les syndicats.

«En refusant de régler la situation des enseignants, l’Etat encourage l’emploi précaire»

Contacté par le journal La Presse, Ikbel Azzabi, le secrétaire général adjoint de la Fédération de l’enseignement de base, nous explique qu’il est inconcevable que la situation financière de l’Etat et les négociations avec le Fonds monétaire international se fassent au détriment de l’enseignant.

«En refusant de régler la situation des enseignants, l’Etat encourage l’emploi précaire, indique-t-il. Il y a des enseignants qui sont morts et qui n’ont pas encore été payés. C’est cette éducation que l’on veut dans notre pays ?».

Selon lui, le gouvernement refuse toute discussion autour de la question du recrutement des enseignants vacataires. «L’Etat veut leur fournir des contrats précaires et les payer quand il le souhaite, sans aucune visibilité pour leurs carrières et leur avenir», s’agace Azzabi.

Parmi ces enseignants qui vivent dans la précarité, nous avons joint par téléphone Emna Zallega, qui a fait le choix de l’enseignement par amour pour la noblesse du métier. Aujourd’hui, elle déchante et songe sérieusement à quitter le métier.

«Le dernier versement que j’ai eu concerne les paiements de septembre 2021 à février 2022, et depuis plus rien», indique-t-elle, tout en précisant que sa situation et meilleure que d’autres. «Moi, je vis avec ma famille, d’autres ont été appelés des régions intérieures pour travailler à Ben Arous, ils ne trouvent même pas de quoi payer le loyer, certains font même des tentatives de suicide, tellement la situation est grave», a-t-elle ajouté.

Emna Zallega nous explique avec un pincement au cœur qu’elle fait partie de ces enseignants qui boycottent les cours. Chaque jour, elle proteste à l’intérieur du Commissariat régional de l’éducation de Ben Arous.

«Il est important que les médias et l’opinion publique soient conscients de la réalité des choses et de ce que nous vivons au quotidien, le boycott n’est pas un luxe que nous nous offrons, il n’existe pas d’autres choix devant les portes fermées du ministère», explique-t-elle.

Selon elle, sur la question des salaires non payés, le ministère de l’Education se dédouane et explique à ceux qui réclament leurs dus que c’est bien le ministère des Finances qui refuse de débloquer les fonds.

Entre les deux parties le dialogue est pratiquement rompu. D’un côté, l’Etat, en pleine négociation avec le FMI et en pleine crise des finances publiques, ne peut se permettre d’alourdir davantage ses charges et, de l’autre, des enseignants qui réclament leurs droits les plus légitimes. Pris en étau, l’élève et les parents paient les pots cassés. Mais les économies de bouts de chandelles et les calculs d’épiciers ont souvent montré leurs limites. Le coût de l’éducation est beaucoup moins cher que le coût de l’absence d’éducation.

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