Stupeur en 1967-1968: le Sfax Railways Sport est champion de Tunisie au nez et à la barbe des favoris traditionnels. Il joue de malchance en finale de la coupe de Tunisie qu’il perd (3-2) devant le Club Africain au bout d’un duel spectaculaire où le suspense culmina dans les prolongations. Hamadi Hafsi, pivot infatigable et pilier de ce team de légende, revient ici, un demi-siècle plus tard, sur cette saison prodigieuse.

Né à Sfax, HH a signé sa première licence en 1960 pour les cadets du SRS. Son premier match seniors, il le livra en 1963 contre l’ASM (2-2), alors que le dernier a été face au CA en 1975. Notre invité a joué avec la sélection militaire, celle de la police et celle régionale de Sfax.

Ce retraité de la Sncft, où il exerça de 1961 jusqu’en 2001, a par ailleurs été entraîneur-adjoint au SRS qui joua en 1978 la finale de la Coupe de Tunisie.


Hamadi Hafsi, dans votre parcours de champion de Tunisie 1968, une sorte de finale vous a vu disposer lors de la dernière journée de votre dauphin (2-1)…

Nous avons battu le Club Africain grâce à un doublé d’Amor Madhi. L’arbitre était Hamadi Barka dont je garde un souvenir impérissable puisqu’il m’a sauvé. En effet, il aurait dû m’expulser, moi et Ahmed Bouajila qui m’a craché à la figure. Ma réaction a été spontanée, je l’ai giflé. Fin pédagogue, Barka a couru vers nous deux en me disant: «Hafsi, attention, vous avez la finale de la coupe de Tunisie la semaine prochaine !». Sans la compréhension de Barka, je n’aurais sans doute pas joué cette finale historique.

Quel a été le montant de la prime reçue pour le titre de champion ?

70 dinars. Il a fallu attendre que la fédération remette au club sa quote-part sur les recettes de la finale de la coupe afin que notre président Mokhtar Mhiri nous remette cette prime.

Vous avez été l’un des artisans de la fabuleuse aventure du SRS couronnée en 1967-68 par le titre de champion de Tunisie et une finale de coupe. Quel est le secret de cet exploit qui n’allait plus être réédité par votre club ?

C’est la récompense naturelle d’une génération formée par André Nagy sur quatre saisons. Certes, le technicien hongrois n’était plus avec nous à l’heure des récompenses, puisque c’est Istvan Balogh qui conduira l’équipe vers le sacre. Mais ce dernier a énormément profité du travail abattu par son compatriote Nagy. En arrivant en 1963, Nagy a congédié les vieux cadres : Mekki Jerbi, Slah Tounsi, Frendo…Il lança un tas de jeunes, dont moi-même. Le maître-mot était la discipline et la rigueur. Nagy savait sacrifier ses meilleurs joueurs s’ils se montrent indisciplinés: qu’Amor Madhi ou Romdhane Toumi commettent un écart, et il les laisse sur le banc des remplaçants. Dans son esprit, le vedettariat n’avait pas de place.

Est-ce l’entraîneur qui vous a marqué le plus ?

Incontestablement, c’est le meilleur. Pourtant, des entraîneurs, j’en ai vu un tas défiler au SRS: Slava Stefanovic, Taoufik Ben Slama, Frank Loscey, Mohamed Najjar, le père de Raouf, ancien ministre des Sports et ex-président de la FTF, Ahmed Bouraoui, Mokhtar Tlili… Nagy était animé d’une soif inextinguible d’apprendre. Il ne ratait aucune coupe du monde pour décortiquer les nouvelles méthodes d’entraînement, les apports tactiques…Car il suivait même les séances d’entraînement des grandes sélections. Avec Kristic, il partait à Tunis pour suivre à la télé, sur Rai Uno le championnat d’Europe des nations. Car, il faut savoir qu’à Sfax, on ne captait pas la Rai. Vous savez, Nagy tient une part importante dans la poussée de l’Oceano Club de Kerkennah. Les joueurs écartés de l’effectif railwyste, il les envoyait exercer à l’OCK: les Mohamed Toumi, frère de Romdhane, Frej Bouzid…. Il a permis au club insulaire de s’entraîner dans nos installations du stade Ceccaldi, ouvrant devant lui les vestiaires, le magasin… Pour les matches d’application que nous livrions en milieu de semaine, il invitait l’OCK à nous servir de sparring-partner. Sans André Nagy, il n’y aurait jamais eu d’OCK.

Quel est votre meilleur

souvenir ?

La saison 1967-68 conclue par le titre de champion de Tunisie et la finale de la coupe perdue devant le Club Africain. Même si nous l’avions perdue, cette finale reste un souvenir très fort dans ma carrière. Il y a le cérémonial, le président de la République auquel on serre la main, l’ambiance de quitte ou double, on joue un titre en 90 ou 120 minutes… Je me rappelle que notre masseur Tabka a emmené avec lui à Tunis une caisse de onze flacons d’eau de Cologne. Avant le match, il a déversé tout un flacon sur le dos de chaque titulaire. Pour nous rafraîchir, se justifiait-il, car il faisait ce 23 juin 1968 une chaleur terrible au stade Zouiten.

Cette finale est passée à la postérité comme une finale spectaculaire et truffée de décisions arbitrales que vous avez fortement contestées...

Haj Hedi Zarrouk était l’arbitre, Hamadi Barka, un des juges. Au cinéma, dans les actualités de l’époque, on montrait le premier but clubiste sur corner direct, œuvre de Bechir Kekli «Gattous» avec ce commentaire du speaker: «But ou pas but ? A vous de juger!». Feu Abdelmajid Karoui, notre gardien, tenait le cuir devant la ligne de but, pas derrière. Et puis, un but a été refusé à Ezeddine Chakroun, celui du 3-2 dans les prolongations. Le ballon est passé entre Attouga et le poteau pour heurter la barre métallique de l’intérieur de la cage avant de ressortir. Bousarsar, qui était juste devant Attouga, aurait d’ailleurs pu rabattre le cuir dans les filets. Mais il criait: «Il y est», et ne croyait pas qu’il était nécessaire de pousser le ballon dans les filets. Il ne pensait pas que Zarrouk allait demander de continuer à jouer.  Après l’expulsion de Nafzaoui à l’heure de jeu, nous avons mieux joué malgré cette infériorité numérique, réussissant à revenir au score de (2-0) à (2-2) grâce à une forte personnalité et forçant le CA à jouer les prolongations. Il est vrai que nous avions en face un très bel ensemble composé de grands champions: Attouga, Chaibi, Rahmouni, Jedidi, Chaâoua… Battu (3-2), le SRS sortait la tête haute malgré les décisions de Zarrouk. Et rentrait ce jour-là avec le trophée du premier championnat à être enlevé par une équipe de Sfax.

Sur un plan personnel, êtes-vous satisfait de votre finale ?

Oui, c’était même mon meilleur match avec le SRS. Je m’étais démené comme un beau diable pour parer à la blessure de deux joueurs de notre milieu de terrain. Sans m’en rendre compte, Habib Bousarsar, dont l’arcade a été ouverte dans un rude contact, a été transporté par ambulance à l’hôpital afin qu’on lui mette trois points de suture. En ce temps-là, il n’ y avait pas de médecin avec chaque équipe, tout juste un kiné pour le massage et pour appliquer de la glace afin de donner l’illusion que la blessure était guérie. Donc, le temps d’être transporté en ambulance à l’hôpital et de revenir au stade, j’ai dû batailler tout seul car Bousarsar était l’autre demi défensif de l’équipe. Je ne me suis rendu compte de son absence tout ce temps-là qu’en le voyant descendre de l’ambulance qui faisait demi-tour sur la piste d’athlétisme. J’étais en état de transe, je ne me rendais plus compte de ce qui se passait en dehors du rectangle vert. Notre meneur de jeu côté gauche, Romdhane Toumi, passa également un bon moment hors du terrain pour soigner sa main. Il était tombé dessus.

Avez-vous toujours occupé le poste de demi défensif ?

Non, au début, j’étais aligné par Nagy comme défenseur central. Toutefois, constatant comment je réussissais mes sorties chaque fois où j’étais convoqué en sélection militaire au poste de pivot avec notre coach, Lieutenant Slim, Nagy a fini par se laisser convaincre que le mieux serait dans mon cas d’évoluer devant la défense.

Avez-vous connu des blessures graves dans votre carrière ?

Je vais sans doute vous étonner en vous disant que j’ai dû jouer entre 1969 et 1975 quand j’ai raccroché avec une lésion des ligaments croisés que j’ai contractée à Bizerte. J’ai mis le plâtre un mois, ensuite, j’ai repris à jouer. Je ne savais pas de quoi je souffrais exactement, mon club ne m’a pas soigné, il ne m’a pas emmené à l’Institut Kassab, se contentant d’une consultation d’un médecin yougoslave à l’hôpital de Sfax. On tirait sans arrêt du liquide de mon genou. Je portais une genouillère. Par la suite, il m’a fallu porter une prothèse du genou. J’ai serré les dents tout ce temps-là. Avant d’arrêter alors que Mokhtar Tlili entraînait l’équipe. J’ai joué juste quelques matches avec lui avant de dire: «Basta». Mon genou me torturait.

Pourquoi avez-vous choisi le SRS plutôt que le Club Tunisien qui allait devenir Club Sportif Sfaxien ?

J’ai pratiqué le foot au quartier Port El Kadhi. Mon premier test, je l’ai effectué en 1959 au Club Tunisien. L’ambiance ne m’a pas plu. Taoufik Marzouk et Msakni étaient alors entraîneurs. Ils remplaçaient l’Algérien Laâribi. Ensuite, direction le SRS où on m’a reçu à bras ouverts. Sadok Tounsi, le père de l’ancien défenseur du CSS, Habib, a eu le mérite d’assurer ma formation. Puis, il y eut l’Algérien Dalhoum.

Vos parents vous ont-ils encouragé à suivre une carrière de footballeur ?

Ma famille était sportive: mon père Hassen a joué à la Jeunesse Olympique de Sfax. Mon oncle aussi. Mohamed Najjar et Taoufik Ben Slama ont aussi porté les couleurs de ce petit club.

Ma mère Jamila poussait des «youyous» de joie quand le SRS l’emportait. J’ai couvé mon frère cadet Nouri qui allait signer au SRS. J’ai été un conseiller et un petit entraîneur pour lui. Il était passionné par le foot. Il a lui aussi fait une grande carrière.

Pourquoi une fois les crampons rangés, n’avez-vous pas embrassé une carrière d’entraîneur ?

Parce qu’elle est écœurante, éreintante. Elle vous bouffe toute votre énergie. J’ai pu m’en apercevoir juste une semaine après mon mariage quand l’entraîneur Habib Masmoudi m’a demandé de l’assister durant la saison où le SRS a disputé la finale de la coupe de Tunisie face à l’Espérance de Tunis, en 1978. Nous avons perdu: 0-0 dans la première édition, puis 3-2. Je revois l’arbitre Aïssaoui Boudabous fermer les yeux dans la première édition face à l’agression du défenseur «sang et or», Ahmed Hammami, sur Mustapha Sassi, parti tout seul du centre du terrain et qui aurait dû bénéficier d’un penalty. C’était un supplice, une expérience très rude.

Mon plus mauvais souvenir de sportif. Pour 35 dinars comme salaire d’assistant tenu de surveiller les joueurs, de passer les stages loin de sa famille…, cela ne valait vraiment pas la peine. Aujourd’hui, ce sont des milliers de dinars que perçoivent les entraîneurs. La donne a nettement changé. 

Avez-vous reçu des offres pour poursuivre votre carrière ailleurs qu’au SRS ?

En 1968, Nagy était rentré des Etats-Unis où il entraînait les Detroit Cougars. Il m’a proposé d’aller jouer dans son club US. La clé de sa stratégie, c’est le poste de pivot, justement celui que j’occupais. Mais mon père m’a interdit d’y aller. Il disait que les States, c’est le bout du monde, que si c’était en France, en Italie ou en Espagne, il m’aurait autorisé à partir. J’étais l’aîné de la famille, nous étions cinq garçons et six filles. D’ailleurs, j’aidais mon père. Après l’enseignement moyen, j’ai été orienté vers la filière technique, à Métlaoui où j’ai fait trois ans. La Sncft a ouvert un concours. Je l’ai passé par curiosité, sans en parler à mes parents, et je l’ai réussi.

Et c’est par l’intermédiaire de M.Kraiem, chef du service central et collègue de mon père à la «Compagnie», que mon paternel allait découvrir le pot aux roses. Il m’a administré une correction que je n’oublierai pas. «Vous êtes admis à la Sncft, et hésitez encore à rejoindre votre poste, hein ?», m’a-t-il lancé, furieux. Je lui ai répondu que je voulais continuer mes études. Il m’a fermement ordonné d’intégrer la «Compagnie».

Quel est le meilleur joueur tunisien de tous les temps ?

Noureddine Diwa. Il y a aussi Agrebi et Tarek.

Et de l’histoire du SRS ?

Romdhane Toumi, un véritable artiste.

Quel sentiment vous inspire la situation actuelle du SRS?

Celui d’une fin annoncée. Bientôt, vous n’entendrez plus parler du SRS. Le foot est aujourd’hui affaire de gros sous. Or, mon club survit miraculeusement. C’est le début de la fin.

Cela me fait de la peine car c’est la seconde famille où j’ai vécu. Je lui ai donné toute ma jeunesse.  Avec le SRS, sur le terrain, j’aurais même pu perdre la vie. Lors d’une demi-finale houleuse de la coupe de Tunisie 1978, en rentrant aux vestiaires, une demi-bouteille jetée par le public du CAB   était passée à quelques centimètres de ma tête. J’ai vu la mort passer sous mes yeux. J’étais en ce temps-là dans le staff de l’entraîneur Masmoudi.

Que représente pour vous la famille ?

La source d’où je tire la force pour continuer à lutter. J’ai épousé Leila en 1978. Nous avons trois enfants: Mohamed Yassine, technicien supérieur à Tunisie Telecom, Meriam, cadre dans une assurance, et Dhoha, étudiante en langue anglaise.

Comment passez-vous votre temps libre ?

J’ai pris ma retraite de la Sncft depuis 2001. J’étais ajusteur mécanicien, j’ai terminé contremaître. Je dispose donc de suffisamment de temps pour assouvir ma soif de bricolage. Je suis un grand bricoleur. Les réparations électriques, le badigeonnage, la menuiserie, tous les travaux nécessaires à la maison, je m’en charge.

A la télé, je ne regarde plus les plateaux politiques où on n’écoute que bluff, mensonges et prétention. Je préfère me distraire devant le spectacle hilarant des séries Nsibti Laâziza et Choufli Hal. Sboui et Slimène Labiadh me font rire comme un enfant. Comme si je regardais cette série pour la première fois alors qu’on n’arrête pas d’en rediffuser les saisons. Au fait, on ne s’en lasse jamais.

Enfin, vous devez nourrir des regrets pour n’avoir jamais été convoqué en sélection, non ?

Certainement. J’estime que l’on ne m’a pas donné ma chance. Mohamed Zouaoui et Ali Graja étaient de grands joueurs, mais je ne me considérais pas inférieur par rapport aux titulaires du poste en sélection. En sélection militaire, j’ai joué en couverture de Mghirbi et Ajel, deux grosses pointures. Durant douze ans de carrière, je n’ai jamais été expulsé, alors que notre poste exige beaucoup d’agressivité et d’engagement.

J’étais très discipliné à tel point qu’André Nagy voulut m’offrir à moi seul la prime offerte par la fédération à l’équipe la plus fair-play, de l’ordre de 70 dinars. J’ai refusé, insistant auprès de notre entraîneur pour en faire bénéficier tous les joueurs qui ont participé à l’obtention de ce prix.

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