Ce qui s’est passé à Zarzis aurait dû recentrer le débat sur la migration non réglementaire, une question d’actualité brûlante. Mais nos gouvernements ne l’entendent pas de cette oreille. On n’en a guère tiré la leçon.


Le récent drame de l’embarcation naufragée, fin septembre dernier, à Zarzis, au sud de la Tunisie, faisant 18 morts et des disparus jusque-là non identifiés, n’a cessé de défrayer la chronique et exacerber les tensions des habitants, encore en deuil permanent. Mais une telle tentative de «brûler» nos frontières n’est guère une première. Les naufrages sur nos côtes demeurent tragiquement fréquents et les barques de la mort frappent fort ! Ce qui s’est passé à Zarzis aurait dû recentrer le débat sur la migration non règlementaire, une question d’actualité brûlante. Mais nos gouvernements ne l’entendent pas de cette oreille. On n’en a guère tiré la leçon. Que doit-on faire pour inverser la tendance d’une politique migratoire sclérosée, avec en toile de fond des mesures si restrictives et encore répressives? Quelles en sont les causes et pourquoi ne pas traiter, loin des approches uniquement sécuritaires, de manière à ce que cette migration non réglementaire soit une partie de la solution ? Sous nos cieux, il ne se passe pas un jour sans que des migrants ne soient interceptés et placés dans des centres de rétention. Et ceux qui pourraient être relâchés ou échapper au contrôle policier sont condamnés à vivre dans la clandestinité. Quitte à s’exposer à toute forme d’exploitation abusive, au trafic des êtres humains, mais aussi à d’éventuels risques de travail forcé. De quoi avoir toujours peur de la main-d’œuvre migrante. Ici comme ailleurs, au nord de la Méditerranée, l’emploi des migrants en situation irrégulière semble souvent précaire. Recrutement équitable, loin s’en faut ! Des pratiques inhumaines qui sont aux antipodes des directives de l’OIT, Organisation internationale du travail, une des instances onusiennes dont les conventions et traités ratifiés avec les Etats membres stipulent justice et droit à l’emploi.

Recrutement équitable, un droit inaliénable

Dans ce sens, l’OIT avait lancé, en 2014, une initiative, ayant débouché, une année après, sur un projet «FAIR» mis en place en Tunisie, sur deux phases. Il vise à combattre le travail forcé et réduire, de la sorte, les abus et violations liés au recrutement des travailleurs migrants. Il y a, à peine, un mois, fut entamée la 3e phase de ce projet FAIR pour une durée de trois ans. Sa coordinatrice nationale, au BIT, Ferdaoues Ouertani, souligne que le projet continuera sur la même lancée : «Il veille à ce que les travailleurs migrants aient accès à des informations fiables, à des services migratoires de qualité et à la justice. Il promeut des politiques nationales et des cadres règlementaires conformes aux principes de l’OIT, tout en assurant la formation des employeurs, inspecteurs du travail et d’autres parties prenantes, afin d’adopter efficacement des pratiques de recrutement équitable». But, a priori, atteint : réforme juridique de contrôle de l’exercice des établissements privés de placement à l’étranger et création d’un nouveau corps d’inspection, syndicalisation des travailleurs migrants en Tunisie par l’Ugtt, ouverture de six espaces migrants dédiés aux services d’aide et d’orientation, ainsi que l’implication des médias tunisiens.

Vulnérables, seuls face à leur destin..!

Une telle action focalisée sur l’intérêt des migrants ne semble pas suffisante. Et puis, leur intégration socioéconomique pose encore problème. C’est que toute réticence découle, forcément, d’un choix cornélien, au mépris des droits élémentaires des migrants. Cela s’explique par l’absence des lois et législations censées leur donner satisfaction et favoriser ainsi leur insertion pour jouir des prestations que fournit l’Etat à ses citoyens. Alain, jeune Ivoirien de 27 ans, installé depuis des années à l’Ariana, gouvernorat périphérique de la capitale, n’a pas, jusque-là, trouvé son compte. «J’ai pu travailler dans des chantiers du bâtiment, puis serveur dans un café, sans que je puisse régulariser ma situation. Mon statut de migrant irrégulier m’oblige de tout accepter, sans broncher», déplore-t-il, ajoutant qu’il n’a même pas droit d’accès à des soins, ni à la protection sociale. Dans pareils cas, l’employeur n’a pas à craindre un tel traitement discriminatif. «Peu importe, je n’ose pas lui demander des comptes, ni porter plainte…», réplique Alain, sans aucun mot sur sa vie, ses déplacements et ses relations. Sa compatriote, Jeanne, d’à peine 24 ans, s’est trouvée contrainte de travailler femme de ménage. «Aux foyers, je me sens plus en sécurité, à l’abri de l’expulsion et loin de tout contrôle policier. Ce qui me laisse assumer une condition de travail précaire, à laquelle s’ajoutent les mauvais comportements de la propriétaire et la manière dont elle me traite indignement», souffre-t-elle.

D’autres migrants syriens préfèrent la mendicité à l’instabilité. Certains font tout pour gagner leur vie. L’économie de la rue leur semble, ainsi, un créneau juteux, comme l’indique une récente étude menée par le Ftdes, Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, ONG créée en 2011 et faisant partie d’un réseau associatif défenseur des travailleurs migrants. A la place de Barcelone et Bab El Jazira, en plein centre-ville de Tunis, des Subsahariens se joignent à des vendeurs tunisiens, afin de trouver de quoi subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Se tourner vers l’informel, cela n’a fait qu’empirer la situation : exploitation, baisse des revenus, insécurité, trafic d’êtres humains, implication dans des réseaux mafieux, agressions, violences sexuelles, il y a de quoi ajouter à leur vulnérabilité. Soit un ronron quotidien qui plombe le moral et pousse des milliers de sans-papiers à sauter dans l’inconnu. Leurs enfants, eux aussi, sont privés de leur droit à l’éducation.

Un constat sans appel

Mais dans un pays qui regorge de plus de 600.000 chômeurs, trouver un emploi relève du rêve éveillé. Un casse-tête qui n’en finit pas ! Toutefois, l’on doit, du moins, aider ces émigrés irréguliers à sortir du cercle vicieux de la clandestinité. «Etant une vraie force de travail, il est temps d’y penser sérieusement et faire de notre mieux pour régulariser leur situation», réclame le chargé de communication au Ftdes, Romdhane Ben Amor. En effet, poursuit-il, la société civile tunisienne n’a cessé d’y mettre du sien, afin que ces migrants, toutes catégories confondues, puissent avoir gain de cause. Et si ses propositions et ses multiples projets de réforme migratoire étaient, tous, adoptés ! Aucun des gouvernements post-révolution n’a pris son courage à deux mains. Entre-temps, l’eau a coulé sous les ponts.

Cela étant, le constat est sans appel : «L’Etat tunisien n’a ni la volonté ni les moyens d’une politique migratoire judicieuse. Tout verse dans l’improvisation», dénonce M. Ben Amor. Selon l’INS, l’Institut national de la statistique, la Tunisie compte près de 58 mille migrants dont 21 mille subsahariens et 7 mille seulement détenteurs d’une carte de séjour. Et parmi eux, un nombre important se livre à l’agriculture, trop sollicité dans la cueillette des olives. Il travaille plus souvent là où il n’existe pas de main-d’œuvre locale. Pourtant, ces travailleurs ne sont pas bien rémunérés. Pour lui, la main- d’œuvre migrante contribue, certes, aux efforts du développement national. Et, par conséquent, on devrait changer de perception à son égard et rompre avec les préjugés et les pratiques discriminatoires dont elle est toujours la cible. Sous nos cieux, ces migrants non réglementaires souffrent de plusieurs difficultés d’intégration d’ordre social et économique, affirme l’Institut arabe des droits de l’homme (Iadh), suggérant une nécessaire révision des lois y liées. D’ailleurs, ce sujet a fait l’objet d’une séance de travail consultative, tenue, tout récemment, à Sfax, et ce, dans le cadre du projet «Migration digne pour le développement en Tunisie», soutenu par la Confédération suisse. D’où l’idée d’un plaidoyer en sa faveur donne du grain à moudre.

Qu’en est-il du débat hors de nos frontières? Sur la rive nord de la Méditerranée, le refoulement d’embarcations et la guerre acharnée anti-migrants font, encore, caisse de résonance. «Depuis des années, les pays d’Europe se sont engagés dans une course vers l’abîme, pour maintenir hors de nos frontières les personnes ayant besoin de notre protection, avec des conséquences désastreuses», déplore Dunja Mijatovic, commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe. Et de finir par dire, noir sur blanc, que la situation des droits humains dans la région méditerranéenne reste déplorable. Alors, pour qui sonne le glas ?

Charger plus d'articles
Charger plus par Kamel FERCHICHI
Charger plus dans Société

Laisser un commentaire