Dans le langage sportif, on dit de quelqu’un qui refuse pour une raison ou une autre de répondre à une question qu’il «botte en touche». C’est ce qu’a fait le ministre de l’Agriculture en réponse à la pénurie de lait qui empoisonne la vie des consommateurs, surtout ceux qui ont des enfants et, bien entendu, tous ceux qui y ont un recours professionnel.


Bien entendu, il aurait fallu répondre par un plan d’action qui embrasserait toute la filière laitière. Et comme ce plan, cette stratégie n’existe pas, n’est pas à l’ordre du jour, ne fait pas partie des préoccupations immédiates, on «botte en touche». Histoire de gagner du temps s’il y a un peu de pluie (on a prié pour), que quelqu’un d’autre prenne en main la patate chaude (tout pourrait changer après les législatives), ou tout simplement ce sera la période de haute lactation qui sauvera la situation. Malheureusement, cette période est encore éloignée et d’ici là, on sera obligé de guetter les quelques palettes que l’on saupoudre ici ou là, pour boire son lait.

A bout de souffle

La meilleure période de production de lait, en Tunisie, se situe au cours des mois de mars, avril et mai, et se poursuit durant la belle saison avant l’arrivée des grandes chaleurs. Il serait inutile de revenir sur les causes de cette pénurie.

Les producteurs de lait sont à bout de souffle. Ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Épuisés à courir derrière les promesses, ils vendent petit à petit leur cheptel. Conséquence, toute la stratégie patiemment mise en place pour atteindre l’autosuffisance sera laminée.

Comble d’ironie en 2021, les chefs de départements concernés se réunissaient pour définir une stratégie à même de leur permettre de gérer l’abondance des stocks de lait… En 1999, la Tunisie avait atteint l’autosuffisance. Pour réguler le marché, on a opté pour un système de stockage à l’échelle nationale. Ce stock préservé en période de haute lactation est sollicité lorsque la production est en baisse. En 2015, on a enregistré une baisse inattendue de la consommation. Le stock de 35 millions de litres en 2015 est passé à 61 millions de litres en 2016. C’est le pouvoir d’achat du consommateur affaibli par la crise économique qui est en cause.

L’excès de production n’agit d’aucune manière sur l’exportation. Une bonne partie de notre lait en raison des méthodes artisanales employées, de la traite jusqu’à sa remise aux centres de collecte, perd beaucoup de ses qualités. Son taux d’acidité est élevé.

Mise à niveau

Les centres de collecte sont-ils à niveau ? Le lait déposé garde-t-il ses qualités ? Sont-ils en mesure de prendre en charge tout le lait de leur zone ? De quel apport sont-ils pour les producteurs de la région ? Ce sont des questions que l’on se pose et qui devraient bénéficier de l’attention de toutes les parties prenantes.

Les pontes du milieu n’ont aucun intérêt que les petits producteurs prennent du poil de la bête. Leur misère, leur très modeste envergure au niveau de l’élevage, de la traite et du transport les arrangent.

Le lait, que les centrales refusent, est acheté à bas prix par les fromagers et par d’autres producteurs de laitage. C’est tout un réseau bien organisé qui se fait un argent fou sur le dos de ceux qui possèdent une vache ou deux pour vivre. Et ils sont près de 50.000 familles!

Fourrage et entreprises

citoyennes

Une des causes essentielles des augmentations des frais de production est liée à cette affaire de fourrage sur lequel reviennent les producteurs.

Pourquoi ne pas encourager le lancement de projets dans le cadre de ces entreprises citoyennes qui pourraient compter dans leur rang ces petits producteurs qui sont actuellement exploités et qui n’arrivent plus à s’en tirer. L’Etat pourra fournir le terrain et aider dans l’acquisition du matériel. La gestion assurée par les intéressés eux-mêmes ne pourra être que rentable.

Le séchage et la rentabilité

Il n’en demeure pas moins qu’on estime que lorsque le lait est disponible, les réseaux parallèles ont réussi à exporter une quantité qui dépasse les vingt-cinq millions de litres.

Le surplus est acheminé vers les unités de séchage. Là encore il y a un problème majeur. Cette qualité du lait fait que pour avoir un kilo de poudre de lait, il faudrait environ douze litres de lait. En Europe, il en faut seulement neuf ! Par voie de conséquence, le séchage est en voie de devenir un problème de rentabilité. Les augmentations du coût de l’énergie et de la main-d’œuvre posent d’ores et déjà des soucis, en dépit des encouragements de l’Etat qui s’est engagé à aider les industriels à trouver des marchés à l’étranger et à rendre leurs prix compétitifs avec la promesse de leur accorder une subvention à l’exportation.

Les raisons profondes

Ce résumé succinct n’explique pas les raisons profondes qui menacent ce secteur stratégique. En effet, tant que le système est entre les mains de quelques producteurs qui contrôlent tout, de la distribution du fourrage à la mise sur le marché du produit fini, il y aura des ennuis à subir…

Cela fait des années que l’on parle de stratégie nationale pour assurer l’autosuffisance et s’ouvrir sur les marchés internationaux. Le Tunisien a quand même la chance de boire «son» lait et est en mesure d’en exporter.

C’est pourtant tout le secteur, de la production à l’exportation, qu’il faudrait reprendre en main. C’est toute une stratégie qu’il faudrait mettre en place. Une cellule qui ne s’occupe que de ce secteur stratégique en toute responsabilité, pour prendre, les mesures d’urgence à temps et avant que le pays n’entre en crise.

Une stratégie élaborée en vue de diriger et de coordonner des plans d’action pour atteindre un certain nombre d’objectifs sur le court et le long termes. Actuellement, on a bien l’impression que l’on navigue à vue. Cette stratégie se doit de se pencher sur les coûts et prix de revient. Tout entre en ligne de compte.

Le coût de l’emballage

Nous avions à une certaine époque conclu que les emballages revenaient trop cher. On avait opté par mesure d’économie pour la bouteille en plastique alimentaire. On utilise encore les bouteilles en plastique (recyclables contrairement au carton dont le recyclage coûte très cher). Pourquoi est-on revenu à des emballages plus onéreux et qui grèvent dangereusement nos réserves en devises ? On a tout fait pour couler l’usine qui a été montée pour favoriser des emballages plus dispendieux.

A ce propos, les producteurs de lait du Canada, un pays que l’on considère parmi les pays les plus riches et les plus avancés de la planète, vendent du lait dans des sachets en plastique appropriés. Les bouteilles en PET, de couleur blanche ou sombre, qui coûtent moins cher sont également utilisées parce que plus économiques. Des industriels hollandais, américains, allemands, anglais et bien d’autres vendent encore du lait frais en bouteilles de verre.

Nous possédons des usines de production de verre. Notre pays est tout petit. Nous possédons des centrales laitières un peu partout. Pourquoi ne pas y revenir ? Les fabricants d’emballages en carton et autres sont-ils plus conscients de nos intérêts ?

Un nombre indéfini de fois

Certes le verre pèse plus lourd et est moins malléable que les emballages en plastique, mais peut être employé un nombre indéfini de fois et lorsque nous savons que ces emballages en carton et autres ne sont pas récupérés et recyclés comme cela se fait dans certains pays en Europe, et que c’est l’Etat qui en paie le prix en devises, il y a un calcul à faire.

Le fera-t-on ou devrions-nous nous attendre à une campagne pour mettre en évidence ces histoires de goût et de conservation et garder un marché juteux aux dépens de nos intérêts ? Rien n’est comparable à une gorgée de lait frais, un jus, bus à partir de cette bouteille en verre !

Subventionner les producteurs

De toutes les façons, les emballages en sachets et en verre ne permettront jamais le sur-stockage qui désorganise le marché en quarante-huit heures. C’est donc toute une stratégie à adapter à nos besoins, à nos moyens et à nos objectifs, qui devrait être revue pour la bonne cause avec la coopération des producteurs de lait ou de jus. On subventionnera le lait, les producteurs et non pas des emballages que l’on jette à la poubelle.

Dans ce secteur stratégique, nous devons nous reconvertir, parce que c’est plus avantageux. Cela se fera de manière progressive (les machines de production de lait ou de jus de toutes les façons sont sous location), mais cela doit se faire. Il faut une décision politique et la volonté de penser enfin à ce qui sert nos intérêts.

Pour creuser un puits, on ne prend pas une aiguille, dit-on !

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