Un collègue avait un jour délicieusement dépeint Hassen Refaï comme «quelqu’un qui a la réputation d’un méchant cogneur aux crampons mordants. Il s’amusait à porter son agressivité comme un étendard».

Père de famille modèle, passionné de mécanique automobile, l’ancien demi terrible du Stade Tunisien des splendeurs, puis de l’Union Sportive Tunisienne, a vu le jour le 17 février 1942 à Ghardimaou. Et c’est en 1951-52 qu’il signa sa licence en faveur des benjamins du ST. Son premier match senior, c’était CAB-ST en 1958, alors que le dernier a été ST-CSHL en 1972-73. Après avoir connu tous les triomphes avec l’équipe du Bardo, il émigra en 1967 à l’UST avec laquelle il joua jusqu’en 1972. Refaï évolua à Malakoff (D3 française) pendant six mois en 1966-67.

A son palmarès figurent 3 championnats (1961,1962 et 1965) et 4 coupes de Tunisie (1958 , 1960, 1962 et 1966).

Cet expert judiciaire dans les assurances est marié et père de quatre enfants.


Hassen Refaï, qu’est-ce qui faisait gagner le ST en ces années d’apogée 1950 et 1960 ?

(Avec le sourire). Un chanteur égyptien qui nous donnait des ailes. Lorsque nous écoutions Abdelaziz Mahmoud, surtout sa chanson «Yelli Chaghaltil Alb Il Khali, Taâli Taâli», nous devenions survoltés, irrésistibles. C’était notre drogue à nous…

Quel était votre rôle au sein de la formation stadiste des temps héroïques de l’après- Indépendance ?

Notre entraîneur Rachid Turki pratiquait un 4-2-4 qui pouvait rapidement se transformer en 4-4-2. Un schéma imparable et «sur mesure» qui allait être repris par Ammar Nahali. Dans ce dispositif, je devais presser, percuter, harceler et transmettre des ballons côté gauche de la moitié de terrain adverse. A mes côtés, il y avait Brahim Kerrit dont le pied gauche fouettait le ballon comme une gifle. Quant au patron à la technique hors-pair, Noureddine Diwa, il constituait le baromètre et l’âme de cette équipe de légende.

Quel était l’apport de la diva Diwa, donc ?

A ses côtés, les joueurs se bonifiaient sans le savoir, inconsciemment, ou disons plutôt naturellement. Il apportait à chacun de nous une plus-value. Moncef Cherif, Braiek, Miloud, son cousin, Bechir Ben Yahmed dit «Ouguid», qui était un second Diwa, quelqu’un de très doué lui aussi, et moi-même, il nous a énormément aidés. C’était le distributeur de l’équipe, un peu comme Taoufik Ben Othmane à l’Avenir de la Marsa. Personnellement, j’étais «l’ouvrier» de Diwa, je suivais ses ordres. Mon ami Rached Meddeb me dit souvent: «Vous avez de la chance, vous joueurs du ST parce que vous avez joué avec Diwa». J’ai joué avec la sélection militaire contre l’Egypte de la grande vedette Refaât Fanaguili, un monument au pays du Nil. Savez-vous ce que me disaient tous nos adversaires égyptiens ? «Votre meilleur joueur, c’est Noureddine Diwa, quelle classe !».

Pourtant, il n’y avait pas que Diwa dans votre équipe ?

Certainement. Notre gardien Ali Smaoui a passé deux saisons avec nous. Kaffala était un train qui joue au foot. Taieb Jebali, le plus intelligent et le plus agile et souple d’entre nous tous. Un capitaine modèle. Mohieddine Sghaier, un immense (par le talent, surtout) défenseur axial favorisé par la présence à ses côtés de Tahar Nahali, et, surtout, Mahmoud Mosbah Radsi, très altruiste. En attaque, Moncef Chérif jouait très décontracté parce que son père, Ali, était président du club. Son frère Rachid jouait énormément pour lui, et cela n’était pas sans créer quelques tensions.

Quels furent vos

entraîneurs ?

Larbi Bardo a été mon premier entraîneur. Puis vinrent Rachid Turki, Hachemi Cherif, Ahmed Belfoul et Ammar Nahali. Ce dernier a voulu me faire changer de poste. Je ne pouvais pas m’adapter à sa stratégie. Toutefois, il ne pouvait pas m’écarter car j’avais une grande influence auprès de mes coéquipiers.

Le meilleur parmi

ces techniciens ?

Ahmed Belfoul. Il a fait de moi un grand seigneur, si j’ose m’exprimer ainsi.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Le doublé de 1961-1962 qui récompensa le vrai Stade Tunisien, celui qui se fit aimer par des millions de Tunisiens.

Qu’avez-vous gagné pour cet exploit ?

Pour notre doublé, on nous a offert une prime de 25 dinars et une montre.

Et le plus mauvais souvenir ?

La lourde défaite (3-0) en finale de la coupe de Tunisie 1960-1961 face à l’Avenir Musulman (actuel Avenir Sportif de La Marsa) qui a mérité son sacre parce qu’on croyait pouvoir facilement remplacer Diwa. Notre coach légendaire Rachid Turki venait de nous quitter pour aller à La Marsa. Par conséquent, il connaissait tous nos secrets. De plus, nous étions privés des services de Diwa, expulsé une semaine plus tôt. Rachid Cherif a remplacé Diwa. Ce que peu de gens savent, c’est que, lors de ce match à rejouer perdu (3-0), la première finale s’étant terminée par un nul (0-0), notre équipe était divisée en deux clans sur le plan offensif. Cela avait commencé lorsque Rachid Cherif ne laissa pas la balle à Manoubi qui était pourtant nettement mieux placé. A partir de ce moment, c’étaient les frères Cherif contre Manoubi et moi-même, car j’avais pris fait et cause pour Manoubi. Les gens n’avaient pas sur le coup compris mon geste: à chacun des trois buts marsois, j’applaudissais. En fait, j’étais profondément dépité, dégoûté, en colère.

Comment êtes-vous passé à l’UST ?

En 1967, une fois rentré de Malakoff, en D3 française, Saâd Karmous, que j’ai rencontré au café de Paris, m’a proposé de rejoindre l’UST. Là-bas, on m’a traité en véritable professionnel : trois fois la prime des autres joueurs, un appartement meublé, le nécessaire pour mes fiançailles… J’y ai trouvé des vétérans encadrés par le président Dr Jean-Pierre Lyscia, Roland Saâdia, Sylvain Témime… Des dirigeants juifs très passionnés et qui me firent confiance. J’étais devenu le Diwa de l’UST. On a vite accédé en division nationale. Di Marco, Ali Sraieb, Feki, Maâtoug et Saâd Karmous ont fait les beaux jours de l’UST.

Vous étiez déjà à l’UST lorsque se déclencha le scandale du match de coupe contre le CSS. Que s’est-il passé au juste ?

Des choses très graves, en fait. Avec l’UST, nous avons joué un match de coupe à Sfax (1-1).  On m’a accusé d’être saoul et d’avoir disputé ce match avec une lame Gilette entre les dents afin de faire peur à mes adversaires. Deux joueurs du CSS ont témoigné contre moi, et j’ai dû comparaître devant les instances disciplinaires. Mais tout cela n’était que pur mensonge. Je mâchais une pilule de vitamine que notre président nous conseillait souvent de prendre. On a prétendu que l’UST m’avait fait, le lendemain de ce match, fuir en France. Même les journaux français ont parlé de cette affaire. Bref, cette rencontre de coupe a été rejouée à Sousse, et j’y ai participé.

Peut-être que votre réputation de bagarreur vous a desservi ?

Oui, je n’avais pas froid aux yeux; personne ne pouvait me battre au duel physique parce que j’ai passé une grosse partie de mon enfance dans la rue, entre Halfaouine et le Bardo. Après la mort de mon père, j’ai été récupéré par mon oncle, car ma mère s’était remariée. Je passais la nuit dans la rue, fréquentant les voyous. J’ai vaincu la peur. Sans le ST et le sport, j’aurais peut-être suivi la trajectoire d’un Ali Chouerreb. Je crois que c’est au Stade Tunisien que j’ai trouvé le père qui m’avait tant manqué. Slah Damergi, Mokhtar Lahbib, Hedi Bouchlaghem et Ali Cherif furent des pères spirituels pour moi. En me voyant pleurer, ils me montraient beaucoup d’affection, chacun me disant : «Je suis ton père !».

Votre enfance a été à ce point malheureuse ?

Pauvre et presque orphelin, car mon père a été assassiné par la Main Rouge, je crois, alors que je n’avais qu’un an et demi. Sadok Lahkimi Refaï, qui descend d’Irak, était capitaine aux palais beylicaux du Bardo, d’Hammam-Lif et de La Marsa, et cheikh de Ghardimaou, dans le Nord-Ouest où je suis né. Il a eu neuf enfants de quatre femmes différentes. J’étais le cadet de ces enfants dont je continue de rechercher les traces. Il est décédé en 1944, empoisonné par la Main Rouge. Son père est mort assassiné par balles. Ma mère Khira Amara, Allah Yarhamha, descend de la ville de Somaâ, près de Nabeul. Elle s’est remariée à 19 ans, ce que j’avais très mal pris.

La misère et la frustration vous ont-elles accompagné longtemps ?

Non. Et c’est là le miracle de la vie. Très doué dans le domaine de la mécanique automobile, dans le secteur frigorifique…, j’ai vite appris. En 1959, j’étais employé à la Sfbt, et je gagnais beaucoup d’argent en réparant les voitures également. Je roulais dans une voiture Caravelle, Lancia…, ce qui était rare en ce temps-là à Tunis. Jusqu’à aujourd’hui, je possède mon propre atelier de mécanique automobile hautement équipé.

D’où l’épisode de la fiche de paie montrée en pleine rencontre à Mohsen Habacha, le grand défenseur de l’ESS…

Ah oui ! Ce jour-là, dès le coup d’envoi, il n’a pas cessé de nous provoquer et narguer. Il nous lançait : «Bande de… Moi, je suis prof. Hé Ahmed Lemine (son coéquipier en défense), dites-leur combien je gagne : 45 dinars par mois !». A la mi-temps, dans les vestiaires, j’ai tiré ma fiche de paie de mon sac et l’ai enfoui sous mon slip. En seconde période, j’ai attendu que l’arbitre suive le jeu dans l’autre moitié de terrain pour passer furtivement à Habacha ma fiche de paie. J’étais sous-chef d’atelier en mécanique, et touchais 130 dinars. Habacha en resta ébahi. Pas ingrat pour un sou, il fit semblant de me marquer sur le corner suivant botté par Brahim Kerrit. J’ai marqué de la tête sur ce corner, en grande partie grâce à la complicité —ou plutôt la passivité— de Mohsen Habacha qui fit juste semblant de sauter avec moi.

Quel genre de football pratiquait votre génération ?

Un foot beaucoup plus rude et exigeant que celui d’aujourd’hui. Tout comme l’agriculture qui a évolué, la mécanisation remplaçant les tâches manuelles les plus ingrates, le football a lui aussi changé de visage. De mon temps, le ballon était tellement «dur» et lourd que beaucoup ne voulaient pas le frapper de la tête de peur de se faire mal. A l’instar de Bébé Slama, Haj Ali et Nahali qui étaient pourtant d’excellents footballeurs. De notre temps, un footballeur, c’était un combattant au vrai sens du terme qui devait évoluer sur la terre battue. Comme au rugby, le gabarit comptait énormément. C’est la passion qui nous guidait. On parle aujourd’hui de professionnalisme. Jadis, pour nos joueurs, il était très difficile de s’imposer à l’étranger. Notre grand défenseur Mohieddine était allé en France tenter sa chance. Mais, là-bas, il n’a pas réussi  à s’engager avec un club. Et c’est comme cela que Taieb Jebali le ramena au ST.

Après le ST, quel est votre club favori ?

L’Espérance Sportive de Tunis. Et je ne suis pas le seul Stadiste dans cette situation. Diwa, Mohieddine, Taieb Jebali… l’étaient également. Je ne comprends pas du reste toute cette tension qui prévaut actuellement entre les deux clubs. L’histoire du ST vient en grande partie de l’EST. Plusieurs dirigeants avaient «fui» Bab Souika pour venir au Bardo.

A votre avis, quel est le plus grand joueur de l’histoire du football tunisien ?

Pas de doute, c’est Noureddine Diwa ! Savez-vous que c’est lui qui a fait porter au club des shorts noirs. Nous portions jusque-là des shorts blancs, nos couleurs étant le rouge, vert et blanc. Notre président Hamadi Ben Salem n’a pas bronché devant ce changement de couleurs, estimant que Diwa peut faire ce qu’il veut. Après Diwa, il y a Farzit. Mais il y a un autre grand joueur malheureusement pas suffisamment estimé à sa juste valeur, Younès Chetali, le frère d’Abdelmajid. Un organisateur hors pair.

Parlez-nous de votre famille…

En 1992, j’ai épousé ma seconde épouse Faouzia, une sage-femme retraitée. J’ai quatre enfants : Walid, Sofiène, Zied et Ahmed.

Comment passez-vous votre temps libre ?

Je continue de travailler pour mon compte à mi-temps, jusqu’à 13h00. L’après-midi, c’est la maison : télé, internet… J’ai entamé l’écriture de l’histoire du Stade Tunisien. Je possède des documents très rares.

Comment trouvez-vous le ST aujourd’hui ?

Au fond, mon club ne travaille plus suffisamment la formation. Pourtant, il se trouve dans une zone qui pullule de jeunes doués : Le Bardo, La Manouba, Denden, Oued Ellil, Ras Tabia, Mellassine… C’est pourquoi le ST est tout à la fois le club le plus riche et le plus pauvre. Certes, le Bardo n’a ni usines, ni d’importantes sociétés, ni grands mécènes. Mais sa richesse vient de ces réserves humaines très denses. J’ai proposé aux dirigeants de prendre en charge les équipes des jeunes du ST, y compris point de vue financier. Mais, visiblement, on ne veut plus des anciens joueurs. Il y a  une volonté délibérée de les mettre à l’écart. 

Enfin, que vous a donné

le sport ?

Il m’a sauvé, car, tout jeune, j’étais habité par une obsession: débusquer ceux qui ont tué mon père, et me venger d’eux. Le Stade Tunisien m’a rendu un Homme. Ahmed Belfoul m’a porté chez quelqu’un pour apprendre la mécanique qui allait devenir une passion pour moi. En 1960, j’avais déjà ma voiture Dauphine, et c’était rare en ce temps-là. Mes primes, j’en faisais don à mes coéquipiers les plus nécessiteux. J’ai donné de ma personne à mon pays puisque j’ai «saboté» la Poste du Bardo lors des événements de la Révolution en 1952 sur ordre de Hassen Belaouar et Ali Azaiez, le patron du café-bar Schilling. J’ai deux idoles politiques : Habib Bourguiba et Saddam Hussein de par mes origines irakiennes. Nous étions aussi des militants dans le cas de beaucoup de footballeurs. On appréciait ma témérité et mon courage parfois suicidaire. Mais j’étais très jeune, et ce genre de compliments ne pouvait que flatter mon ego…

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