«Notre modèle de développement  actuel ne correspond à aucune définition économique moderne, avec un taux de chômage élevé et une inflation en surchauffe. La part de l’économie productive dans notre PIB ne dépasse pas le tiers. Les taux de pauvreté et de précarité sont des menaces sérieuses pour la paix sociale. Ce modèle n’appartient ni à l’économie de marché, ni à l’économie libérale ou sociale».

Quels sont les problèmes relatifs à la création de richesse en Tunisie ?

La société connaît la pauvreté et la précarité, mais aussi la non- compétitivité de l’économie et la faiblesse de la monnaie locale, les déséquilibres des échanges et la perte de ses termes.  Quand elle n’est pas inclusive, les inégalités augmentent entre les régions, les classes sociales et les générations. A partir d’un certain seuil, le niveau des inégalités constitue une menace sérieuse pour la paix sociale. La création de richesse non durable est aussi un facteur de déstabilisation politique et sociale. La création de richesse dans un pays obéit à un modèle de développement et il faudrait souligner que la durabilité d’une politique économique et sociale dans le temps, est un facteur clé de succès. Tous les miracles dits économiques ont nécessité une vision claire et stable dans le temps (des décennies) et des moyens financiers d’amorçage. Les deux manquent à notre pays.

Pourquoi n’existe-t-il pas de vrai débat sur la création de richesse en Tunisie ?

La qualité des débats publics illustre le niveau de conscience d’une société.  Les débats publics dans notre pays ont été monopolisés par les débats identitaires ou juridiques et constitutionnels. Ce sont les élites du pays qui ont orienté ces débats. Ces élites n’ont pas une grande connaissance sur la question  économique qui  n’a pas eu sa chance d’être discutée et développée. Il faut dire aussi que le débat économique peut devenir, à un certain moment, totalement incompréhensible.  Le problème majeur est l’incapacité de nos élites, tout d’abord, à avoir un vrai diagnostic des défaillances structurelles et conjoncturelles du pays et ensuite à définir un modèle de développement adapté. La question du débat sur le modèle de développement est cruciale et primordiale. Elle nécessite une sérénité, une stabilité et un leadership inexistants aujourd’hui.  

Comment booster les PME et les PMI ?

Trois facteurs sont essentiels pour booster les PME/PMI : tout d’abord, revoir le climat législatif et réglementaire trop restrictif du pays, dans lequel l’administration met la main sur tous les aspects de la vie économique du pays, automatiser et digitaliser les processus, simplifier et supprimer l’inutile, revoir les politiques d’encouragement afin de les orienter vers la vraie création de valeur et l’innovation. Ensuite, faut-il revoir de fond en comble le système financier et diversifier ses outils en améliorant le concours de ce système à l’économie productive du pays. Nous avons, aujourd’hui, un tissu économique de 20 mille entreprises en détresse financière essentiellement après la crise du Covid-19 qui a accentué sa fragilité structurelle. Et pourtant, ce tissu peut repartir très rapidement si on y met les moyens nécessaires.  Le troisième facteur se focalise sur une vraie politique de la transparence, c’est-à-dire traiter tous les opérateurs économiques sur un pied d’égalité avec le soutien d’une institution judiciaire efficace, honnête et rapide. 

Quel jugement faites-vous du modèle de développement en Tunisie ?

Je rejoins ceux qui disent qu’il s’est essoufflé, j’ajoute simplement qu’il s’est essoufflé depuis trois décennies au moins. Je rappelle les caractéristiques de ce modèle : proximité avec l’Union européenne, sous-traitance avec une faible valeur ajoutée, agriculture primaire, tourisme balnéaire et surtout un Etat omniprésent et qui gère en direct des pans entiers du commerce et de l’économie. Le propre des sociétés vivantes est l’accumulation, c’est-à-dire la capacité d’évaluer les politiques publiques et de les améliorer en tenant compte des succès et échecs passés. Notre culture est différente et se base sur la négation et l’annulation de tout ce qui précède (avec son bon et mauvais) pour reconstruire toujours et toujours. Notre logique est plutôt celle de la rupture avec tout ce qui précède et pas son évolution ou son enrichissement. Le débat sur le nouveau modèle de développement n’a pas encore eu lieu et n’est pas près d’avoir lieu car le climat actuel de violences, de divisions et d’exclusions, accentués par une absence de leadership rationnel, n’est pas de nature à encourager un débat serein sur la question. Notre modèle actuel ne correspond à aucune définition économique moderne avec un taux de chômage élevé et une inflation en surchauffe. La part de l’économie productive dans notre PIB ne dépasse pas le tiers. Les taux de pauvreté et de précarité sont des menaces sérieuses pour la paix sociale. Notre modèle actuel n’appartient ni à l’économie de marché, ni à l’économie libérale ou sociale. Il s’apparente plutôt à une économie socialiste étatique et bureaucratique à caractère rentier, dans lequel l’Etat est le premier rentier du pays et s’octroie la distribution des rentes de situation et leur protection. 

Quelles solutions peut-on apporter aux entreprises en difficulté ? 

Il est nécessaire de définir le rôle de l’Etat avant tout, pour définir la nécessité de sa présence ou pas dans l’activité et le secteur considéré.  Ensuite changer les règles de gouvernance pour donner toute l’autonomie nécessaire aux entreprises. Par ailleurs, il faut veiller à choisir de bons dirigeants et membres des conseils d’administration compétents et mettre en place les règles de bonne gouvernance communément admises. L’Etat doit donc respecter ses propres engagements avec ces entreprises avant d’exiger ses droits. Tout ceci doit obéir à une vision claire et prospective. 

Comment peut-on sauver l’économie nationale aujourd’hui ? Y a-t-il un changement à l’horizon ?

Dans l’état actuel et vu la situation politique du pays, aucun changement n’est possible sauf celui de la coercition : exercice adulé par une administration aux commandes avec un pouvoir populiste.  On aura un réveil plus difficile encore dans quelque temps. 

Que préconisez-vous alors pour l’étape à venir ?

Ce sont les réformes qui empêchent la création de richesse et qui l’ont empêché depuis des décennies et qui exigent avant tout de nous mettre d’accord sur les termes d’un nouveau contrat social autour des institutions stables pour la démocratie dont une justice moderne, efficace et équitable. D’autres réformes doivent être engagées dont l’initiation d’une nouvelle politique d’aménagement du territoire et urbain est la base de toute création de richesse, une revue de la situation du foncier en Tunisie, préalable à toute réforme agraire ou création de richesse, la formalisation de l’économie, et bien d’autres réformes qui constituent l’avant-propos d’un nouveau modèle économique. 

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