Par Kamel CHERIF *

Depuis quelques jours, on assiste sur les réseaux sociaux à des échanges d’invectives et certaines rencontres finissent par « des menaces physiques à la tunisienne… », invectives qui finissent heureusement par des embrassades.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces chamailleries n’émanent pas de supporters de football qui ont malheureusement fait l’actualité avec ce genre d’égarement.

Ces querelles émanent de « professionnels de la profession », dixit feu Jean-Luc Godard. C’est un amour passionnel, voire mercantile, du cinéma.

Il est connu que la passion peut faire dériver la raison…

Pour la clarté du débat, il faut revenir à l’origine de la démarche.

Dans ma lettre ouverte à Madame la ministre de la Culture, parue dans La Presse du 7 novembre 2022, j’ai sollicité des états généraux du cinéma afin d’analyser les avantages acquis depuis que les Journées cinématographiques de Carthage sont devenues annuelles.

A ce jour, les J.C.C. sont la plus ancienne manifestation sur le continent africain et il est normal qu’elles évoluent, qu’elles se « modernisent ».

Faut-il pour autant accepter que cela devienne un défilé exhibitionniste qui nous coupe de l’esprit des fondateurs que sont Tahar Cheriâa et Sembène Ousmane.

Par ailleurs, il est indigne de faire croire à propos de ce débat qui se veut honnête et progressiste que la polémique tournerait autour de ce fameux tapis rouge.

Vous pouvez trouver stupide d’essayer de contrarier votre offensive qui semble uniquement motivée par des motivations commerciales. Mais essayer de faire croire à l’opinion publique que l’opposition porte sur un revêtement, fût-il un plagiat d’un festival de la Côte d’Azur.

Cet argumentaire met en lumière « un cinéma à l’hégémonie cynique ». 

Pouvez-vous prendre conscience que vous êtes esclave de votre « espérance ?». A moins que la tentative de diversion consiste à vouloir contourner les vraies questions ?

Quel est l’intérêt de vouloir ancrer les J.C.C. sur l’échiquier mondial si elles perdent leur identité ?

Quelle est cette identité ?

Pour avoir rencontré à plusieurs reprises feu Sembène Ousmane à Paris, Cannes et Dakar, je peux affirmer que l’objectif des J.C.C. est « un rayonnement, ainsi qu’une meilleure reconnaissance du cinéma arabo-africain » qui  peuvent se faire sans la philosophie ni la charpente originelle des J.C.C.

Soyons clairs, personne n’attribue un quelconque mal à ce tapis rouge, mais il se trouve être la partie émergente de ce qui semble être une certaine dérive…

Si la « célébration du monde du cinéma » passe par le fait qu’il ne marche pas sur le bitume, faisons-le déambuler sur le margoum tunisien, ce superbe tapis réalisé dans les régions de Gafsa, El Jem, Le Kef, Kairouan et autres… Imaginons que les J.C.C. passent commande chaque année à une région différente de ces fameux tapis aux logos des J.C.C.

Cela aiderait économiquement l’artisanat qui est un secteur en crise et les difficultés qui en découlent pour les familles. Sans oublier le lien que cela créerait avec les J.C.C.

D’autre part, faire croire que la réussite d’un festival doit passer par un tapis rouge. Quelle drôle d’idée !

Est-ce par orgueil ? Suffisance ? Egocentrisme?

Ces mots sont des synonymes du mot vanité, qui découle souvent d’un complexe d’infériorité…

Mon propos est aussi là, car la question qui se pose est de l’ordre de l’identité.

Sembène Oussmane et Tahar Cheriâa sont morts, mais la conception et la philosophie de leurs Journées cinématographiques sont encore en vie et c’est autour de cela que doit s’organiser la résistance face à un cinéma commercial et monolithique.

Retrouvons l’identité des J.C.C. Le meilleur moyen pour ne pas la perdre est de la célébrer.

Pour cela, il faut faire confiance à une imagination ouverte, inventive, créative… Si le festival de Cannes est devenu “le symbole des symboles” en matière de compétition cinématographique, ce n’est certainement pas grâce à son red carpet qui ne date que de 1984, soit 39 ans après sa création !

Au-delà de l’attrait qu’exerce Cannes, si tous les festivals font et pensent la même chose, c’est le meilleur moyen pour ne plus avoir de pensée…

Comme l’a écrit le poète René Char  ‘’L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer. Sa tête sillonne la galaxie’’.

Qu’attendons-nous pour cesser de sillonner le bling-bling et autres plagiats pour aller vers des valeurs universelles et une fraternité cinématographique ?

La démocratie ce n’est pas à mon sens la consommation ostentatoire, mais la liberté d’expression, de solidarité…

A bon entendeur, fraternité arabo-africaine !

K.C.

(*) Auteur – Réalisateur

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