Trois résultats caractérisent le marché du travail tunisien : la faible participation des femmes et des jeunes au marché du travail, la grande proportion de travailleurs employés de manière informelle et la baisse des retombées économiques de l’enseignement supérieur dans le secteur privé.

Lors d’un séminaire organisé hier à Tunis, la Banque mondiale a présenté son nouveau rapport sur le « Paysage de l’emploi en Tunisie », qui reste un sujet très sensible dans un marché tendu et un environnement économique incertain, marqué par de fortes tensions sociales et politiques.

L’événement a été marqué par la présence de M. Alexandre Arrobbio, représentant résident de la Banque mondiale pour la Tunisie, M. Marco Ranzani, économiste principal de la BM, M. Adnen Lassoued, directeur général de l’Institut national de la statistique, Mme Hager Karaa, chef de département de recherche et études à l’Institut arabe des chefs d’entreprise (Iace), Mme Sonia Ben Djemia, directrice des études et des recherches au Centre de recherche, d’études, de documentation et d’information sur la femme, et Mme Faiza Kallel, directrice générale au ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle.

Élasticité : Emploi-croissance économique

M. Arrobbio a indiqué qu’en Tunisie, l’emploi reste une problématique sociale et économique récurrente qui ne date pas d’aujourd’hui. Mais malgré tous les diagnostics réalisés, les rapports établis, les réformes engagées…, on n’en sort pas depuis des années et avec cette situation qui perdure, il y a lieu de s’inquiéter et de s’affoler, une fois de plus.

« Durant la dernière décennie, le contexte tunisien se caractérise par une croissance économique limitée et de faible intensité. On a aussi constaté l’existence d’une élasticité élevée entre l’emploi et la croissance économique — et particulièrement en Tunisie —, qui indique qu’un taux de croissance économique légèrement plus élevé aurait généré un taux de création d’emplois tout aussi élevé. Et pour le cas de la Tunisie, cette élasticité est bien supérieure à la moyenne des pays à revenu intermédiaire », a-t-il souligné.

Trois points à retenir

M. Arrobbio a ajouté qu’il y a trois points à retenir de ce rapport. Tout d’abord, la participation au marché du travail qui reste faible: moins d’une personne en âge de travailler sur deux participe activement au marché du travail, c’est-à-dire qu’elle est soit employée, soit à la recherche d’un emploi. Et, selon les données exploitées, le capital humain en Tunisie est fortement sous-exploité, surtout chez les femmes et chez les jeunes. « On a aussi constaté que les investissements publics dans l’enseignement, qui ont permis d’améliorer considérablement ce domaine au cours des dernières décennies, ne se transforment pas en occasions d’embauche. Et les deux groupes qui se distinguent par leurs faibles taux de participation et d’emploi sont les femmes et les jeunes », a-t-il précisé

Le deuxième point cité dans le rapport n’est autre que l’informalité. En effet, une part importante des travailleurs sont employés de manière informelle, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas accès à l’assurance sociale ou qu’ils exploitent des entreprises non constituées en sociétés qui ne sont pas enregistrées auprès des autorités fiscales ou autres procédures officielles de comptabilité publique.

« L’informalité est plus répandue chez les hommes, les jeunes et les travailleurs peu instruits des zones rurales et des régions intérieures et ça serait important de creuser davantage pourquoi cette informalité perdure, ses causes, les moyens pour la réduire… à l’heure où les chiffres ne correspondent pas à la réalité puisque les gens travaillent mais ne se déclarent pas », a souligné le responsable de l’institution internationale.

Le dernier point se focalise par contre sur les retombées économiques de l’enseignement qui sont considérables en Tunisie par rapport aux pays à revenu moyen et élevé. En effet, en 2019, les travailleurs ayant suivi un enseignement primaire ont bénéficié d’une prime d’environ 12,6 % par heure travaillée par rapport aux travailleurs sans instruction. L’enseignement secondaire a donné lieu à une prime supplémentaire d’environ 9,1 % par rapport à l’enseignement primaire, et l’enseignement supérieur à une prime de 26,1 % par rapport à l’enseignement secondaire.

Par ailleurs, les retombées économiques de l’enseignement supérieur sont considérablement plus élevées dans le secteur public et ont augmenté au fil du temps, alors qu’elles ont diminué dans le secteur privé. Cela soulève la question de la pérennité de la croissance des salaires dans le secteur public.

Le secteur privé, force motrice

A l’exception des faibles taux de participation au marché du travail et des disparités entre les femmes et les hommes, les données signalent donc des distorsions réduites sur le marché du travail et une élasticité emploi-croissance élevée. A cet égard, le principal problème à résoudre pour favoriser la création d’emplois est de savoir pourquoi la croissance économique a été si faible au cours de la dernière décennie.

«… Certes, la réponse n’est pas anodine, et de multiples facteurs peuvent entrer en jeu… La présente étude n’est pas nécessairement destinée à apporter un plan d’actions spécifique, car les questions de l’emploi sont intersectorielles et touchent beaucoup de thématiques et surtout en Tunisie où on constate l’existence d’une forte élasticité entre l’emploi et la croissance…

On espère que cette étude permettra d’amorcer et d’ouvrir la porte à de nouvelles analyses plus approfondies comme les obstacles auxquels les femmes font face pour accéder au travail, le lien entre l’école et le monde de travail, savoir si les compétences et la formation sont adaptées au marché de travail ou non… », a-t-il affirmé.

Et d’ajouter : « A mon avis, la principale recommandation implicite du présent rapport est la suivante : soutenir une croissance stable et continue, avec en main une force motrice qui n’est autre que le secteur privé.

Aujourd’hui, les autorités concernées sont conscientes de cette problématique et à mon avis, il faut faire un pas en arrière puisque le problème est complexe. Tout d’abord, il faut s’attaquer à l’origine du mal pour réaliser le bon diagnostic puis accéder aux réformes et aux actions nécessaires… La vraie bataille c’est donc de renforcer et dynamiser la croissance du pays à travers le secteur privé, car, selon les chiffres annoncés, au cours de la période 2011-2017, environ 20 % de l’emploi net ajouté est imputable à l’expansion de l’emploi dans le secteur public ainsi que dans les services de santé et d’enseignement. Cela n’est pas soutenable et n’est potentiellement pas une voie durable à moyen terme ».

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