Plus rien ne sera comme avant, parce que tout simplement les formations des autres continents se sont investies et ont décidé de se faire entendre et respecter.

Le Mondial 2022 est en voie d’être classé parmi les événements exceptionnels dans le sens le plus large du terme. Organisation, moyens infrastructurels et financiers, qualité du jeu, découverte de nouvelles citadelles de la balle ronde, et, surtout, une remarquable opportunité d’ouverture sur la véritable façon de vivre dans un coin particulier de notre planète. Une façon de vivre que les médias, forcément subjugués par les «on dit» et les déformations héritées, présentaient comme primitives, arriérées, complètement décalées du monde dans lequel vivaient ceux qui ont été élevés dans le magma de la supériorité d‘une race par rapport à une autre, dans la haine de tout ce qui ne venait pas de l’Occident.

Il ne s’agit pas de jeter la pierre à ceux qui ont tout fait pour ternir cet épisode historique de ce Mondial 2022 qui mobilise, subjugue, convertit la planète sous la protection du dieu football. Disons tout simplement «pardonnons à ceux qui ont péché, ils ne savaient pas».

Supposez que ce Mondial ait eu lieu il y a cinquante ou soixante ans, sans internet, sans réseaux sociaux, sans ces moyens de communication qui ont transformé la planète en un tout petit monde vivant dans un mouchoir. Où tout se sait, se voit, se commente et où critique et dénonciation sont d’une facilité déconcertante. Qu’aurions-nous reçu comme photos d’un pays contre lequel se sont dressés des opposants virulents mobilisés contre le pays organisateur ? Assurément pas les gratte-ciels, les tours illuminées, les routes, les magasins bien achalandés, la joie et la communion de ces hommes et femmes venus d’horizons différents pour vivre, en fans dévoués et énamourés, leur joie. Nous aurions vu quelques poubelles déposées dans un coin, un homme ou une femme pieds nus portant un bébé sur le dos faisant la manche, une maison en ruine et des caniveaux. On ira les dénicher pour le sensationnel, pour montrer de l’exotique et de l’exceptionnel, rien que pour rappeler que ces peuples vivent dans un monde différent.

Bien des fervents ont remarqué, sans doute, que nombre de joueurs d’origine africaine (dans certaines de ces équipes non africaines plus de la moitié des titulaires incontournables) viennent de notre continent. On ne vous dira jamais que ces joueurs ont été pris au berceau grâce aux centres de formation implantés sur nos sols et qu’aussitôt découverts, sont pris en charge (pour ne pas dire déracinés), famille comprise, pour aller grossir les riches réserves des joueurs de qualité. Ils porteront fièrement la nationalité de leur pays d’accueil en cas de victoire, mais on se rappellera leur appartenance d’origine en cas de contre-performance ou de défaite. C’est le sport moderne qui dicte ces clauses incontournables et leurs exigences, conditionnant la performance qui garantit succès, prestige et notoriété. Avant même ce Mondial 2022, la Tunisie a organisé le Mondial de handball en 2005. Les équipes européennes qualifiées étaient inquiètes et se demandaient où on allait loger leurs délégations. La Tunisie bénéficiait pourtant de la réputation d’être un pays touristique. Ce fut un succès que les Allemands, qui allaient organiser l’édition d’après, ont résumé par un laconique «vous avez mis la barre trop haut !». Appréciation contrite par ces préjugés qui persistent dans le subconscient de ceux qui se considèrent au-dessus de tout et de tous, malgré tout ce qu’entreprennent les pays, dits du tiers monde, pour rejoindre et dépasser, dans bien des domaines, ceux qui croient que tout s’arrête au seuil de leurs frontières.

Et nous avons fait le rapprochement avec ce que nous avions rapporté dans un de nos articles paru sur La Presse du 4 décembre 2022, sous le titre «La Médecine tunisienne : 2.500 ans d’Histoire». Combien d’archéologues, tunisiens et étrangers, ont foulé et fouillé les hauteurs, les vallées et plaines de Carthage ? Nous n’accusons personne, mais nous ne pouvons que nous poser la question : pourquoi n’a-t-on pas fait allusion à ces siècles enfouis dans les replis de notre histoire ?Etait-ce de la négligence ou a-t-on agi sciemment pour escamoter, gommer ces vérités historiques, pour conforter l’idée, la norme, que le monde n’est devenu tel, qu’après la renaissance et l’éveil des peuples qui ont asservi et détruit des civilisations, pour laisser vivre leur seule emprise sur le devenir de l’humanité ? En sport, comme dans le reste des secteurs, l’avenir appartient à ceux qui ont su asseoir leurs relations avec les cercles du pouvoir et centres de décision qui fixent les règles du jeu. Il appartient à ceux qui savent se battre pour chercher, explorer, fouiller, scruter et oser lever le voile sur le passé à l’effet d’en faire une rampe de lancement pour préparer l’avenir.

C’est la raison pour laquelle nous devons savoir de quelle manière tirer profit et consolider nos acquis, loin de toutes polémiques et agissements inconsidérés. Et certainement pas en nous tirant dans les pattes les uns les autres, mais en agissant de manière rationnelle et réfléchie. Les équipes autres que celles qui viennent d’Europe ou d’Amérique du Sud, éternelles favorites, savent maintenant que les «autres» ont désormais leur mot à dire. Leurs techniciens de même. Plus rien ne sera comme avant, parce que tout simplement les formations des autres continents se sont investies et ont décidé de se faire entendre et respecter. Nous avons encore des progrès à faire. Tout repose sur des actions opérationnelles et réalistes, conformes à nos moyens, forcément limités, par les conditions actuelles que vit le pays et l’organisation et la gestion de notre professionnalisme. C’est la raison pour laquelle il serait sage de ne point dilapider ces modestes moyens dans des… querelles de clochers.

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