Que s’est-il passé à Tunis, la semaine écoulée ? Concomitamment, trois attentats terroristes, l’hospitalisation dans un état grave du président de la République et des alertes de supposées tentatives de confiscation du pouvoir au niveau du parlement. Etait-ce bien un scénario de putsch bien ficelé et qui aurait échoué par miracle, comme le laissent croire des rumeurs qui circulent toujours. Beaucoup de non-dits sont restés en suspense. Une enquête a été ouverte pour dévoiler ceux qui sont responsables de la fake news concernant la mort du chef de l’Etat. La terre a tremblé à Tunis, la semaine dernière. Et peut-on certifier aujourd’hui que le danger a été définitivement écarté ?

Les rumeurs les plus folles courent toujours. On aurait, jeudi dernier, évité le pire in extremis. Y avait-il un lien entre l’hospitalisation du chef de l’Etat et le triple attentat? Cette question a taraudé bien des esprits. Mais tout cela relève encore de l’officieux, rien d’officiel. Tout cela a été nourri par les déclarations médiatiques de certaines personnalités politiques et publiques et par les pages facebookiennes rémunérées. Ni Carthage ni La Kasbah ni ministère de la Défense n’ont fait allusion à une quelconque tentative de renversement du pouvoir.  C’est Slim Riahi, ancien président de l’UPL, de son refuge à Paris, où il fuit la justice tunisienne, qui a lâché en premier la bombe médiatique qui sera reprise par des figures politiques : « Le président a été empoisonné ». Il n’en fallut pas plus pour que la cacophonie politique s’ajoute à l’emballement sécuritaire conséquent au double attentat-suicide à Tunis qui a fait un mort et huit blessés. Les réseaux sociaux s’enflamment. Du côté des médias nationaux, l’impatience de savoir ce qui se passe laisse place à la colère et à l’agacement, les services de la présidence de la République chargés de la communication sont pris à partie, un bulletin médical du président de la République est exigé par l’opinion politique, médiatique et publique.

En l’absence d’une communication officielle canalisée

Tout a commencé quand la chaîne saoudienne a annoncé la mort du président Béji Caïd Essebsi. L’information venait de Tunis, livrée par la correspondante de la chaîne, sans vérification préalable. Une faute professionnelle reprise par la chaîne de télévision privée algérienne Ennahar, sans vérification non plus. Plus tôt, c’est un post publié sur la page facebook du conseiller de la présidence de la République chargé de la communication qui va mettre le feu aux poudres. Le conseiller annonçait l’état de santé dégradé du chef de l’Etat et suggérait qu’on priât pour lui. A son tour, un ancien député, politiquement très actif, tague son profil d’un écran noir où il fait part du décès. Il prétendra plus tard (hier) au micro de Shems Fm qu’il faisait allusion à l’agent de police municipal tombé le matin même en martyr à la rue Charles- de-Gaulle suite à l’un des deux attentats-suicides.

En l’absence d’une stratégie de communication officielle canalisée, « la nouvelle » connaît très vite l’effet boule de neige, grossissant au gré des reportages étrangers orientés, des rancunes et des amertumes traînées par des années d’opposition idéologique et politique aveugle. Deux exemples édifiants : Amira Yahyaoui et Intissar Ghannouchi, les filles de leurs pères, se sont précipitées pour annoncer le décès  de BCE et pour régurgiter —en anglais, svp !— la haine et la rancœur qu’elles vouent aux dirigeants politiques de la première heure. Le président du Syndicat national des journalistes fera, lui, appel aux médias nationaux dès les premières infos pour appeler à la vigilance et à s’assurer de leur véracité auprès des sources concernées. L’indignation est à son paroxysme. Paradoxalement, BCE retrouve sa popularité d’antan. Une vague de sympathie s’empare de la Toile. Les Tunisiens sont accrochés aux nouvelles qui viennent de l’Hôpital militaire de Tunis. Et quand les premières informations de l’amélioration de son état de santé commencent à filtrer, la prudence et la méfiance sont au rendez-vous. 

Du côté de l’ARP, l’avenir de la Tunisie était sur les charbons ardents. L’opposition exigeait du bureau de l’ARP de convoquer –déjà- une séance plénière afin de discuter de la vacance du pouvoir et de préparer, le cas échéant, la désignation du président intérimaire. En l’absence d’une Cour constitutionnelle, qui, cinq années après le délai constitutionnel, n’arrive toujours pas à voir le jour  à cause des calculs et des intérêts partisans. Les anti-Ennahdha ont vite réagi accusant le vice-président du parlement, Abdelfattah Mourou, de vouloir confisquer le pouvoir en raison de l’absence de Mohamed Ennacer, président de l’ARP, lui-même en congé de maladie depuis dix jours.   C’est le député et dirigeant de Tahya Tounès qui fera toute la lumière sur cette affaire et qui témoignera que Mourou a téléphoné à Ennacer pour lui demander de rejoindre l’ARP et son poste. Entre-temps, le chef du gouvernement est intervenu pour démentir les rumeurs et rassurer les députés sur l’état de santé du chef de l’Etat.

Un complot étranger 

Aujourd’hui, beaucoup de non-dits persistent et les rumeurs courent toujours. Entre-temps, une enquête judiciaire a été ouverte contre près de 120 pages facebook qui ont relayé la fake news à propos du décès du chef de l’Etat. Les responsables risquent six mois de prison et cinq mille dinars d’amende. Quid de la fille de feu Mokhtar Yahyaoui qui habite aux USA et celle de Rached Ghannouchi qui s’est en plus autorisée d’anticiper sur l’après BCE en annonçant dans son post que le président du parlement Mohamed Ennacer allait assurer l’intérim jusqu’aux élections et en se demandant si les amendements de la loi électorale allaient être signés ? Quant au président d’Ennahdha qui a fait assumer l’entière responsabilité de l’intox à l’ancien député Mahmoud Baroudi, il fait table rase sur les propos injurieux de sa fille et omet de la citer. Dimanche soir, sur Hannibal TV avec Samah Meftah, il va plus loin, fait de l’offensive en révélant l’existence d’un plan étranger de déstabilisation de la Tunisie « qui dérange par sa transition démocratique », et d’une volonté de semer la panique dans la population tunisienne. Tout en critiquant Slim Riahi et Abir Moussi, présidente du PDL, les deux alerteurs du coup d’Etat contre Béji caïd Essebsi, Ghannouchi oriente ses accusations contre le royaume d’Arabie Saoudite et avance que la Tunisie est devenue un nid d’espions, ajoutant que les discussions qui ont eu lieu autour de la vacance du pouvoir, alors qu’il n’y a pas de vacance, prouvent l’existence du complot,  que toutes ces personnes sont impliquées et qu’il n’est pas impossible que le président de la République soit leur cible.

Tirer les leçons

Hier, les nouvelles sur l’état de santé étaient encore plus rassurantes. La porte-parole de la présidence de la République a annoncé que le chef de l’Etat rentrait (hier, lundi) et qu’un bulletin médical détaillé sera publié dès que le chef de l’Etat aura quitté l’hôpital. Ce qui fut fait en fin de journée. Saïda Garrach assure, par ailleurs, que le président de la République signera, comme prévu, samedi prochain, le décret appelant les électeurs à aller voter le 6 octobre aux législatives et le 17 novembre à la présidentielle.  La Tunisie revient ainsi de loin. La semaine dernière laissera des séquelles indélébiles. Et une certitude : la Tunisie est la cible avant tout de la cupidité et d’une mafia politique qui sans vergogne et sans pudeur met en péril l’Etat pour satisfaire ses convoitises et ses affaires. De l’hospitalisation du président de la République Béji Caïd Essebsi, une grande leçon doit être tirée : il faut assurer les arrières de la Tunisie à temps, la Cour constitutionnelle doit être mise en place et les élections tenues dans les délais.

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