Le Bac tout-puissant envoie son dernier message sur terre, heureux est celui qui le reçoit avec un large sourire.

L’ascenseur social croit fortement en le pouvoir tranchant de ce maître absolu. Pour cette raison, des rituels lui sont consacrés. Cours particuliers toute l’année, longues prières et mains levées au ciel précèdent l’épreuve ultime afin de bénir les initiés.

Toutefois, ces derniers seront seuls face à l’évaluation finale qui les divisera sans appel en deux groupes. Les élus verront les portes du paradis s’ouvrir, et des offrandes leur seront faites tandis que les autres, damnés, auront un sort beaucoup moins agréable.

Le Bac représente, pour la majorité des Tunisiens, un vrai culte. Le diplôme, quant à lui, est considéré comme un totem à vénérer en permanence. Et comment ! Il s’agit d’un gage de réussite sociale et personnelle.

Mais ce culte est parfois porté à un haut degré de vénération. En effet, le bac est considéré comme le seul moyen permettant de réussir sa vie et, pour certains, l’avoir est une question de vie ou de mort.

Cette conviction pousse certains à se livrer à une mort prématurée afin d’éviter le châtiment cruel de la société. C’est le cas de Bayrem un jeune garçon âgé de 19 ans retrouvé pendu le 28 juin 2019 à Baraket Essahel juste après la réception du message défavorable concernant les résultats du bac. Nous ne pouvons pas nous empêcher alors de nous demander pourquoi le bac est si important pour les Tunisiens.

Pour répondre à cette question, nous nous sommes adressés au sociologue Selim Ben Abdallah.

L’expert nous explique que cette sacralisation remonte au post-colonialisme. En effet, pendant l’Indépendance la place de l’école a pris beaucoup d’importance dans la vie des Tunisiens parce qu’elle représente une lueur au fond de l’obscurité.

D’après Selim Ben Abdallah, il s’agit surtout d’un moyen permettant de faire partie des élites et d’aspirer à une ascension sociale en ayant la possibilité d’occuper plus tard des postes politiques importants. Ajoutons, également, que la politique de l’enseignement imposée lors de l’Indépendance a encouragé les Tunisiens à poursuivre la formation. De plus, la difficulté de l’épreuve du bac à l’époque «donnait plus de valeur au diplôme». Avoir le bac c’était aussi une preuve d’un fort intellect.

«Cette conviction s’est transmise de génération en génération», affirme le sociologue. La famille tient à ce que les enfants obtiennent le bac parce qu’elle associe la réussite au passage à l’âge adulte et surtout à la vie universitaire».

Mais la réalité est toute autre. Au XXIe siècle, les chômeurs diplômés sont nombreux. Là, nous pouvons voir clairement que la Bac seul ne suffit pas. «Sans bac, il est possible d’avoir une vie», déclare M. Ben Abdallah.

En effet, il existe même plusieurs personnes qui sont satisfaites sans bac et qui ont bien réussi leur vie professionnelle sans être nécessairement passées par le cursus classique. Prenons l’exemple de Rim Manai. Elle a maintenant 33 ans et elle a passé son bac deux fois de suite sans l’obtenir. Mais elle était déterminée à réussir dans la vie même si ce n’était pas l’avis de ses proches.

Ces success-stories sans le fameux sésame

Depuis ses 14 ans, elle mettait son argent de poche de côté pour acheter du matériel d’esthétique. A 17 ans elle avait tout ce qu’il fallait. Elle a alors commencé à proposer ses services surtout lors de la saison des mariages. Après l’épreuve du bac, elle a fait une formation de base de deux ans suite à laquelle elle a obtenu son BTS homologué par l’Etat en esthétique. Mais son parcours ne s’est pas arrêté là, elle a fait beaucoup de formations entre 2007 et 2011 en Tunisie ainsi qu’à l’étranger dans le cadre de l’esthétique cosmétique mais aussi dans le cadre du développement personnel. Elle n’a pas arrêté d’évoluer.

Elle est désormais appelée par de grandes marques telles que Clarins, Clinique et Christian Dior pour suivre des formations et puis les enseigner en Tunisie. Elle est maintenant formatrice technicienne supérieure en esthétique cosmétique signée par Dior. Elle est aussi sponsorisée par la marque phybrows.

Rim Manaï rêve d’ouvrir sa propre école d’esthétique cosmétique en collaboration avec de grandes écoles à l’étranger et elle est certaine que cela se produira bientôt. Croisons les doigts !

Nous avons aussi un autre exemple tout aussi inspirant. C’est le cas de Aziza Mzoughi.

Son parcours a commencé lorsqu’elle a échoué au bac en 1999. Elle a travaillé chez une grande marque de vêtements comme conseillère de vente.

Pour développer plus de compétences, elle a suivi beaucoup de formations en Tunisie, en France et en Espagne. En effet, elle a fait des formations en leadership, en communication, hypnose, coaching et la liste est encore longue. Mme Mzoughi a une carrière professionnelle très significative : elle a travaillé dans des sociétés de renom… Ses compétences sont aujourd’hui reconnues dans le domaine des ressources humaines. Elle s’est d’ailleurs hissée au poste de directrice RH à «Momentum Technologies». Sans oublier qu’elle a eu le 2e prix de Tunisia HR Awards en 2012. Nous ne pouvons qu’en être fiers.

Rim Manai ainsi que Aziza Mzoughi sont des femmes qui ont cru en elles-mêmes et qui n’ont pas baissé les bras même sans bac. Nous pouvons dire que l’échec au bac était pour elles une véritable bénédiction. Selon Rim Manaï et Aziza Mzoughi c’est le culte de la persévérance qu’il faudrait avoir et entretenir.

Nous comprenons finalement que la sacralisation du bac freine les jeunes en limitant les perspectives et les horizons. Le sociologue Selim Ben Abdallah conclut : «le Bac est une clé à la main qui peut ouvrir plusieurs portes à l’instar des études en médecine, ou en architecture car il faut avouer que certains domaines exigent le passage par le cursus universitaire. Toutefois le baccalauréat n’est pas un gage de réussite, il est possible de réussir sans le décrocher. D’ailleurs la formation professionnelle peut faire gagner du temps».

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