Fethi Ouasti, ancien attaquant de l’OB et de l’EST : «J’ai des ailes qui me font voler !»

Fethi Ouasti a fait les beaux jours de l’Olympique de Béja avec lequel il a réussi la première accession des Cigognes en D1, avant d’être recruté par l’Espérance de Tunis. Au Parc B, il évolua dans une équipe constellée de vedettes : Tarek, Ben Yahia, Maâloul, Kanzari, Khemiri, Ben Mahmoud, El Fahem, Feddou, le gardien Kamel Karia… Certes, il n’y évolua que cinq saisons. Mais le public «sang et or» garde toujours le souvenir des ingénieuses inventions d’un attaquant surdoué, rapide et habile. «La place naturelle des Cigognes demeure la L1, insiste-t-il. Et ce sera, j’en suis convaincu, dès la prochaine saison». L’enfant de Béja ouvre pour nos lecteurs son album-souvenirs.

Fethi Ouasti, tout d’abord, comment trouvez-vous la situation actuelle du club de vos premières amours ?

Je suis d’assez loin l’actualité de l’Olympique de Béja qui restera à jamais mon grand amour. Car je suis résident à Tunis. De plus, ma santé ne me permet plus de prendre des responsabilités au sein de son bureau. Il est évident que l’argent est le nerf de la guerre. Dites-moi: que peut bien faire la subvention de la Société tunisienne du sucre, sise à Béja, ou celle du gouvernorat face aux milliards mis à la disposition des grosses écuries? D’ailleurs, mis à part l’Etoile Sportive du Sahel, l’Espérance Sportive de Tunis fait désormais cavalier seul. Mais le charme se perd quand il manque la concurrence de l’Olympique de Béja, du Club Sportif d’Hammam-Lif et de tous ces clubs qui animaient jadis le championnat, et ne se contentaient pas de faire de la figuration.

L’OB peut-il revenir rapidement parmi l’élite ?

Oui, pourquoi pas ? La place naturelle des Cigognes demeure la L1. Et ce sera, j’en suis convaincu, dès la prochaine saison. On me dit qu’il y a un bon bureau directeur mis en place comprenant Noureddine Taboubi, Elyès Blagui, Youssef Zouaghi…

Avec les Cigognes, vous faisiez figure de vedette, de diva même

Oui, j’y ai trouvé des gens pour me pousser à extérioriser mon talent: vitesse, technique et intelligence. Le président béjaois, feu Slaheddine Ben Mbarek, a mis à ma disposition un chauffeur qui me transportait à Béja pour m’entraîner avant de me ramener à Tunis. Car je travaillais dans la capitale, au Groupement chimique tunisien. Un jour, le chauffeur s’est absenté. Je venais alors de me marier. Ben Mbarek m’a dit qu’il n’était pas question pour lui que je manque une seule séance d’entraînement. Il m’a dit de venir au ministère du Commerce qu’il dirigeait alors. Il a téléphoné à son épouse Nabiha pour lui demander de nous préparer deux casse-croûtes. Ensuite, nous étions partis vers Béja ensemble dans sa voiture. Il a suivi toute la séance d’entraînement avant que je rentre avec lui à Tunis. C’était un président passionné et dévoué à son club. A mon avis, le meilleur président de club avec feu Hassène Belkhodja, le président qui m’a fait venir à l’EST.

Dans quelles circonstances ?

Le dirigeant de l’Etoile du Sahel, Mhamed Driss, et le président du CAB, Hamadi Baccouche, étaient venus me chercher chez moi, à Béja. Le CA de Azouz Lasram et Ferid Mokhtar me convoitait également. C’est ainsi que j’ai passé une semaine au Parc A avec André Nagy. Le ST de Hedi Enneifer également. Mais ce qui distinguait Hassène Belkhodja, c’est qu’il décide vite, en un tour de main. Le dirigeant «sang et or» Ali Ourak m’a conduit au bureau de Hassène Belkhodja qui m’a demandé quelles étaient mes conditions. Le montant du transfert a été de 8 mille dinars dont j’ai bénéficié, alors que l’OB a hérité de 2 mille dinars. Durant tout un mois, cet été-là,on m’a tenu loin des yeux dans l’hôtel «Les Chênes» d’Ain Draham où j’ai signé mon contrat. Je n’ai quitté cet établissement hôtelier que le jour du départ pour le stage de Vichy, en France. Si Hassène est décédé le jour même d’un derby contre le Club Africain qui a été d’ailleurs reporté. La veille du match, il a dîné avec l’équipe dans l’hôtel.

L’histoire retient qu’avec l’EST, vous avez inscrit le but le plus rapide du championnat. Vous rappelez-vous de ce but-là ?

Oui, c’était en 1981, contre le Stade Tunisien. Les spectateurs étaient encore à prendre leur place dans les gradins. Après onze secondes, l’EST mène déjà au score. Beaucoup de gens n’ont pas vu le but. Le ST joue le centre. J’intercepte le ballon, je me porte vite dans la surface adverse où je dribble Jemi, Jendoubi et le gardien Hlaiem, avant d’accompagner le ballon dans une cage vide. Les retardataires n’ont rien compris en regardant le tableau lumineux. Les autres joueurs ont tout simplement des jambes. Moi, j’ai des ailes qui me font voler…

Vous souvenez-vous aussi de votre dernier match avec les «Sang et Or» ?

Oui, je savais déjà que j’allais partir. Roger Lemerre, qui a succédé à Mrad Mahjoub, a préféré me laisser sur le banc. Le score était toujours de (0-0) jusqu’au dernier quart d’heure. Notre entraîneur se décide à m’intégrer. Tout de suite, je déborde côté droit, Abdelhamid Kanzari coupe la trajectoire de mon centrage et ouvre le score. Quelques minutes plus tard, rebelote. Cette fois, c’est Feddou qui conclut mon centrage dans les filets. Dans les vestiaires, Lemerre me dit : «Je sais que vous avez été le meilleur aujourd’hui, que vous avez largement votre place. Mais je ne peux rien contre la décision du club. C’est plus fort que moi». Il devait lui aussi quitter l’Espérance pour être remplacé par le Brésilien Amarildo.

Pourquoi l’EST a-t-elle décidé de vous congédier ? Peut-être qu’on vous reprochait un manque de sérieux aux entraînements ?

Alors là, pas du tout ! Durant le stage à La Soukra, au domicile d’Ali Noomane, un parent du président Habib Bourguiba, je me réveillais à cinq heures du matin, alors que mes coéquipiers roupillaient encore pour aller effectuer un footing jusqu’au lieu où se trouve Carrefour aujourd’hui. Afin de mériter la place de Temime, parti en France, et de battre la concurrence de Feddou, il fallait courir encore plus vite. Larbi Zouaoui me demande toujours comment je faisais pour sortir entre trois joueurs dans un mouchoir de poche. Je lui réponds qu’il s’agit d’un réflexe du moment, qu’une autre fois, je ne saurais pas m’y prendre de la même façon. Alors que les autres boivent de l’eau, moi, j’ai toujours dans mon sac une bouteille de lait que je bois régulièrement. Alors que, l’été venu, les autres s’adonnent aux plaisirs de la plage, moi, je cours comme un forcené dans les montagnes de Béja. Quand vous regardez la qualité des joueurs que possédaient l’ASM, le SRS, la JSK, le ST de l’époque, eh bien, il faut travailler dur pour pouvoir s’imposer parmi tous ces artistes. 

A l’EST, que vous a-t-il au fond manqué pour devenir un nouveau Temime, par exemple ?

La sérénité, le sentiment d’être protégé, soutenu, aimé. Pourquoi Mahjoub me laissait-il sur le banc des remplaçants? Je suppose qu’il était sous influence. J’aurais aimé être comme Temime et Hergal qui étaient sereins dans leur club. Avec Temime, j’ai fait la préparation d’avant-saison 1979 ; ensuite, il était parti à l’Olympique de Marseille. C’est un grand joueur. Il commandait réellement à l’Espérance. J’ai pris son poste, alors que Feddou évoluait souvent côté gauche. Je me suis imposé dans des circonstances difficiles. Mais se montrer modeste et d’une totale humilité finit par vous porter préjudice. On prend cela pour de la faiblesse. A l’EST, je n’ai peut-être donné que 10 ou 15% de ce que je savais donner à l’OB.

Quelles sont les qualités d’un bon ailier ?

Rapidité et technique. L’art de provoquer l’adversaire et de le pousser à la faute. Il faut éliminer l’adversaire dans la surface. Une fois que j’y arrive, je dois obtenir le penalty quitte à précipiter ma chute. Un peu comme le fait aujourd’hui Cristiano Ronaldo. Mon mot d’ordre est droit au but ! Tarek me gavait de ballons dans le dos des défenseurs adverses. C’est un monstre d’intelligence.

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le foot ?

J’ai perdu mon père Mohamed à l’âge de sept ans. Ma mère Nefissa a dû travailler la laine pour nous faire vivre. Nous étions huit dans la famille. Dans la vie, j’ai dû batailler tout seul. Au quartier, je jouais trois matches par jour. Inévitablement, j’ai arrêté mes études au niveau du bac car le foot me prenait tout mon temps.

Quelles étaient vos idoles ?

Pelé, Jairzinho et Garrincha.

Quels furent vos entraîneurs ?

Mohamed Ben Koussa qui m’a découvert au lycée, Abderrazak Nouali, le Yougoslave Slobodan, Ahmed Mghirbi, Mrad Hamza qui nous a fait accéder en D1, Ali Selmi, Lotfi Benzarti, le Russe Beliakov, Habib Mejri…

Pourquoi n’avez-vous pas mené une grande carrière internationale ?

La concurrence était rude. De plus, j’ai quitté l’EST à mon apogée. Si j’y étais resté, j’aurais peut-être connu une meilleure carrière avec l’équipe nationale. Pourtant, en revenant à Béja, j’ai passé sept autres saisons au plus haut niveau. Avant de conclure par une saison à Oman, à Nadi Essour où j’étais accompagné par Hergal et Lazhar Trabelsi. Nous avions comme entraîneur Mongi Delhoum. J’ai d’abord été appelé avec les Bach Hamba, Boushih… en sélection olympique confiée à Hamadi Henia. Avec la sélection A, j’ai été convoqué par le Polonais Ryszard Kulesza contre le Maroc, la Bulgarie, Malte…

Que représente pour vous Béja ?

Toute l’existence. Je connais chaque parcelle de ma ville natale. Dès que vous entrez à Béja, il suffit de demander où se trouve la maison des Ouasti, n’importe qui vous y guidera. J’ai vécu au quartier Rbat. Et c’est là où j’ai fait mes débuts de jeune joueur. J’étais très doué. J’ai signé avec les Ecoles de l’OB, mais mon frère Abdelhamid qui jouait à l’OB m’empêchait de fréquenter régulièrement le stade Kmiti. Il considérait que le foot était un combat continu: un crampon à coudre, une surface en terre battue d’où vous sortez couvert de boue. Les conditions de Béja, surtout l’hiver, étaient pénibles. Dans les matches interquartiers, je me donnais à cœur joie. Avec les jeunes de l’OB, je réussissais à chaque fois un paquet de buts. Mon prof de sport me disait que j’étais un surdoué. Abderrazak Nouaili m’a fait un surclassement pour évoluer avec les seniors alors que je n’avais que 17 ans. L’OB évoluait alors en D3. Lors de mon premier match, j’ai inscrit les deux buts de la victoire contre El Ahly de Mateur.

Qu’est-ce qui a changé entre le foot d’hier et d’aujourd’hui ?

Jadis, on se tuait pour arracher une place de titulaire. Celui qui ne joue pas se sent très malheureux. Il en pleure. Du temps de Tlili, contre le Club Sportif Sfaxien, on m’a enlevé le plâtre précipitamment, on m’a fait une piqûre, et j’ai joué. J’ai inscrit un but en dribblant le gardien Abdelwahed. Aujourd’hui, on se contente de gagner de l’argent sans se soucier de donner le minimum. Tout se vend et s’achète. Le talent devient une monnaie rare. Ah ! quand je me rappelle de notre gardien Fayçal Smadhi: en quittant le terrain, c’était un fantôme de boue, de terre… Un charbonnier. Sous la douche froide, l’eau qui lui coulait du corps était toute noire !

A votre avis, quel est le plus grand joueur tunisien de tous les temps ?

Tarek Dhiab, sans conteste. Il a rénové le jeu, lui apportant la vision et la touche technique.

Et de l’histoire de l’OB ?

Feu Fethi Toukabri qui a joué également à la JSO, au CA, à l’ASM… Un bon milieu qui allait se reconvertir en entraîneur.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Notre accession pour la première fois en D1 en 1985.

Et le plus mauvais ?

L’année de notre accession, ma blessure au scaphoïde dans un match à Bousalem. Un adversaire m’a carrément piétiné alors que j’étais déjà blessé, par terre.

Quels sont les joueurs les plus proches de vous ?

Naceur Chouchène, Abdelhamid Kanzari et Lotfi Laâroussi.

Que vous a donné le football ?

L’amour des gens, et un boulot. Hassène Belkhodja m’a demandé si je voulais intégrer la STB. Naceur Knani m’a recruté en 1980 au Groupement chimique tunisien où j’ai travaillé jusqu’en 2011. J’y ai trouvé Moussa, Bayari… J’ai subi une opération à cœur ouvert, et j’ai dû prendre une retraite anticipée.

Parlez-nous de votre famille…

J’ai épousé en 1985 Faouzia Kalaï qui est ma cousine. Nous avons trois enfants : Senda, 31 ans, cadre financier en Belgique, Aymen, 28 ans, informaticien qui exerçait au Canada, et qui travaille maintenant au Japon, et Amir, 21 ans, étudiant dans une faculté de Nabeul.

Quels sont vos hobbies ?

Voyages (Etas-Unis, Japon…) et lecture des journaux. J’aime aussi écouter la musique orientale, celle d’Oum Kalthoum, Sayed Derouiche, Salah Abdelhay, Hijazi…Au café, je joue aux cartes avec mes copains.

Enfin, quel bilan faites-vous de la dernière campagne africaine de l’équipe de Tunisie ?

Elle a fait un bon parcours. Sans la subjectivité de la VAR, elle serait sans doute allée encore plus loin. En tout cas, quand on regarde comment le Maroc, l’Egypte et le Cameroun ont vite sombré, on ne peut qu’apprécier la performance de nos Aigles. Cette génération est prometteuse. Il faut néanmoins se méfier des progrès effectués par les petits poucets : Madagascar, le Bénin… Parce que le travail paie toujours

Propos recueillis par Tarak GHARBI

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