Manthia Diawara, cinéaste, professeur émérite et spécialiste de la littérature noire,  à La Presse : «Je suis revenu retrouver cet accueillant peuple tunisien»

La question migratoire et les enjeux des frontières étaient au cœur de la programmation de la 9e édition du festival « Dream City » — abritée par l’association l’Art Rue qui s’est tenue du 22 septembre au 8 octobre à la Médina de Tunis. Des performances, installations et films ont traité le sujet de différents angles et points de vue, devancés par les propositions de l’écrivain et professeur de littérature d’origine malienne vivant aux Etats-Unis, Manthia Diawara. Professeur émérite et spécialiste de la littérature noire, il crée en 1992 le département d’études noires de l’Université de New-York, publie un bon nombre d’ouvrages et d’essais sur l’art et la culture africaine et afro-américaine et réalise un bouquet de films qui ont fait de lui un cinéaste prolifique.


Ami d’Edouard Glissant et d’Angela Davis, Manthia Diwara nous a fait part, lors du festival « Dream City », de ses films « Angela Davis : A World of Greater Freedom », « Edouard Glissant : One world in relation » et « Negritude : A dialogue between Soyinka and Senghor » à la Qichla-Caserne El Attarine et « An Opera of the World » au théâtre du 4e Art à Tunis. Manthia a également tenu une rencontre-conversation autour du thème « On Blackness and Racism », et a concédé à La Presse une interview.

Vous êtes spécialiste de la question migratoire et vous connaissez déjà la Tunisie. Avez-vous une lecture de la situation migratoire en Tunisie ?

Suite aux propos de la presse — tunisienne et étrangère, française et américaine (RFI, BBC…) — au sujet de la Tunisie et du traitement des subsahariens en Tunisie, et avant de venir ici cette fois, des gens m’ont dit que c’est dangereux pour moi avec ce qui s’est passé dernièrement, mais j’ai insisté pour venir parce que je ne me suis pas senti concerné par les politiques et parce que je sais qu’aux Etats-Unis c’est pire, la manière avec laquelle on instrumentalise l’émigration comme outil de racisme, on instrumentalise le fait que « tous les problèmes viennent des émigrés ». Trump a construit un mur entre le Mexique et les Etats-Unis, et il continue à faire sa campagne là-dessus. La même campagne qui l’a aidé à faire élire beaucoup de leaders européens et donc je ne crois pas que ce soit très différent de la situation en Tunisie ou celle de l’Afrique du Sud, où on a quand même aidé les gens à se débarrasser du racisme et de l’apartheid et je parle spécialement de la Zambie, du Zimbabwe, du Nigeria et plein de pays africains. Les Africains aujourd’hui sont « lynchés ».

La philosophie est la même, ils sont instrumentalisés, parce que l’Europe décide qui sont les responsables de la traversée des étrangers et promet des récompenses aux Etats qui empêcheront l’invasion des migrants, comme ça s’est passé avec l’histoire du terrorisme. Je ne connais pas les détails mais d’après ce que j’entends à RFI, BBC ou radio NPR ou la presse de New York Times, ce n’est pas si différent, c’est encore de l’instrumentalisation avec le discours de « les étrangers vont prendre notre boulot, ils vont changer notre culture, ils vont nous remplacer », on parle de la « Replacement theory », et malheureusement on doit faire avec. Et donc quand on m’a avisé avant de venir, je n’ai pas pris ce genre de discours au sérieux. Je ne nie pas le fait que je ne connais pas la vérité, mais je ne me suis pas laissé influencer, je suis déjà venu en Tunisie il y a quelques années, vers la fin des années 1990, et j’ai adoré, je suis venu au Festival de Carthage, et j’étais même membre du jury avec Tahar Ben Jelloun, Frédéric Mitterand et Ousmane Sembène. Je suis également un vieil ami du réalisateur Farid Boughdir, et plein d’autres personnalités tunisiennes. Pour moi, la Tunisie est un pays ami, je ne suis pas en train de banaliser ou minimiser les problèmes mais je me suis dit au contraire, je dois y revenir et contribuer à la lutte contre tout cela et rappeler aux Tunisiens leur hospitalité légendaire. Si j’ai un rôle à jouer c’est plutôt cela, que d’avoir peur de venir, et ce qui m’a intéressé c’est d’être présent en ces moments-là, dans la capitale du cinéma africain, et de venir aujourd’hui en Tunisie avec « Dream City » qui est un festival situé dans la Médina à la différence de Carthage où j’étais plus vers Sidi Bousaid, qui était plutôt moderne et tourné vers l’Europe, alors qu’à la Médina qui a un œil vers l’Afrique, ici je suis dans les souks, c’est très sympathique, les gens sont mélangés, ils se disent pardon, se cèdent des places, j’aimerai bien avoir une maison dans un coin ici. Ce sont des choses qui m’ont beaucoup interpellé. J’ai dit dans la conférence que le Maghreb est la maison de mes oncles, la maman de mon oncle était marocaine.

Tout cela pour vous dire que oui, j’ai eu des échos mais cela ne m’a pas du tout influencé.

Plusieurs figures afro-américaines, des jazzmen comme Thelonious Monk et des écrivains comme James Baldwin ont fait un passage par Paris lors de leurs parcours. Et ils ont tous été particulièrement imprégnés et libérés par la ville. Vous qui avez fait Bamako–Paris-New-York, comment vous l’avez vécu ?

Monk est un génie ! Et Baldwin était un ami que j’ai invité dans mon département quand je suis devenu directeur d’études à Santa Barbara et même après. Et c’est tout à fait vrai ce que vous dites parce que la France avait un rapport particulier avec l’Amérique Noire, qui était assez romantique. On peut aussi citer Josephine Baker, le peintre Beauford Delaney, Claude McKay, et tous les grands ont fait un passage par Paris et même Angela Davis à laquelle Jean-Paul Sartre a écrit une lettre quand elle était en prison « Libérez Angela Davis ». Donc, la France a son romantisme avec l’Amérique Noire jusqu’à présent d’ailleurs. Mais du temps de Charles de Gaulle jusqu’à Pompidou et Chirac, je pense que la France avait un complexe de supériorité. Dénoncer le racisme américain était très à la mode, et le Noir américain était le symbole de la tolérance française contre le racisme, ce qui était très bien aussi. Aujourd’hui, on a « les macrons » qui n’ont pas la stature des grands politiciens pour dire à l’Amérique sa vérité. Bien que je critique de Gaulle, Pompidou, Chirac et Giscard, je suis encore beaucoup plus avec eux qu’avec Macron qui a tout perdu en Afrique. Ceci dit en passant.

De cette génération de Noirs américains et parmi eux un poète Ted Joans, vers 1972, m’a conseillé de partir aux Etats-Unis, me disant : «Tu sais, les Français nous aiment ici, nous les Américains, mais ils ne vous aiment pas vous les africains, les Maghrébins, les Noirs africains, mais si tu pars en Amérique tu vas voir que les Américains sont plutôt romantiques avec vous. Toi qui as des objectifs, tu ne pourras pas réussir ici, si tu veux réussir vas aux Etats-Unis ». Moi je voulais poursuivre dans l’univers de la musique et c’est la raison pour laquelle je suis allé en Amérique, et c’était Ted qui m’avait ouvert les yeux par rapport au fait que tous les Noirs n’avaient pas la chance de réussir en France. Et ensuite, je l’avais compris, quand j’ai regardé autour de moi, tous les Noirs qui étaient à l’université étaient en plein temps des gardiens de nuit, ils n’allaient pas plus loin. Il y a une certaine dichotomie, autant on aimait les Noirs américains, les Africains qui avaient appris leur culture, qui connaissaient Baudelaire et Victor Hugo par cœur, qui connaissaient la cuisine, les traditions et la philosophie, ils ne les aimaient pas ou alors ils avaient peur de les aimer, parce que quand même la culture française s’est développée pas seulement en France, mais aussi avec l’architecture, en Tunisie, au Maroc ou en Algérie, etc. La France a tellement emprunté aux pays africains et nous avons tellement des choses en commun et des fraternités aussi. La France s’est donnée le droit d’aimer les Américains noirs mais a repoussé les Africains qui étaient colonisés, ce qui est très ironique, et c’est quelque chose qu’il fallait dénoncer. Ted Joans m’a donc dit « vas aux Etats-Unis » et il m’avait donné des adresses. Ceci dit, comme je l’ai cité dans mon livre « We Won’t Budge », que « Quand je suis à Bamako, Paris me manque, quand je suis à Paris, New-York me manque et quand je suis à New York, Bamako me manque ». Et donc je considère Paris comme ma maison, comme je considère New York comme ma maison, et cela malgré les gens qui n’aiment pas les Africains.

Le Jazz était un élément considérable dans la libération des esprits et des communautés afro-américaines et africaines ?

Oui. Le Jazz est une musique de lutte, sans oublier le Blues qui s’est étalé au Jazz et qui avait le moyen de dire les choses, que les politiciens noirs américains ne pouvaient pas dire à un certain moment et que même les écrivains ne pouvaient pas le faire. Les musiciens de Jazz pouvaient jouer ce non-dit, ils pouvaient le faire passer et le faire comprendre aux Blancs dans des salles et des cabarets en montrant leur génie, leur talent et leur ouverture d’esprit. C’est Monk, c’est Max Roach, et c’est Coltrane. Coltrane a un copain qui avait tenu une fois juste après moi une conférence à Reid Hall au campus parisien de l’université Columbia, moi j’avais fait ma présentation sur l’influence de la musique américaine sur le changement de la culture mondiale et lui il est venu, il a simplement joué A Love Supreme, et il a dit « c’est ma présentation » et il a eu beaucoup plus d’impact que ce que j’avais dit. (Rires). Aujourd’hui, on dit que c’est toute la musique noire qui a complètement changé non seulement les Etats-Unis mais le monde entier, parce qu’aujourd’hui on écoute certes les autres musiques mais c’est le Jazz qui a permis de rendre toutes les musiques universelles et de nos jours nous n’avons plus de musique liturgique réservée seulement à une religion et à un rite, les gens aiment toutes les musiques et encore une fois c’est grâce au Jazz. Le Jazz parle de la créolisation du monde et de son mélange, de ce monde qui est venu ensemble et qui veut s’exprimer, il y a l’Afrique dedans, il y a l’Europe dedans, c’est toutes les musiques qui se retrouvent avec tous les instruments, il n’y a pas d’instrument interdit dans le Jazz. C’était la grande révolution.

Dans votre documentaire « An Opera of the World », que nous avons vu au théâtre Le 4e Art, un clin d’œil a été fait au rap music. Le Hip-Hop et le Rap sont les héritiers du Jazz. Un petit état des lieux ?

Oui c’est vrai ! Quand on regarde les gens qui se sont mobilisés après la mort de George Floyd et ont crié « Black Lives Matter », on comprend d’où ça vient. C’est vrai que la violence a déclenché cette réaction, mais la réaction était déjà préparée par le Hip-Hop. Parce que les jeunes en Chine, en France, en Tunisie, en Algérie s’habillent dans les codes de la culture Hip-Hop, leur manière de vivre était liée au Hip-Hop, ils connaissaient la musique par cœur et s’identifient automatiquement aux Noirs américains et à leur culture, même s’ils n’ont jamais vu un Noir américain de leur vie. Le Hip-Hop a aidé dans cette mobilisation, non seulement à travers la manière de parler et de vivre ou de regarder le monde et de le comprendre, le Hip-Hop a ramené quelque chose de nouveau. Pour un vieux comme moi, j’avais dit une fois à mes fils que c’est incroyable, c’est tellement rapide et c’est costaud, en un mot ils disent énormément de choses.

Les films que vous avez proposés à la Qichla-Caserne Al Attarine étaient autour de la négritude, d’Edouard Glissant et d’Angela Davis. Vous avez une affinité particulière pour cette dame ?

Oui, je suis privilégié parce qu’avant d’aller aux Etats-Unis, j’étais à Vincennes et justement Ted Joans m’avait donné des adresses, dont celle d’Angela Davis, de Le Roi Jones qui est devenu Amiri Baraka, de Stokely Carmichael et de Sonia Sanchez. Prétentieux comme je suis, j’ai écrit à toutes ces personnes et j’ai rencontré Angela Davis dans les années 1970 et nous sommes devenus amis. Eh oui, je l’adore parce que c’est quelqu’un qui n’est pas bloqué sur une seule idée, qui change tout le temps et qui épouse toutes les luttes. Elle a dit « les Palestiniens souffrent aujourd’hui, alors je suis Palestinienne ». Elle embrasse les luttes des autres pays, et elle est très intelligente, elle est docteure en philosophie de l’Ecole de Francfort, ce que les gens ne réalisent pas. C’est une sœur que j’adore.

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