Tribune | RSE : où en est l’Afrique en matière de matérialité ?

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Par Emmanuel MILLARD* & Désirée Thailey FE* 

Alors que le débat reste tendu entre l’Issb (International Sustainability Standards Board) qui défend l’unique matérialité financière et l’Efrag (European Financial Reporting Advisory Group) dont le modèle de la Csrd repose sur une approche fortement basée sur la double matérialité, très peu de choses sont dites sur les prises de position des autorités des pays africains, en l’occurrence les membres de l’Ohada (Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires).

Cette notion de matérialité tire ses origines du domaine financier. Encore désignée sous le terme «d’importance relative», elle renvoie à la stricte sélection au sein des états financiers des informations les plus significatives, capables d’influencer les prises de décision des investisseurs ou de tout autre acteur.

Rapportée aux domaine social et environnemental, la double matérialité repose sur deux piliers fondamentaux :  la matérialité à impact (Inside out) qui fait référence aux répercussions positives ou négatives de l’activité de l’organisation sur l’environnement et les hommes, et la matérialité financière (outside in) qui fait référence aux répercussions positives ou négatives du changement écologique sur l’activité de l’entreprise.

Conscient des enjeux du concept de double matérialité et de son influence dans la construction de la stratégie durable, il a semblé nécessaire au patronat africain, notamment ivoirien à travers la Cgeci (Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire), de sensibiliser et d’informer les entreprises sur l’évolution des standards et des références nouvelles autour de la RSE.

En effet, la plupart des entreprises de taille moyenne sur les territoires de l’Ohada sont très éloignées de la RSE ou, au contraire, lorsqu’elles ne le sont pas, ne savent pas trop comment l’insérer dans leurs business modèles. Les grandes entreprises disposant de plus de moyens financiers ou humains sont souvent les plus avancées en termes de savoir-faire sur le sujet. Celles-ci, à partir de référentiels tels que l’ISO 26.000 ou la GRI GRI ont construit et publié des rapports RSE dans le but de faire part de leurs engagements en matière de durabilité.

L’année 2018 a marqué une avancée de l’Ohada pour l’intégration de la RSE dans les entreprises de plus de 250 salariés, émettant ainsi pour la première fois une obligation de diffusion extra – financière dans son espace, avec une large diffusion de connaissances et l’expansion de la thématique à une sphère plus importante d’acteurs économiques. Toutefois, afin de revitaliser et de rebâtir les connexions entre les pays africains et la France, il est sans aucun doute dans l’intérêt des deux parties que les entreprises africaines se mettent à intégrer dans leurs actions et développements la notion de double matérialité, plutôt que celle de la simple matérialité financière.

Les entités africaines en seraient les principales bénéficiaires; elles transformeraient leurs modèles d’affaires en menant des activités socio-environnementales ciblées, car tenant compte des réflexions des parties prenantes africaines externes et internes.

Le second avantage serait d’attirer les investissements plus écologiques et donc de contribuer à créer une économie plus durable en communiquant sur leurs données sociales et environnementales basées sur ces standards nouveaux.

Toutefois, au vu des contraintes qui peuvent être présentes sur les territoires, notamment en termes de ressources humaines qualifiées ou de moyens logistiques ou financiers, il serait probablement plus pertinent et plus adapté de promouvoir une RSE à deux dimensions : d’une part, une sensibilisation massive et une mise à niveau intégrale des entreprises novices, axées principalement autour des standards existants, afin d’inciter les entités à orienter leurs intérêts sur cette question et d’autre part, une formation plus poussée sur la RSE pour les entreprises de taille importante basée sur le développement d’une stratégie durable.

Bien que l’orientation des entreprises de l’espace Ohada vers la double matérialité leur soit profitable et prometteuse, promouvoir une RSE à géométrie variable serait très certainement plus inclusif et plus ajusté pour les entités africaines.

E.M.

* (Président de l’International CFO Alliance (Icfoa), Secrétaire général, Groupe Endrix)

D.T.FE.

*(Doctorante en science de gestion (RSE), Université de Montpellier)

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