Regard d’expert | Moez Soussi, expert en évaluation des politiques économiques et des projets, à La Presse : «Notre défi est de parvenir à bien pratiquer les meilleures politiques économiques»

 

L’Etat doit bien prioriser les actions dans le temps et fixer des objectifs complémentaires et interdépendants, bien articulés dans un horizon de court, moyen et long termes. Les restructurations ne doivent pas être tributaires d’accord avec les bailleurs de fonds.

Quels sont d’après vous les tendances futures de la croissance en Tunisie?

Pour émettre des prévisions sur les tendances futures de la croissance, il est nécessaire de revisiter d’abord les périodes passées et de constater que la Tunisie est en stagnation économique depuis plusieurs années. Il suffit de rappeler que, de 2011 à 2022, le taux de croissance annuel moyen était de 1,1%. Jusqu’à la fin du troisième trimestre 2023, la Tunisie n’a pas réussi à retrouver la valeur du PIB de 2019 aux prix constants de 2015. Plus inquiétants encore sont les résultats de croissance au cours des deux derniers trimestres, avec 0,6% au T2-23 et-0,2% au T3-22 en glissement annuel. Un diagnostic sectoriel révèle que la dépression subie par le secteur agricole depuis début 2023 a compromis une part importante de la croissance.

Avec une contribution de 10% à l’économie et une dépression de -16,4% au cours du troisième trimestre, ce secteur à lui seul prive l’économie de-1,6 point de croissance. Les conditions climatiques désastreuses et le stress hydrique ont entraîné des chutes vertigineuses dans pratiquement toutes les activités de ce secteur, à l’exception de la pêche.

Un deuxième secteur que l’on pourrait qualifier de sinistré est celui de la construction. Entre T4-21 et T3-23, il n’a cessé d’enregistrer des taux de croissance négatifs, exception faite du seul trimestre T3-22. Représentant en moyenne 4,3% de l’ensemble de l’économie, ce secteur serait à lui seul responsable de priver l’économie de-0,3 point de croissance. De notre point de vue, ce secteur est en train de payer le tribut d’une politique monétaire restrictive se traduisant par des taux d’intérêt excessifs, entravant ainsi l’accès au crédit, que ce soit pour l’achat ou la construction.

Par ailleurs, des secteurs tels que l’extraction du pétrole et du gaz naturel, l’extraction des produits miniers et le raffinage du pétrole ont contribué négativement à la croissance au cours du T3-23. Les raisons en sont soit liées aux capacités limitées de production, soit au repli du cours du pétrole sur le marché international. Ces secteurs, étant influencés par des facteurs exogènes, sont tributaires de tendances externes non contrôlables.

En revenant à votre question, il ressort de ce qui précède une grande difficulté à pronostiquer des taux de croissance pour les périodes futures. Bien que la Tunisie ait renforcé sa résilience au cours des dernières années, ses moteurs de croissance, que ce soit sur le plan sectoriel ou sur le plan de la demande globale soutenue par l’investissement et la consommation, ne se portent pas bien. Cela diminue les chances d’atteindre des taux de croissance réparateurs des séquelles enregistrées tout au long des dernières années sur les équilibres internes et externes, notamment l’emploi, l’investissement, les échanges extérieurs et le pouvoir d’achat. Il faudra encore des années pour que notre économie acquière la capacité d’atteindre des taux de croissance de 4 à 5%, car cela dépend de la mise en œuvre des réformes structurelles et de la définition et de l’application d’un nouveau modèle économique, compte tenu des potentiels en capital humain, physique et naturel de la Tunisie.

Une intégration urgente du nouvel élan de la transition énergétique, de l’industrie verte et de la smart technologie est nécessaire. La Tunisie dispose sans aucun doute des capacités nécessaires pour rebondir et se repositionner au diapason des nouvelles chaînes de valeur, comme elle l’a historiquement prouvé.

Contexte d’instabilité, crise énergétique, inflation, situation géopolitique critique, aléas climatiques… etc. font peser de nombreuses incertitudes sur la croissance. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai, nous sommes dans un contexte de morosité impactant négativement non seulement les comportements, mais aussi les états d’âme et les types d’anticipations. En revanche, et contrairement à ce qui est communément partagé, toutes les circonstances impactant l’économie n’étaient pas négatives. Rien que par rapport à l’énergie, le cours international du pétrole était très favorable pour l’économie. D’ailleurs, il nous a permis d’éviter mille millions de dinars de facture énergétique, car contre les estimations de 89 $ pour 2023, les réalisations déboucheront sur une moyenne de 82 $. Le déficit énergétique de la Tunisie s’explique par un problème de volume de consommation et non par le prix.

Aujourd’hui, le taux de dépendance énergétique du pays est de 60%, et la consommation augmente annuellement de 7%, soit à un rythme dépassant 7,7 fois celui de la croissance.

De son côté, certes, l’inflation est élevée, avec une moyenne de 9,2% durant 2023, en revanche, nous confirmons depuis le mois de mars que nous sommes en période désinflationniste, car l’inflation sous-jacente est inférieure à l’inflation globale. Nous nous attendons en conséquence à un taux de moins de 8% à la fin de l’année. Malgré ce cyclone au plan géopolitique, le pays a réussi à redresser le montant des flux d’investissement direct étranger, qui ont augmenté de 13% durant les 10 premiers mois de 2023 par rapport à la même période de 2022. Il faut signaler que l’IDE dans l’énergie n’est plus la principale composante. Ce sont plutôt les télécommunications, les services et les industries manufacturières qui attirent les trois quarts des IDE. Non seulement l’attractivité s’améliore, mais aussi l’économie gagne en compétitivité structurelle moyennant une meilleure diversification.

Il faut souligner que les transferts des Tunisiens à l’étranger ont continué à enregistrer des records au cours des dernières années, apportant une belle bouffée d’oxygène aux réserves en devises et permettant d’atténuer une importante partie du déficit commercial. À juste titre, durant les 6 premiers mois de 2023, selon les données de la BCT, le montant des revenus de facteurs (principalement le travail) s’est élevé à 4727,2 MDT. D’ici fin 2023, le montant ne sera pas inférieur au chiffre record de l’année 2022, soit 9883,1 MDT.

Plus haut, nous avons mis l’accent sur les secteurs en difficulté, mais il faut tout de même rappeler que certains secteurs commencent à reprendre leur souffle et même à réaliser des performances, comme le secteur des services d’hôtellerie, de café et de restauration, qui a enregistré un taux de croissance de 10,8% au T3-23 en glissement annuel. Le secteur de l’Information et de la Communication se porte relativement bien, avec un taux de croissance stable d’environ 3% au cours des quatre derniers trimestres.

L’industrie du textile, de l’habillement et du cuir, malgré la contre-performance au T3-23, a bien rebondi avec une moyenne de croissance à deux chiffres entre T4-21 et T2-23.

La leçon à tirer est donc de ne plus dire que rien ne va ni de dire que tout baigne dans l’huile. Notre défi est de parvenir à bien pratiquer les meilleures politiques économiques avec un bon ciblage garantissant pertinence et efficacité. La clef de voute est le génie tunisien et la mobilisation des règles et pratiques intelligentes et intelligibles pouvant réunir toutes les forces des Tunisiens à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

L’impact économique et financier de la guerre en Ukraine a profondément modifié les perspectives de sortie de la crise Covid dans lesquelles nous nous placions il y a plus de deux ans, et soumis notre système économique et financier à de nouveaux chocs importants d’offre et de demande, qui se sont traduits par une forte accélération de l’inflation. Quelle lecture faites-vous sur cette situation ?

Je risque de vous surprendre en vous expliquant que la guerre russo-ukrainienne n’a pas eu d’impact négatif sur notre économie. Certes, les sanctions infligées compliquent les opérations financières en rapport avec l’économie russe, mais cela n’a pas empêché la Tunisie d’augmenter son volume d’échanges de 87% avec la Russie et de 32% avec l’Ukraine durant les 10 premiers mois. Nous ne pouvons pas ignorer qu’après le déclenchement de la guerre, un choc a été enregistré durant mars-avril 2022, mais à partir du mois de mai 2022, les cours des principaux produits sont très favorables par rapport à la structure des échanges commerciaux tunisiens. Aujourd’hui, le cours du blé tendre est de 231 $ par tonne, alors que celui du phosphate est de 347.5.

Le dinar par rapport aux principales devises se porte de façon acceptable car, durant les 10 premiers mois, il s’est déprécié respectivement par rapport à l’euro et le dollar de 0.8% et de 2.8%. Nous pouvons affirmer que l’économie tunisienne n’a pas subi de chocs externes négatifs. Bien au contraire, les aides au budget de l’État sont passées de 354 MDT prévues dans la loi de finances 2023 à 1183 MDT dans la loi de finances rectificative.

Notre lecture pour expliquer les chocs négatifs s’articule principalement sur les facteurs internes, et particulièrement sur notre incapacité à mettre en œuvre les réformes nécessaires pour relancer l’économie, moyennant la correction des erreurs héritées, l’abolition des avantages acquis non mérités, l’éradication du populisme économique et la mise à jour de notre modèle économique hors service depuis des décennies.

Quels sont les grands chantiers et les priorités de l’Etat pour les années à venir pour stimuler l’activité économique et restaurer l’équilibre du budget de l’État ?

Il serait difficile de vous présenter dans cet espace limité un programme fixant les priorités pour l’Etat afin de sauver la situation économique. D’autant plus que cela n’aurait aucun sens, car, de notre point de vue, cela doit être fait dans un climat d’échange et d’engagement partagé par toutes les forces vivantes du pays. Ce n’est donc pas que nous sommes incapables de le faire, mais nous affirmons que, pour le moment, la priorité pour l’État n’est pas d’ordre technique, mais plutôt de qualité de gouvernance et de nature du leadership.

L’Etat tunisien doit veiller à l’instauration d’un climat de débat et d’échange avec les différentes structures et acteurs économiques et gagner leur confiance afin de relancer l’investissement privé.

L’Etat doit bien prioriser les actions dans le temps et fixer des objectifs complémentaires et interdépendants, bien articulés dans un horizon de court, moyen et long termes. Les restructurations ne doivent pas être tributaires d’accord avec les bailleurs de fonds. Nous, Tunisiens, devons faire preuve que nous choisissons certes notre sort, mais que nous disposons de la sagesse pour ne pas continuer à faire des acrobaties économiques à résultats hasardeux et contre-productifs.

À mon sens, dans l’immédiat, il faut mener deux grandes actions. D’abord, corriger les biais causés par le système de subvention alimentaire et énergétique, dont la facture est de plus en plus salée avec plus de 11475 MDT selon la LFR 2023.

À juste titre, il est inconcevable qu’un litre d’huile végétale coûte moitié moins qu’un litre d’essence, et que le kilogramme de pain coûte un tiers du concentré de fourrage animal. Ensuite, il faut agir immédiatement pour appliquer une politique de ciblage de l’inflation intégrant tous les acteurs concernés, avec l’engagement de la Banque centrale et la Présidence du Gouvernement pour fixer des taux d’inflation cibles et, en conséquence, réduire les taux d’intérêt pour réanimer l’investissement et redémarrer le moteur de la croissance en provenance de la demande intérieure.

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