La lauréate du «Prix International de la Femme d’exception», Rita El Khayat, à La PRESSE : «Je suis un penseur et un écrivain du “féminin“» (II)

Travailleuse infatigable et prolifique, Rita El Khayat continue à se consacrer, encore aujourd’hui, à l’exercice de la psychiatrie et de la psychanalyse, à la critique d’art et à l’écriture, tout en enseignant au département de philosophie, à l’Université de Chieti, en Italie, l’anthropologie de la connaissance. Interview.

Votre essai «Les femmes arabes», publié en français à Casablanca en décembre 2004, a été traduit en arabe (2004), en espagnol (2004), en anglais (2005) et en italien. Qu’est-ce qui a fait qu’il a vite bénéficié de tant de traductions ?

Je crois que c’est un travail sérieux et approfondi sur la question qui a intéressé tous ces éditeurs, travail que j’ai encore repris dans «Les filles de Shéhérazade» ; le drame c’est que toutes les éditions sont épuisées, sauf en arabe, édition qui s’est très mal vendue, peut-être parce que le livre est ardu ?…

En plus de cet essai, vous avez publié d’autres ouvrages intéressants sur les femmes arabes dont «Le monde arabe au féminin» (1986 et plusieurs autres éditions), «Le Maghreb des femmes» (2001) et «Le somptueux Maroc des femmes» qui a été traduit en italien. Risque-t-on de penser que, vu tous les livres bien nombreux qui ont été déjà consacrés à la femme arabe, ce thème de la femme, surtout la femme arabe, est un thème quelque peu épuisé et constitue un terrain quelque peu facile ?

Vous avez raison de poser la question. Personnellement, je crois qu’un livre ne vaut quelque chose, dans quelque domaine que ce soit, que quand il est profond, érudit, sérieux et qu’il résout (même plus ou moins) une problématique. Le temps retiendra les meilleurs livres sur cette thématique. D’ailleurs, ce sont les meilleurs livres qui voyagent à travers le temps et l’espace.

En 2008, vous avez publié à Paris, aux éditions «Riveneuve», un essai au titre quelque peu intriguant ou provocateur : «Les bonnes de Paris» où vous traitez du thème de l’émigration des femmes maghrébines en France. Il y a là encore un ouvrage sur les femmes arabes, mais en quoi serait-il tout de même original et utile ?

Dans «Les bonnes de Paris» je traite le problème des femmes maghrébines dans tous les pays européens et nord-américains où je les ai écoutées et analysées. Le titre se réfère à deux choses : dans les meilleurs milieux parisiens, et au cours des dîners, on me disait qu’on avait «une perle à la maison, une bonne marocaine» ; c’était une gifle pour moi. Et puis, cela parle en filigrane de ce grand auteur maghrébin vivant en France qui avait traité sa bonne comme une esclave

«Je suis tombée entre les mains des Français». Voici donc le titre de l’essai que vous avez publié à Bruxelles, en mars 2011 et où il paraît qu’il s’agit de vous-même qui avez étudié à Paris et passé une bonne dizaine d’années en France. Pourriez-vous éclairer davantage le lecteur sur cet essai ?

Il s’agit d’un texte réglant mes problèmes avec la France (et l’Occident) comme énorme ex-colonisatrice qui a continué dans le néo-colonialisme parfois le plus abject à nous considérer comme des pays et des personnes de deuxième catégorie. Voyez ce qui se passe dans les pays du Sahel en 2023… je suis de culture française, certes, c’est mon butin de guerre et je vous le dis, je l’ai payé très cher ! Mais j’ai le courage de le dire… 

Vous avez eu un grand échange intellectuel et littéraire avec le grand romancier francophone et sociologue marocain Abdelkébir Khatibi que vous avez publié dans votre ouvrage «Correspondance ouverte  avec Abdelkébir Khatibi» (Rabat, Marsam, 2005). Un ouvrage qui fut traduit en italien (2006) et en anglais (2010). Pourquoi avez-vous choisi de vous entretenir avec Khatibi et non pas par exemple avec Abdellatif Laâbi, Tahar Ben Jelloun ou Edmond Amran El Maleh ou encore Salim Jay ?

«Correspondance ouverte» vient, enfin, d’être publiée en arabe classique à Amman… Abdellatif Laâbi, Tahar Ben Jelloun ou Edmond Amran El Maleh ou encore Salim Jay, je crois que ces hommes n’ont pas vraiment une grande parenté intellectuelle avec moi, chacun à sa manière, ou ne m’apprécient pas. Je spécifie que c’est la seule correspondance entre un écrivain homme et une «écrivaine» femme dans le monde arabe, à part quelques lettres échangées entre El Anissa May et Jibrane Khalil Jibrane mais qui ne forment pas un corpus comme ma correspondance avec Khatibi.

J’appréciais énormément nos échanges, j’ai beaucoup écrit sur lui. Sa complicité intellectuelle me manque énormément ainsi que sa gentillesse et sa disponibilité pour moi, comme celle du grand frère que je n’ai pas, ayant des frères tous plus jeunes que moi.

En 1999, vous avez écrit votre célèbre «Epître d’une femme à un jeune monarque» et vous fûtes alors la première femme dans toute l’histoire du Maroc et du monde arabo-musulman à avoir écrit une lettre à un roi. Quel était sommairement l’objet de cette lettre qui a été traduite en 11 langues différentes, qu’est-ce qui vous a décidée à l’écrire et que s’en était-il suivi ?

J’ai écrit cette lettre à Mohammed VI quatre mois après son intronisation quand des mouvements politiques ont déclaré que les femmes devaient retourner à la maison, car elles prenaient le travail des hommes ; elle est en quelque sorte un programme évoquant toutes les questions féminines qui peuvent se poser dans un pays comme le mien à un moment clé de l’Histoire du Maroc quand le nouveau souverain est monté sur le trône. L’intitulé est de facture voltairienne, les grands intellectuels s’étant toujours mêlés de s’adresser aux plus grands rois de l’histoire… Or, j’étais et je suis une femme… dans un territoire où la femme est dans la plus grande retenue… 

Vous êtes aussi éditrice. En 2002 ou 2003, vous avez créé à Casablanca la maison d’édition «Aini Bennai». On remarque que le prénom de feu votre fille «Aini» figure dans le label de cette maison d’édition. Comment en êtes-vous venue à l’édition et à la création de vos propres éditions ?

J’ai célébré ma fille en créant ces éditions, qui continuent puisque je publie bientôt un roman en anglais d’un auteur dont j’aime beaucoup la connaissance de cette langue,; c’est quasi une première. Pour moi, l’édition, outre de faire survivre le nom de ma fille qui dévorait les livres, est un moyen de répandre des idées, des œuvres et de faire progresser autour de moi des élites avides de lecture.

Il y a un récit qui est sorti de vous-même comme un cri ou un gémissement et qui parle d’une cruelle perte que vous avez subie personnellement très douloureusement. C’est «Le désenchantement» que vous avez publié à Casablanca, en 2002. En me recueillant devant la mémoire de la disparue qui vous est chère, je voudrais vous demander de nous dire, si cela vous est possible, comment l’écriture dans ce récit, bien que triste et endolorie, vous a conduite à la sérénité et à la réconciliation avec la Vie ?

Je ne suis ni sereine ni réconciliée avec la vie puisque ma fille a été tuée par les erreurs de médecins ; j’ai dû faire un effort terrible sur moi-même pour me considérer encore médecin surtout étant la très grande lâcheté de ceux qui l’ont traitée. Je crois que «Le Désenchantement» (traduit en italien et primé, «La defilgliazione») est un texte majeur de la littérature «maghrébine» en ce sens qu’il va aux tréfonds de l’être, avec une langue revendiquée comme supérieurement travaillée…

Vous êtes active aussi dans le domaine du cinéma marocain. Ainsi êtes-vous la présidente actuelle de la Commission du fonds d’aide au cinéma, à Rabat, et vous avez été membre du Conseil d’administration du Festival international du film de Marrakech. Cet intérêt au cinéma aurait-il quelque rapport avec votre spécialité d’anthropologue ou avec votre engagement culturel et social en faveur surtout de la femme?

J’ai été trois fois de la Commission du fonds d’aide au cinéma et la première femme à l’avoir été en 2011. Je suis une artiste contrariée, j’ai fait de la radio, de la télévision et du cinéma, celui-ci sous plusieurs angles. Je continuerai dans le cinéma ; je serai prochainement à Mascate (Oman) la présidente du jury longs métrages du festival de cinéma 2024 et j’espère y faire un très bon travail. Je sors très bientôt un livre sur le cinéma. C’est ma deuxième passion après la littérature. Des passions parallèles à celles de la médecine, de la psychiatrie, de l’anthropologie, etc.

Pour finir, comment voudriez-vous clôturer cet entretien dont je vous remercie vivement ?

La littérature et ses chantres, ses spécialistes et ses auteurs et autrices doivent circuler au Maghreb pour enfin le constituer et le réaliser un jour… c’est mon vœu !

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