Homme d’une culture encyclopédique, grand lecteur, il a cultivé des amitiés avec les artistes, les intellectuels, les historiens de différentes sensibilités politiques, mais tous sensibles à son intelligence à sa finesse. Certains en témoignent avec émotion, saluant un esprit brillant, attaché à la liberté et assoiffé de culture jusqu’au bout.

Les hommages fusent depuis ce jour de fête d’une république endeuillée par la perte de son président feu M. Mohamed Béji Caïd Essebssi. Unis dans la peine, certains ont salué la mémoire d’un chef d’Etat, tous ont rendu hommage à l ‘homme dans sa complexité, ses «paradoxes» qui, —pour certains amis étrangers paraissent surprenants—, sont à nous tous tellement naturels et familiers. Sagesse et sagacité, souplesse et rigueur, il aura gouverné comme il a vécu avec une foi profonde dans son destin et celui de son pays, une opiniâtreté et une réelle passion.

Youssef Seddik, philosophe et historien

Incontournable témoin de l’histoire tunisienne, intellectuel libre, Youssef Seddik a bien connu l’homme, le politique et le président Béji Caïd Essebsi. Son témoignage est central mais sa peine d’ami et de citoyen est profonde. «Je partage certainement la peine de tous les Tunisiens. Mon premier souvenir de l’homme politique remonte aux années 70, quand lui-même vivait “une traversée du désert”. Il avait été marqué par une interview que j’ai faite avec Maamer Kadhafi et qui selon lui aurait facilité le dialogue et le dénouement de la crise tuniso-libyenne à l’époque. Plus tard et depuis 2011, nous n’avons cessé d’échanger, de dialoguer, et bien que nos opinions divergent, nous avions en commun une certaine vision de la modernité et de l’Etat. Je critiquais avec lui, et il en profitait pour faire l’autocritique de la figure du “Sauveur”. L’homme était d’une grande intelligence politique, mais également émotionnelle et sociale. Béji Caïd Essebsi aura marqué la vie politique tunisienne depuis la naissance de la République. C’était une personnalité forte, complexe, résistante, capable de trancher, de dire non parfois, et qui avait surtout une “certaine idée de la Tunisie”, un respect profond de la République, la Nation, le drapeau… Il plaçait les institutions de l’Etat au rang du sacré, et avait Bourguiba pour guide, sincèrement et avec profonde conviction. Certes, parfois l’homme ou le père aura été moins pragmatique, moins ferme que Bourguiba, mais… c’était un homme et aujourd’hui il est un symbole. Personnellement, je garde de lui, bien que la différence d’âge ne justifie pas le sentiment, une tendresse paternelle, aux heures les plus sombres où ma vie était menacée pour mes idées et pour mes convictions. Il m’a assuré de son soutien, garanti ma liberté de pensée et ma sécurité. Paix à son âme et à sa mémoire».

Lotfi Bouchnak, chanteur

Lotfi Bouchnak, patriote, artiste, amoureux de la Tunisie et admiratif du parcours. Pour lui, c’est la gratitude qui s’impose à celui qui, à plusieurs reprises, a sauvé le pays du chaos. «Je rends hommage à l’homme d’Etat patriote qu’il était. C’était un sage d’une grande intelligence politique et il aura sauvé le pays, sans exagération, à plusieurs reprises. En 2011, en 2013 et jusqu’à ces derniers jours. Il faut beaucoup d’amour et d’abnégation pour reprendre le combat à l’âge où il l’a fait, comme un soldat et de répondre à l’appel de la patrie, qui peut nier cela? Je suis affecté en tant que citoyen, bien sûr, mais heureux de voir le chemin parcouru, grâce à des personnages comme Béji Caïd Essebsi. Il aura œuvré, comme on peut le faire avec une énergie qui dépasse de loin ce que son âge permettait. Son but était une Tunisie respectée, forte et fière. Il a marqué la vie politique par son indépendance et sa résistance. Il avait une exigence très haute, il voulait que l’Etat soit respecté, partout et dans tous ses postes. Nous sommes tous mortels, mais les traces et les empreintes ne s’effacent pas et heureux celui qui a su faire le chemin en y plantant des valeurs de dialogue, de respect et de réconciliation. Je garde en mémoire le souvenir attendri de cet amoureux de la Tunisie, de ses femmes, de ses jeunes, du président engagé, progressiste qui a su faire barrage à l’obscurantisme. Il aura été inspirant, attaché à des valeurs de construction et de tolérance. C’est à ce jour ce que je salue en lui».

Raja Farhat,  écrivain, acteur et metteur en scène

Je crois que le sentiment le plus partagé en Tunisie, c’est celui d’avoir perdu un grand-père, un sage, une référence, une partie de la mémoire nationale. M. Béji Caïd Essebsi nous a accompagnés depuis notre enfance, pendant notre jeunesse. De plus, sur le plan personnel, c’était un ancien camarade du collège Sadiki et membre de notre association. Donc, il a appartenu à ce foyer patriotique national, qui a accompagné toutes les transformations, les métamorphoses de la Tunisie et ses batailles : celles du savoir, de la santé, de la défense nationale. Un sentiment mêlé de chagrin, de tristesse, depuis cette ultime fête de la République de M.Béji Caïd Essebsi. C’est assez rare parce que les gens de mon âge n’ont pas vécu un évènement similaire : les deux présidents d’avant la révolution ont quitté la scène politique dans des conditions dramatiques. Aujourd’hui, je ne dirais pas que nous sommes heureux, mais on est plutôt satisfaits de voir la démocratie tunisienne fonctionner d’une façon extraordinaire. Je vois des médias arabes qui regrettent qu’il n’y ait pas eu un air de guerre civile : la Tunisie est en paix, elle déambule calmement et se fraye son chemin. Il y a des larmes dans les yeux et il y a de la reconnaissance de toutes celles et tous ceux qui ont élu M. Béji Caïd Essebsi. Espérons que la continuité sera assurée par Mohamed Ennaceur et par celui qui succédera officiellement à la présidentielle.

Propos recueillis par Amel Douja DHAOUADI et Haithem HAOUAL

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