Réseaux sociaux et prédateurs : Des cas de cyberharcèlement d’enfants mettent la Tunisie en émoi

 

À l’ère du tout numérique, les réseaux sociaux offrent un cyberespace sans frontières où les enfants et les adolescents explorent, interagissent et se connectent. Cependant, derrière l’apparente convivialité de ces espaces virtuels se cachent parfois des dangers bien réels. Les prédateurs sexuels rôdent, protégés derrière leur écran, usant de l’anonymat protecteur et ciblent des proies innocentes. 

Tout a commencé sur les réseaux sociaux lorsqu’une publication Facebook a créé un tollé laissant croire qu’un adulte tentait d’attirer des enfants, de les soudoyer, de les séduire, pour les faire chanter ensuite, les menaçant de diffuser des vidéos  compromettantes.

Immédiatement, le ministère de la Femme a indiqué à travers un communiqué rendu public dimanche dernier que les autorités judiciaires et sécuritaires ont pris des mesures pour mener les enquêtes nécessaires à la suite de la publication de cette vidéo.

D’ailleurs, le département a annoncé un ensemble de mesures à la suite de ce cas de cyberharcèlement visant les enfants. Une plainte judiciaire a été déposée devant le Parquet. Une cellule de crise a été également créée au sein du département pour porter l’assistance nécessaire aux victimes et à leurs familles, a-t-on communiqué. Le ministère a décidé de renforcer, également, la performance technique du numéro vert 1809 pour recevoir les plaintes des victimes.

Jusque-là, deux victimes, âgées de 12 ans, ont été identifiées. Leurs familles ont été contactées en vue de les accompagner. Le ministère public s’est saisi de l’affaire.

Avec la propagation de cette publication sur les réseaux sociaux, les enfants n’ont pas pu dénoncer publiquement les actes répréhensibles dont ils ont été victimes. Le ministère de la Famille souligne à cet effet que les commissaires à la protection de l’enfance n’ont reçu aucune notification préalable et qu’ils suivent de près l’affaire pour assurer la protection immédiate des enfants victimes.

Une mère mène l’enquête

A vrai dire, c’est la mère de l’une des victimes qui a pu identifier le criminel en se faisant passer pour son fils et piégeant ainsi le pédophile.

Il s’est avéré qu’il est installé en Italie depuis plusieurs années. Il pourrait faire partie  d’un réseau international d’exploitation sexuelle des mineurs. D’ailleurs, c’est ce qu’avance un activiste tunisien installé en Italie. « Ceci ne peut que prouver l’existence d’un réseau lié à cette affaire. Nous suivons l’affaire depuis l’Italie, a-t-il ajouté. Selon les données disponibles, l’individu en question se trouverait à Vérone (nord de l’Italie). Même s’il s’agit d’un sans-papiers, la police italienne peut le localiser », a-t-il affirmé.

Cependant, selon les dernières informations, des associations et des militants de la société civile ont décidé également d’engager des poursuites en justice à l’encontre de ce bourreau harceleur des mineurs.

Contacté à cet effet, le délégué à la protection de l’enfance à Tunis, Anis Aounnalah, a estimé qu’une enquête policière et une instruction judiciaire sont diligentées. S’agissant du phénomène en lui-même, notre interlocuteur a reconnu que ces cas de harcèlement des mineurs via les réseaux sociaux sont en hausse ces derniers temps, « car l’espace digital propose l’anonymat» a-t-il alerté.

Interrogé au sujet de la protection des enfants, Anis Aounallah a expliqué que la mauvaise utilisation de ces plateformes et l’absence d’encadrement des parents aggravent la situation. « J’invite tous les parents à prendre contact avec les délégués à la protection de l’enfance au moindre doute, car l’identification des victimes est un pas indispensable dans la poursuite des auteurs de ces crimes », a-t-il encore averti, rappelant que le département met à la disposition des parents un numéro vert.

Les enfants sont-ils livrés à eux-mêmes ?

Face à l’essor inédit des usages des plateformes numériques, la cybercriminalité et surtout les prédateurs sexuels ont malheureusement prospéré. Souvent livrés à eux-mêmes, seuls face à leurs écrans, les enfants peuvent être exposés facilement à des situations dangereuses. Les prédateurs en ligne ciblent souvent les enfants vulnérables, profitant de leur innocence et de leur manque de compréhension des risques liés à Internet.

Techniquement, comment pouvons-nous protéger nos enfants ? Contactée en vue de répondre à nos interrogations, l’agence nationale de la sécurité cybernétique (Ansc) rappelle qu’elle a mis en garde à plusieurs reprises contre la mauvaise utilisation d’internet et des réseaux sociaux par les enfants ainsi que le manque de suivi parental. L’agence rappelle qu’elle met à la disposition des parents, via son site web, des services de contrôle parental gratuit, limitant l’accès à certains sites à contenu indésirable, ainsi qu’une application destinée à la sensibilisation des enfants contre de tels risques, plus un guide de sécurité cybernétique.

«Les parents peuvent soumettre une demande aux prestations de services Internet pour fournir un espace virtuel sécurisé et des mécanismes de surveillance pour protéger l’enfant contre toute exploitation. Nous devons également instaurer une culture du dialogue au sein de la famille et d’ouvrir des canaux de communication avec l’enfant et le sensibiliser aux phénomènes liés aux mauvais usages des nouvelles technologies», nous explique Amal Oueslati, chargée de communication à ladite agence.

L’Ansc a également mis en garde les enfants contre les messages qu’ils pourraient échanger avec des inconnus via les réseaux sociaux, en appelant les parents à un dialogue constructif avec leurs enfants, en expliquant que le processus de sollicitation des plus jeunes sur certains sites et plateformes se fait par le biais de manipulations psychologiques ou des tentations matérielles pour leurs soutirer des informations personnelles afin de les piéger et de les placer dans un état de manque voire d’addiction et les pousser à adopter des comportements répréhensibles.

Pour une citoyenneté cybernétique

Revenant sur ce cas de harcèlement choquant, le président de l’Association de Défense des droits de l’enfant, Moez Cherif, a déclaré que les dernières statistiques montrent que 83 % des enfants tunisiens sont exposés à la violence sous différentes formes.

« Les enfants mineurs sont la catégorie la plus exposée aux dangers d’Internet et de la cyberviolence, les parents sont le premier rempart contre ces formes de violence et doivent jouer un rôle crucial à cet effet, alors que leurs efforts de surveillance s’avèrent souvent limités » a-t-il expliqué à La Presse jugeant nécessaire de multiplier les campagnes de sensibilisation, en particulier dans les médias et dans l’espace numérique lui-même.

Cherif a souligné que la protection des enfants est une responsabilité collective et qu’il est de notre devoir d’informer les autorités compétentes au moindre cas de violence signalé. « Nous avons le devoir de protéger nos enfants et non de les contrôler. Les outils, moyens et connaissances informatiques des parents sont souvent limités par comparaison à ceux de leurs enfants, certes, mais les adultes sont appelés à redoubler de vigilance », a-t-il insisté.

Et de conclure que son association défend le principe de citoyenneté cybernétique car, selon ses dires, toute une culture de protection des enfants contre les crimes cybernétiques doit être instaurée au sein de la société et appuyée par l’Etat. A cet effet, il rappelle que l’Ancs met à la disposition des parents des kits de protection des enfants.

Selon notre interlocuteur, un grand travail de sensibilisation et d’information doit soutenir ces efforts de protection des mineurs dans l’espace numérique, affirmant que l’école publique doit également y adhérer et introduire de nouveaux modules d’éducation au numérique.

Des applications mises à la disposition des parents

En marge de ce grave cas de harcèlement, le ministère de la Famille rappelle que notre pays dispose d’un système juridique, social et institutionnel garantissant les droits de l’enfant et dissuadant toute menace qui met en péril son intérêt supérieur. Il souligne l’importance de respecter l’obligation de notifier le délégué à la protection de l’enfance de tout ce qui pourrait menacer la sécurité physique et morale de l’enfant.

Cependant, pour lutter contre ce fléau, il est essentiel que les parents, les éducateurs et les autorités prennent davantage de mesures pour protéger les jeunes internautes dans le cyberespace.

Cela peut passer par l’éducation des enfants sur les pratiques de sécurité en ligne, la surveillance de leur activité, l’utilisation de logiciels de contrôle parental et le signalement de toute activité suspecte aux autorités compétentes.

Les autorités devraient œuvrer à durcir les lois et les réglementations pour lutter contre la cybercriminalité visant les enfants, tout en collaborant avec les entreprises de technologie et les plateformes numériques pour développer des outils et des technologies qui peuvent aider à protéger les jeunes internautes fortement exposés, il est vrai !

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