Sécurité et souveraineté alimentaires en Tunisie | Faouzi Zayani, Expert en politiques agricoles et en développement durable : «Pour assurer une souveraineté alimentaire durable, les Etats doivent privilégier une agriculture raisonnée»

 

La souveraineté alimentaire concerne en premier lieu la quantité d’aliments disponibles ainsi que leur qualité et leur mise à disposition des populations. En deuxième lieu, elle accorde une importance aux conditions sociales et environnementales dans tout le processus de la production alimentaire. Elle concerne également la mise en place par les Etats de stocks stratégiques de produits alimentaires de base.

Pour assurer une souveraineté alimentaire durable, les Etats doivent privilégier une agriculture raisonnée, voire biologique, qui prenne en compte les spécificités de leurs pays ainsi que les changements climatiques qui frappent tous les continents de plus en plus, explique Faouzi Zayani, expert en politiques agricoles et en développement durable. Et d’ajouter «qu’il faut privilégier et encourager également l’agriculture familiale de proximité et particulièrement les cultures stratégiques telles que les céréales, les cultures fourragères et maraîchères».

Les changements climatiques : le défi majeur

Dans un monde qui change sans cesse, les pays sont confrontés à plusieurs défis. L’un des défis majeurs est les changements climatiques qui ont influé sur toutes les filières du secteur agricole.

Ces changements climatiques menacent la souveraineté alimentaire de la majorité des pays, la Tunisie en fait partie. «Le pays a connu une sécheresse pendant quatre années consécutives, une hausse remarquable des températures, l’apparition de nouvelles maladies et insectes qui menacent plusieurs cultures, ce qui a entraîné une baisse considérable de la production agricole.

Ajoutons à cela les événements que le monde a connus tels que les épidémies et les guerres qui sont une menace réelle pour la sécurité alimentaire pour notre pays et le reste du monde», souligne Zayani.    

Ces bouleversements si nombreux dans un monde globalisé sont des raisons sérieuses pour que les pays adoptent de vraies stratégies agricoles durables et résilientes afin d’assurer le minimum garanti d’autosuffisance alimentaire et permettre à la population une sécurité alimentaire.

Ainsi, pour comprendre quel rôle les gouvernements doivent jouer pour assurer une souveraineté alimentaire, «il faut se référer aux programmes présentés par les différents gouvernements et, en l’occurrence, le gouvernement tunisien». L’expert n’a pas manqué de rappeler que la souveraineté alimentaire en Tunisie présente des failles et cela à cause de plusieurs raisons : une absence de programmes moyen, court et long termes relatifs aux changements climatiques et particulièrement au problème du stress hydrique, «sans lequel aucune réforme ne pourra être efficace».

Pour lui, une autre absence de vision stratégique concerne le secteur agricole et en particulier le secteur céréalier. La production nationale des céréales est en baisse depuis des années et, malgré cette situation alarmante, les gouvernements successifs depuis une vingtaine d’années n’ont pas entrepris les réformes utiles et urgentes.

Nous importons une moyenne de 60 % de nos besoins en céréales, quant à la consommation nationale, elle est d’environ 32 millions de quintaux.

Par ailleurs, l’absence de programmes de vulgarisation et d’accompagnement des agriculteurs dans la majorité des filières fait que les agriculteurs sont livrés à eux-mêmes dans un monde globalisé, en perpétuelle mutation. «Et une absence de système de financement flexible et à la portée des besoins et des moyens des agriculteurs».

Agir en urgence

La sirène d’alarme est tirée depuis des années et il faut que tous les gouvernements confrontés au problème de la «dépendance alimentaire» agissent en urgence et même d’une manière collective entre pays voisins qui partagent parfois les mêmes conditions climatiques, le même stress hydrique et les mêmes dangers afin d’entreprendre des réformes agraires adaptées aux besoins de leurs pays tout en respectant l’environnement et les spécificités nationales. En ce sens, il est plus qu’urgent et utile de s’appuyer sur la recherche scientifique qui a prouvé qu’avec les changements climatiques, il faut opter pour des semences et des variétés locales qui sont résilientes et en même temps productives.

Aux dires de Zayani, il est nécessaire également d’opter pour des modes de cultures plus adaptés aux spécificités de chaque pays et notamment l’agriculture biologique, l’agriculture urbaine, l’aquaponie; l’hydroponie… Ces modes sont  plus économiques, plus productifs et respectent l’environnement.

Il a évoqué, en outre, la dépendance à l’égard des importations alimentaires qui est un processus destructeur pour chaque pays n’ayant pas conscience de ce problème.

Les conséquences sont néfastes pour l’économie nationale, pour le climat social et pour la souveraineté nationale. L’importation de produits alimentaires accable les finances publiques, creuse les déficits, aggrave l’endettement intérieur et extérieur et entraîne les pays dans une dépendance vers l’étranger et ce n’est pas n’importe quelle dépendance, c’est la plus grave et la plus humiliante. «Le monde vit de plus en plus de bouleversements, d’épidémies et de guerres. Souvent, les guerres cachent d’autres intérêts plus vicieux : des guerres à la recherche des nouvelles ressources en eau, de nouvelles terres agricoles fertiles…».

Tous les pays qui n’ont pas une autosuffisance alimentaire et importent massivement les produits de base de l’étranger ne sont pas réellement indépendants puisque l’alimentation de leurs peuples dépend des autres. Ils ne sont pas à l’abri de toute sorte d’instabilité comme les différents soulèvements populaires que le monde a connus, les possibilités de famines et l’instabilité politique.

Tout d’abord les différents sondages «montrent qu’il existe une frustration chez les agriculteurs et les citoyens qui ont l’impression que le secteur agricole est marginalisé.

Il ne représente pas chez les décideurs politiques une priorité nationale. Ils ont l’impression également que les gouvernements n’accordent pas l’intérêt nécessaire à ce qui se passe actuellement dans le monde en rapport avec les changements climatiques, géopolitiques et les répercussions négatives sur l’économie du pays plus encore sur la souveraineté alimentaire et  «l’indépendance agricole»».

Des réformes s’imposent

L’expert ajoute qu’une série de mesures et de réformes urgentes et concrètes s’imposent : une politique agricole audacieuse de subvention des agriculteurs tel que le modèle européen (politique agricole commune) qui subventionne l’agriculteur lorsqu’il produit et lorsqu’il ne produit pas.

Ce que nous remarquons actuellement est que les pays qui présentent des déficiences économiques structurelles sont des pays dont le secteur agricole et agroalimentaire souffre et n’est pas aussi réformé qu’il le faut.

« La digitalisation est une urgence absolue pour tout pays qui veut réformer le secteur agricole (gain de temps, de productivité et baisse des coûts). Il faut aussi impliquer la société civile dans toute démarche visant à la bonne gouvernance de la consommation d’eau potable ou d’irrigation».

Et de conclure : «Il faut opter pour les cultures stratégiques telles que les céréales aux dépens de cultures consommatrices d’eau et il est urgent de développer une industrie d’eau dans les pays qui connaissent un stress hydrique telle que la Tunisie, en se basant sur l’industrie de traitement des eaux usées et saumâtres, l’intelligence artificielle pour l’économie d’eau et, en dernier recours, la désalinisation des eaux de mer».

Toutes ces mesures constituent une approche rationnelle visant à assurer une indépendance énergétique et en ressources en eau, conditions indispensables pour une indépendance agricole et une souveraineté alimentaire.

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