Plus d’un mois s’est écoulé après la deuxième édition du festival « Manarat », mais quelque chose reste en l’air, sur les plages, dans les salles, dans les cœurs d’un public qui a découvert une nouvelle façon de voir les films, et une autre vision du cinéma et du monde. Un pont, des passerelles entre les deux rives de la Méditerranée que des réalisateurs, des comédiens et toute l’équipe du festival a essayé de bâtir. Mission accomplie, pour cet acteur et réalisateur méditerranéen et tunisien Helmi Dridi. Il y était en représentant du cinéma italien, à l’honneur pour l’édition Manarat 2019 avec son film «Taranta on the road ».

Helmi Dridi, avec une actualité aussi riche que méconnue en Tunisie trace son chemin sereinement, mais sans perdre des yeux le « pays natal ». Son parcours est celui d’un poète en transhumance, dont l’exil n’est forcé que par la liberté, l’Amour, et l’amour de l’art. Ses écoles vont du grand Nouri Bouzid à Lassaâd Ben Abdallah ou Ezzedine Gannoun, Imed Jomâa, Salvatore Allocca ou Jacques Malaterre… La mélancolie n’est jamais loin, cachée dans une voix qui s’est nourrie du soleil du pays natal et des contes que sa mère inventait pour enchanter ses nuits d’enfant. Entretien.

Vous étiez invité d’honneur au festival Manarat où vous, Tunisien, représentez pourtant le cinéma italien, n’est-ce pas un peu paradoxal ?
J’ai été effectivement invité à représenter le cinéma italien qui est à l’honneur pour cette deuxième édition de Manarat mais c’est essentiellement pour présenter le film italien « Taranta on the road » programmé à Manarat et dans lequel je joue. Sinon j’estime être ambassadeur de mes choix artistiques et projets paritairement. Il se trouve qu’aujourd’hui je travaille plus dans le cinéma italien. Je pourrais revenir bientôt pour représenter le cinéma français, ou japonais. Qui sait ?!

Pourquoi l’Italie, vous qui vivez plutôt en France ?
Cela a commencé par le film franco-italien « L’amore non perdona » du réalisateur Stefano Consiglio aux côtés de l’actrice française Ariane Ascaride. Je suis tombé amoureux de ce pays et à un moment j’ai même décidé à aller m’y installer avec ma famille. Quand je suis arrivé à Bari la première fois pour le tournage, c’était ma première fois en Italie, et je me suis senti tout de suite chez moi, comme en Tunisie. On partage énormément de choses avec l’Italie, c’est une culture méditerranéenne. Historiquement on a beaucoup de points communs et d’échanges. J’aime aussi le cinéma italien, j’ai été bercé par les films de Fellini, Visconti, Scola et autres grands réalisateurs qui ont marqué l’histoire du cinéma.

Vous venez avec un film italien, « Taranta on the road » de Salvatore Allocca, parlez-nous de ce film ?
C’est l’histoire d’un voyage, où on se découvre et où on se révèle. Le voyage de deux jeunes Tunisiens qui ne se connaissaient pas, mais qui devaient faire semblant d’être en couple pour se faire aider, et de trois musiciens italiens en quête de sens pour leur vie et leur art, la musique, la Taranta. La musique joue un rôle important dans le film, elle purifie l’âme !

Ce film est loin d’être le seul, votre filmographie étrangère est très riche mais on n’en entend presque pas parler en Tunisie, comment expliquez-vous cela?
Ça, il faut le demander aux organisateurs de festivals et aux distributeurs. Manarat, que je remercie beaucoup pour l’invitation, est le premier festival qui projette un de mes films étrangers. À titre d’exemple, le film a eu un très bon accueil auprès du public pendant les projections sur les plages, les gens sont venus me féliciter et me dire combien ils étaient fiers de voir des acteurs tunisiens dans des productions étrangères.

Qu’est-ce qui manque aujourd’hui au cinéma tunisien pour décoller comme une industrie culturelle viable ? 
Ce qui manque à mon sens est un marché : un public (en nombre), et surtout les moyens de ce public et son niveau de vie. C’est une équation mathématique et pas du tout artistique, car nous disposons aujourd’hui de très bons réalisateurs qui arrivent malgré tout à s’exporter à l’étranger et à s’imposer dans de grands festivals. Par ailleurs, il faut remarquer que tous les pays dotés d’une « industrie cinéma » ont en commun une démographie importante et une économie forte.
Le cinéma tunisien est pourtant une vitrine qui reflète l’image du pays. On doit à mon avis avoir plus d’encouragements de l’Etat, des entreprises tunisiennes et des chaînes de télé qui ont les moyens de financer le cinéma tunisien, comme le font Canal+, TF1 et France Télévisions en France.

Quel est votre regard sur ce festival, sur sa philosophie et sur l’offre filmique à la fois des films d’auteur et divertissants ?
Manarat a tout d’un grand festival. Il va chez les gens en proposant des projections sur les plages, contribue à l’animation de nos villes, et surtout propose des films d’auteur de qualité que le grand public n’a pas la possibilité de voir car ils ne sont malheureusement pas distribués dans nos salles. Je pense que Manarat va redonner à la Tunisie de l’éclat et du rayonnement culturel sur la Méditerranée.

Petit retour en arrière. A vos débuts, qu’est-ce qui vous a donné l’envie ou vous a révélé la vocation d ‘acteur?
Je pense que les choses se sont faites naturellement, et je me suis retrouvé dedans. Quand j’étais petit, ma mère nous racontait souvent des histoires; ces contes m’ont marqué jusqu’à aujourd’hui. Et comme la plupart des enfants, j’aimais aussi me transformer en quelqu’un d’autre, on me surnommait « Sombole », un des personnages phare de l’acteur égyptien « Mohamed Sobhi ».
J’aime écrire et inventer des histoires, ma première histoire date de ma quatrième année primaire, ma mère m’a aidé à l’écrire. Entre le jeu, et l’invention des histoires, l’écriture théâtrale s’est imposée à moi comme une évidence.

Vous avez donc pris le chemin des études théâtrales, malgré beaucoup de réticences autour de vous; d’où venait cette foi en l’art et dans le métier de comédien particulièrement ?
Avant d’entrer à l’école de théâtre, je travaillais déjà comme comédien. Tous ceux qui m’entouraient à l’époque m’ont découragé de faire l’école de théâtre. Ils me disaient que c’était dur d’en vivre et que mieux valait multiplier les sources de revenus. Mais moi, j’aime me battre, je croyais en moi, et je me disais que même s’il y avait seulement trois acteurs qui arrivaient à vivre de leur métier, je serais l’un d’eux.

Vous rendez hommage au théâtre presque à chaque occasion, quelle importance cette école revêt-elle pour vous?
Le théâtre m’a tout appris ou presque ! Le théâtre m’a poussé à lire, je n’étais pas bon en français, mais j’étais obligé de lire en français, les traductions des textes de Koltès, ou de Genet ne me suffisaient pas, j’avais besoin de les lire dans leur langue. Le théâtre, en peu de temps, nous permet de gagner en expérience. Car en incarnant des personnages, on vit leur vie, on adopte leur vision du monde et on acquiert un peu de leur expérience. Le théâtre ouvre les esprits, car, pour incarner un personnage, il faut le comprendre, et pour le comprendre il faut s’ouvrir à lui, le théâtre c’est une invitation à s’ouvrir à l’autre.

Vous décrivez votre métier d’acteur comme un exercice régulier de travail émotionnel, physique et imaginaire, comment le pratiquez-vous au quotidien?
Je continue à m’entraîner physiquement, je fais de la boxe, de la danse je lis, j’écris, je fais des photos, je regarde des films, je voyage, je rencontre des gens… Je vis, quoi ! Il n’y a pas meilleur aliment à l’artiste que de rester dans la vie.

Comment avez -vous pris la décision de partir?
J’avais toujours envie d’ailleurs, de découvrir d’autres pays, d’autres cultures, de me découvrir en allant à la rencontre de l’autre. Malheureusement, à un moment donné sous la dictature de Ben Ali, il n’y avait pas de place pour la différence. Il fallait penser, manger, célébrer, vivre de la même façon. J’avais l’impression qu’on allait finir comme des poules en batterie. L’injustice est aussi l’une des raisons qui m’a poussé à partir, les policiers par exemple étaient au-dessus de la loi, c’est ce qui explique la défiance et la tension contre les forces de l’ordre après la révolution. Et puis, il y a Frida comme dirait Jacques Brel, et ma Frida à moi, s’appelle Claire. L’amour est aussi une des raisons de mon départ.

Aujourd’hui, où en êtes-vous entre ces deux rives : un acteur méditerranéen, en transition, un émigré du cinéma, ou un citoyen du cinéma et du monde ?
J’aime beaucoup l’idée du nomadisme. L’homme est nomade de nature, c’est notre histoire, dans nos gènes; on est sédentaire depuis seulement 10.000 années. Et partout où il y aura des hommes, ce sera un chez-moi. Donc, je me vois comme un conteur qui fait le tour du monde pour raconter et raviver la flamme de notre humanité.

Votre premier rôle au cinéma, « Poupées d’argile » de Nouri Bouzid, est né d’une rencontre fortuite, quels sont les rencontres ou les hasards qui ont marqué des tournants dans votre vie ?
Les rencontres, il y en a plein et je me sens redevable à plusieurs personnes et à la vie en elle-même. Il y a ceux qui m’ont marqué positivement et ceux aussi qui m’ont marqué négativement, et là où je suis aujourd’hui est le fruit de toutes ces rencontres.

Même si vous n’êtes pas installé en Italie, vous y vivez et travaillez souvent, comment vivez-vous le repli identitaire que vit l’Europe en ce moment?
Pas seulement en Europe, en Amérique du Sud aussi, aux Etats-Unis… Regardez ce qui s’est passé chez nous après la révolution, la plupart des jeunes se sont enterrés dans la religion ou se sont radicalisés et les gens ont voté pour un parti qui prône le repli identitaire et qui essaye de nous renvoyer en l’an 622 ! Le repli identitaire trouve sa raison principale dans la peur qui s’alimente d’abord et essentiellement de l’ignorance, de la crise économique ou de la crise d’un système capitaliste à bout de souffle et enfin de la manipulation des médias qui essayent de maintenir ce système pourtant agonisant. Personnellement je n’ai pas peur, j’ai confiance en la vie et en l’art comme moteur pour changer les mentalités et ouvrir les esprits.

Vous passez par ici à Tunis, mais pour le moment vous restez là-bas, est-ce une condamnation ou un prix à payer pour réussir la carrière à laquelle vous aspirez ?
Bien sûr que la Tunisie me manque ! Mais mon exil je ne le vois pas comme une condamnation. J’ai fait le choix de partir au moment où j’ai commencé à être reconnu en Tunisie. C’est l’expérience, le voyage à travers la vie et les rencontres qui m’intéressent. La réussite viendra quand elle viendra toute seule sans que je la cherche, car j’essaye d’être entier dans tout ce que j’entreprends. Si j’avais été carriériste, je serais resté en Tunisie.

Quel regard portez-vous sur votre propre parcours ?
Je ne regarde pas derrière moi. Ce que j’ai fait est fait ! Je regarde ce que je n’ai pas encore fait, le champ infini des possibles qui se présente devant moi et j’essaye d’avancer à mon rythme en vivant le présent.

On pourra vous voir bientôt dans deux films tunisiens : que pouvez-vous nous en dire ?
Il y a le film « Daghbaji » de Mohamed Ali Mihoub, qui raconte une page importante de l’histoire de la résistance tunisienne, c’est un film pour la mémoire. Puis « Klando » de Madih Belaid, c’est un thriller politique, un film de genre que l’on n’a pas l’habitude de voir en Tunisie.

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