BOUJEMAA REMILI, intellectuel de gauche, dirigeant du parti Al Massar, membre fondateur de Nida Tounès

«Nous n’avons pas besoin d’une reproduction de Béji, mais d’hommes d’Etat qui gouvernent dans la sérénité»

La Tunisie s’est surpris elle-même en février 2011. Alors que l’élan révolutionnaire battait son plein avec Kasbah 1 et Kasbah 2 où étaient entremêlés dans une composition improbable, les syndicalistes, les gauchistes et les islamistes. Un homme de l’ancien régime devient l’homme providentiel et freine cette descente aux enfers.  Depuis, il a été à chaque fois l’homme de la situation. Ce qui s’est passé en Tunisie, c’est la rencontre entre un leader et un peuple. Ils ont œuvré ensemble dans l’édification démocratique, séculière. Béji a épousé l’air du temps. Il a compris que la Tunisie doit se mouvoir vers une nouvelle ère, celle de la démocratie avec les acquis sociaux et progressistes qui sont les siens et un peuple cultivé, une société civile active, etc.

Béji a trouvé autour de lui des hommes et des femmes dévoués et courageux. Il ne faut pas oublier le sit-in du Bardo. La démission du gouvernement de Ali Laârayedh. Ces moments forts. Quand on parle du miracle tunisien, c’est ce mélange de profondeur historique et culturelle et d’un présent que Béji a su mettre à profit. Il avait le bagage et l’expérience. Il connaît les institutions, leur mode de fonctionnement. Il était à l’aise avec la machine gouvernementale et s’était adapté à toutes les situations. Nous, la gauche, les démocrates, étions engagés pour mettre à profit notre crédit, notre vision. Et, soit dit en passant, la culture anti-gauche est vivace chez Béji. Nous le savons. C’est une culture bourguibienne. Bourguiba était anti-gauche.

Malgré cet obstacle historique, politique et culturel, nous avons misé sur le courant national, bourguibien avec ses contradictions, ses possibilités et ses limites. Comme Béji connaît parfaitement nos limites, il a été plus pragmatique que Bourguiba. Un pragmatisme stratégique imposé de fait par la révolution. C’est ce pragmatisme qui l’a poussé à traiter avec les islamistes également qui s’est avéré sur le plan politique assez productif. Pour ma part, j’ai quitté Al Massar pour rejoindre le mouvement Nida Tounès, parce que j’y croyais. J’ai été traité de traître, je n’étais pas le seul. Nous avons quitté Al Massar non pour trahir la cause de la gauche, mais pour mieux révéler la gauche à travers un projet national, praticable.

Nida Tounès et la gauche

Pour ce qui est du rapport entre Nida Tounès et la gauche, il a été souvent défini comme le parti des Quatre affluents (rawafed), alors que la réalité est plus simple. Nida Tounès est une alliance entre destouriens et gens de gauche. Pourrait alors se poser la question sur la profondeur de cette alliance et la manière dont BCE l’a envisagée. Béji a un sens très développé des  rapports de force. Les rapports de force de la Tunisie ne sont pas à gauche. Sa lecture de la Tunisie est une lecture destourienne, réformiste, sociale-démocrate et non pas droite libérale, je tiens à le préciser. En cela, il prolonge la pensée et la vision de Bourguiba. BCE considère que la gauche est une mouvance et non pas un centre. Ce n’est pas une question de sentiment, qu’il l’aime ou la déteste.  Mais c’est une lecture objective de la réalité. Si la révolution avait évolué au point que le pays bascule vers la gauche, Béji aurait choisi un homme de gauche et l’aurait placé. 

Une victoire effective pour les valeurs de la gauche

Il y a probablement deux périodes ; celle de la genèse et celle de la mise en œuvre de la construction du mouvement Nida Tounès. Pour la première période, il y a eu un réel mouvement de recherche de synthèse des deux composantes. Du moins, je peux me permettre d’affirmer que les gens de gauche ont considéré que la coalition avec les destouriens sur la base aussi bien de l’acquis de l’Etat national que des objectifs démocratiques de la révolution n’est pas une question d’opportunité politique mais de justesse historique. Néanmoins, c’est au cours des étapes suivantes de la formation de Nida Tounès, — non pas au début, lorsque Nida était mû par l’adversité —, mais surtout par la suite, lorsque la perspective de la conquête du pouvoir devenait quasi assurée, qu’avait commencé à circuler l’idée que la gauche n’était présente qu’en tant qu’appoint. Certains en ont tiré la stupide et hâtive conclusion que nous n’étions que des dupes, utilisés pour les besoins de la cause puis jetés le moment venu. Ils se trompent sur toute la ligne.

Avoir amené les destouriens à s’engager clairement et fermement sur un programme séculier, d’Etat civil, de démocratie, de pluralisme, d’égalité hommes-femmes, de droits de l’homme, d’ouverture civilisationnelle, de justice sociale et de souveraineté nationale était une victoire effective pour les valeurs de la gauche. Des valeurs désormais partagées avec un courant aussi enraciné que celui des destouriens. Quant au positionnement de pouvoir dans les rouages de l’Etat, il était évident que s’il fallait ramener et contre toute rationalité politique à une question de rapports de force, il est évident que la gauche était nettement désavantagée. C’est, à mon avis, le travers dans lequel était tombé Nida Tounès et qui a précipité sa perte. Cela avait-il un lien avec une culture destourienne ou bourguibienne, y compris chez BCE, de méfiance de la gauche ? Oui et non. Le Destour puise sa culture à la fois dans la Zeitouna et le collège Sadiki. Ce serait à travers ces deux institutions que se situerait la tunisianité destourienne. Ce qui n’a pas empêché ce courant historique et fondateur d’entretenir des rapports plutôt de type utilitariste avec les grands courants de pensée occidentaux.

Bourguiba avait jusqu’à sa mort, sur son bureau, un seul portrait, celui du socialiste Mendès France. Alain Savary et Jean Daniel étaient également très proches de lui. Mais, Bourguiba et l’ensemble des gens du Destour étaient attachés à l’Occident libéral et à l’Amérique en particulier. Ce qui n’a pas empêché la recherche de rapprochements avec le cartel des gauches ou le front populaire en France, lorsqu’ils avaient accédé au pouvoir. Tel est l’historique et tels sont aussi bien les destouriens en général et BCE en particulier. Nous les connaissons bien. Beaucoup mieux qu’ils ne le pensent. Ce qui ne nous a pas empêchés de faire, à partir de 2012, un travail admirable qui a marqué l’histoire de la Tunisie. Mieux, non seulement nous ne regrettons rien de ce parcours, considéré comme étant original et innovant. Mais nous sommes toujours engagés sur la même voie, avec, tout de même, une ou deux leçons tirées de l’expérience.      

La prise de pouvoir a été faite par un pouvoir non intégré, non structuré. Je dois ajouter que Nida Tounès, et ce jusqu’aux élections, était contre l’exclusion, en faveur des valeurs apportées par la révolution ; la démocratie. Une fusion s’est alors opérée. Les conjonctures nous imposaient de taire nos différences, de les éluder.  Avec le succès des élections, quand est venu le temps de gouverner, les destouriens ont renoué avec leurs vieux réflexes. Des nominations avaient été plus ou moins contestées. Personnellement, j’étais dans la cellule des nominations.  Il n’est pas utile de revenir sur cela. Mais la gestion du pouvoir a été pénible, d’abord parce que la société est difficile à gérer, et, surtout, parce que le parti était un patchwork. On pensait qu’il arriverait à se consolider et à ses différentes composantes de se souder. C’était une erreur. La prise de pouvoir a été faite par une formation non constituée, non intégrée, non structurée. C’était à ce niveau-là que se situe le plus grand obstacle qui avait entravé la marche de Nida Tounès, mais également celle de Béji à la tête du pays.

La suite, tout le monde la connaît. Il y a eu l’implosion de Nida Tounès. Ennahdha s’est trouvée propulsée à la tête du premier groupe parlementaire à l’Assemblée. Ensuite le parti a remporté en grande partie les municipales. Après avoir gouverné en cachette, derrière Nida Tounès et derrière Béji, avec un seul ministère, celui de l’Emploi, Rached Ghannouchi a déclaré que le temps est venu à Ennahdha pour gouverner le pays.

L’implosion de Nida Tounès est une perte sèche politique et nationale. Mais je dois dire que Nida n’était plus aux yeux de Béji une priorité. Je crois qu’il était quelque part déçu de son personnel politique, il y a de quoi. Maintenant dès la détérioration de la santé de Béji, les gens ont commencé à se poser des questions quant à l’héritage. Nous avions œuvré à l’époque, en toute discrétion, pour que Béji fasse une déclaration pour se dédouaner de tous les problèmes engendrés par l’islam politique. C’était prévu à quelques semaines de la maladie et de la mort.

Quelques heures après la mort, les gens n’ont retenu de son passage que le bilan positif, une image reluisante. La mort a relativisé les points négatifs qui ont entaché par moments son mandat.

Les perspectives

Les Tunisiens sont devenus orphelins, c’est l’un des sentiments persistants qui s’est dégagé lors des funérailles et quelques jours après. C’est une erreur. Il faut aller de l’avant. Nous avons perdu Béji. Ce qu’il faut dire aux Tunisiens: n’allez pas chercher un nouveau Béji. Une reproduction de Béji. Nous avons besoin d’hommes d’Etat qui gouvernent dans la sérénité.

A mon avis, deux types de perspectives se présentent : ou bien ce charabia que nous constatons aujourd’hui. Une multitude de candidats à la présidentielle, aucun d’eux n’a daigné présenter son programme à ce jour. Nous disons stop au charlatanisme. Le candidat qui se sent de taille doit nous présenter ses propositions, ses solutions aux problèmes de la Tunisie, politiques, institutionnels et de développement. Il nous faut des réponses précises, claires et applicables.

Pour ce qui est de la question islamiste, la Tunisie n’est pas définitivement obligée d’aller jusqu’à les faire participer au pouvoir. A mon avis, le fait de gouverner avec Ennahdha n’est pas un principe absolu. Béji, avant sa mort, a précisé qu’il a coupé avec ce parti. Ennahdha sous la Troïka était particulièrement marquée par des tragédies qui ont frappé le pays; l’envoi des jeunes vers les lieux de conflits, les assassinats politiques, la montée du terrorisme, les attentats. Celui qui maintenant compte mettre la main dans la main avec l’islam politique aura à payer un lourd tribut. Ce passif depuis la révolution à nos jours, non seulement en Tunisie mais dans la région.

H.L.

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