Entretien avec René Trabelsi, ministre du Tourisme et de l’Artisanat : «Nous avons franchi le cap des 7 millions de touristes»

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C’est une interview qui fait le bilan d’une saison touristique florissante. Une saison qui n’est pas encore terminée, le tourisme de l’arrière-saison retrouve des couleurs avec l’ouverture de certaines zones, jadis interdites. Avec le ministre du Tourisme, nous avons parlé longuement de l’impact de la faillite du voyagiste britannique Thomas Cook. Pour certains pays, comme l’Espagne, c’est un désastre. La Tunisie, elle, encaisse le coup, mais arrive à se maintenir à flot. Certains hôteliers, en revanche, sont dans une véritable impasse. Il faudra les aider, plaide-t-il.

La saison touristique touche à sa fin, c’est une saison florissante dans laquelle des records ont été battus. Avez-vous les statistiques officielles à nous révéler ?

Heureusement pour la Tunisie, les mois de septembre et octobre sont considérés comme faisant partie de la haute saison, l’île de Djerba affiche complet à 100% jusqu’au 2 octobre. D’autres hôtels à Hammamet, Monastir et Sousse sont également fulls. Nous avons une très belle arrière-saison. Le mois de novembre s’annonce prospère. Les régions de Tozeur, Tataouine, Nefta et Douz, leurs indicateurs sont au vert. C’est ce à quoi nous aspirons, des produits décalés qui commencent à se redéployer, alors qu’il y avait des restrictions sur le désert tunisien pour des raisons sécuritaires.

Avez-vous une estimation du nombre des entrées ? 

Il faut savoir que certains hôtels du Sud étaient fermés, ils vont rouvrir cette saison. Dans cette région, on a tendance à intégrer les campements dans le calcul du nombre de touristes. Prochainement, l’événement des dunes électroniques aura lieu les 16 et 17 novembre. La saison n’est donc pas finie. Mais on sait déjà qu’elle est bonne. L’essentiel pour nous c’est de travailler sur l’arrière-saison. La moyenne et la basse saison qui se déroulent du 1er novembre jusqu’à fin mars. Pour la période de fin d’année et comme l’année dernière, nous aurons un bon taux de remplissage. Une nouveauté, nous avons gardé les avions charters de certaines destinations avec le soutien du ministère du Tourisme. Nous avons négocié avec les tour-opérateurs pour qu’ils ne suppriment pas la chaîne des charters en provenance de Russie, par exemple.

Et  les recettes sont-elles bonnes ?

Les chiffres communiqués par la Banque centrale en témoignent. Nous sommes à 44% de plus que l’année dernière. Nous sommes en permanence dans une dynamique positive. Le tourisme est en train d’impulser vers l’avant l’économie tunisienne. Aujourd’hui, la Banque centrale annonce 106 jours de réserves de devises grâce aux recettes du tourisme. Cela a été annoncé par le gouverneur lui-même. Suite aux réunions que nous avons faites avec la Banque centrale et la profession, une des recommandations qui en ont résulté, c’est d’inciter les étrangers à payer en euro et surtout signer les contrats en euro. C’est très important, les devises qui rentrent par ces circuits font beaucoup de bien. Le 25 septembre, nous avons franchi le cap des 7 millions de touristes. Un beau chiffre. Mais il nous reste 2 millions pour atteindre nos objectifs. Mathématiquement, si nous restons sur cette lancée, l’objectif sera réalisé d’ici le 31 décembre.

Hélas, un événement grave vient entacher ce tableau, la faillite de Thomas Cook. Cela fait des années qu’on parle des difficultés du voyagiste britannique. Mais à partir du mois de mai, la faillite était probable voire très possible, qu’est-ce que vous avez fait à partir de cette date, avez-vous pris les devants pour pouvoir réagir à temps ?

Honnêtement, personne n’était au courant. Bien sûr, on entendait parler par la presse des difficultés de Thomas Cook, comme c’est le cas pour d’autres compagnies dans le monde. Mais Thomas Cook est un géant du tourisme mondial, coté en Bourse, qui a 107 avions qui volent, qui a des dizaines d’hôtels dans les meilleurs pays touristiques, qui gère 600 agences de voyages et emploie près de 22 mille collaborateurs dans le monde.

Est-vous en train de nous dire que la faillite de Thomas Cook est une surprise ?

Elle était inattendue, on a entendu parler d’investisseurs, de grands groupes chinois, en l’occurrence, en train d’investir dans le tourisme et les compagnies aériennes. Cela n’a pas abouti visiblement pour le cas de Thomas Cook. Mais les plus grands pays touristiques sont touchés, la Turquie est touchée 15 fois plus que la Tunisie, l’Espagne est impactée 20 fois plus que la Tunisie. Mais encore l’ile Maurice, la République dominicaine, le Brésil, le Mexique, l’Italie. Ces pays n’ont pas vu venir l’affaire de Thomas Cook.

Vous avez réuni un comité de crise, le lendemain de l’annonce de la faillite, n’est-ce pas ?

Il fallait réunir tous les intervenants, la réunion s’est tenue le 24 septembre, au lendemain du dépôt du bilan. Je voudrais revenir sur la réunion qui s’est tenue avec l’équipe de Thomas Cook, ici, dans ce bureau au mois de mai que vous avez évoquée. Cette équipe est venue nous parler de la stratégie future de Thomas Cook. Le voyagiste planifiait alors des stratégies pour les années à venir. Ses représentants ont évoqué le handicap de la langue chez le personnel des hôtels tunisiens, la qualité des services, l’accueil à l’aéroport, la nourriture dans les hôtels. Nous avons parlé de la façon dont ils voient la promotion de la destination Tunisie.

Dans cet ordre-là, Thomas Cook a-t-il signé des contrats avec des instances officielles tunisiennes ? La Tunisie a-t-elle versé de l’argent à Thomas Cook pour promouvoir la destination ?

Non. Aucun contrat, aucun versement, même pas un dinar n’a été attribué à Thomas Cook. Nous avons juste eu une réunion pour les écouter. Ils devaient revenir vers nous pour proposer un plan de travail qui impliquerait les hôteliers concernés en vue d’officialiser les réformes qui seraient introduites.

Combien de touristes anglais sont en ce moment en Tunisie, 3800 environ, parlez-nous de vos négociations avec les Anglais ?

Tous les touristes anglais qui se trouvent en Tunisie le jour du dépôt de bilan, le lundi 23 septembre, jusqu’à la fin de leurs vacances, je tiens à dire qu’il n’y a pas eu de départ anticipé, seront pris en charge par le gouvernement britannique, même les clients qui sont arrivés depuis une semaine. C’est-à-dire qui se trouvent en Tunisie le jour de l’annonce de la faillite seront également pris en charge.

C’est un point fort à votre actif, qui a été ébruité même à l’étranger. On sait que René Trabelsi s’en est assez bien sorti dans ses négociations avec les Anglais. Seulement avant le 23 septembre, il y a bien une ardoise laissée par Thomas Cook, qui est moyennement de deux mois, vous dites. Qui va prendre en charge cette ardoise ?

Le dépôt de bilan est déclaré. Le gouvernement nomme des administrateurs judiciaires qui vont commencer par faire l’état des lieux de la boîte. Par la suite, ils recevront les requêtes des hôteliers, des fournisseurs, des pétroliers et chacun doit envoyer ses factures. Logiquement, les biens de la boîte seront vendus et l’argent sera distribué.  Par ailleurs, des assurances et des fonds sont mis à contribution pour payer les factures.

Vous allez suivre cette affaire de près pour que les dettes laissées par le voyagiste soient remboursées ?

Nous allons suivre cela de près, s’il le faut nous allons engager des avocats et accompagner les hôteliers tunisiens dans leurs démarches. L’ambassadrice britannique a confirmé qu’elle sera avec nous. Son Excellence sera le relais entre le gouvernement britannique, nous et les administrateurs. Mais honnêtement, il faut le dire, ça prendra du temps, deux à trois ans en moyenne.

La Tunisie perd avec la faillite de Thomas Cook des parts de marché, comment comptez-vous les remplacer ?

Thomas Cook a fait jusqu’au 20 septembre 107 mille clients sur la Tunisie. L’objectif était de 140 mille. Les 40 mille touristes restants peuvent être remplacés facilement. Ensuite, nous avons commencé à entreprendre des démarches avec d’autres représentants de l’Ontt à Londres et avec l’ambassadrice britannique. Nous avons demandé aux assurances chargées des départs futurs des clients Thomas Cook qui ont déjà réservé de les garder sur la destination initiale, s’ils ont réservé sur la Tunisie, ils viendront mais avec des concurrents du voyagiste en faillite. J’ai appris aujourd’hui par un hôtelier à Hammamet qu’il y a des annulations des touristes de Thomas Cook mais a reçu en même temps des réservations des mêmes clients et à la même date via d’autres agences. Les assurances sont en train de payer les futurs départs. Dans d’autres pays comme la Belgique ou l’Allemagne, c’est la même situation.

En France, le système est différent, dites-vous, expliquez-nous de quelle manière les touristes seront-ils maintenus ?

Pour la France, j’ai une bonne nouvelle, compte tenu de mes relations avec les tour-opérateurs français, je les ai appelés un par un. Toutes les réservations prévues sur Thomas Cook, Jet tours qui est une de ses filiales, seront maintenues sur la Tunisie via d’autres tour-opérateurs. Donc, on ne perd pas les réservations qui sont déjà dans les tuyaux. C’est très important. De même, peut-être que Thomas Cook, Jet tours France seront rachetés d’ici lundi par un autre groupe français. Le système juridique français n’est pas le même qu’en Angleterre. En France, une demande de liquidation judiciaire est déposée, cela permet de ne plus payer les fournisseurs, en d’autres termes de stopper l’hémorragie. D’ici vendredi, en France, la liquidation définitive est déclarée. Cela permet de gagner du temps le week-end. Lundi, un repreneur reprend l’affaire. Les juges des tribunaux de commerce n’aiment pas faire traîner les affaires en liquidation, cela entraîne beaucoup de dégâts. Donc, le marché français est sauvé.

Qu’en est-il des hôteliers tunisiens ?

C’est le seul grave incident. Nos hôteliers ne seront pas payés. On fera tout pour qu’ils le soient. Au lieu qu’ils encaissent normalement d’ici le 3 octobre, leurs payements seront reportés. Il faut aider nos hôteliers qui ont engagé de grands travaux pour travailler justement avec le marché anglais qui est exigeant. C’est un marché porté sur la sécurité, sur l’hygiène dans les hôtels, sur le respect de l’environnement. Ces hôtels ont fait des travaux et forcément ont contracté des crédits. Il faut trouver des solutions pour reporter les charges, les remboursements de crédits, décaler les échéances ainsi que le payement des impôts. Nous sommes face à une situation technique. La facturation a été faite pour Thomas Cook, la TVA a été payée par les hôteliers à l’Etat, mais ils n’ont pas encaissé leur argent. C’est délicat. Cela laisse un vide dans la trésorerie des hôteliers, il faudra qu’ils soient épaulés. On ne va pas faire ce qu’a fait la Turquie, l’Etat a donné de l’argent aux hôteliers en 24h pour les aider à survivre. Les hôteliers tunisiens n’ont pas demandé de l’argent, mais de l’aide et des délais. Je pense qu’il faudra les écouter. 

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