Les entreprises citoyennes : Il faut donner la chance à la chance

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Commençons par une question : pourquoi se permet-on de jeter le discrédit sur tout ce qu’on ne peut pas contrôler et mettre sous sa domination, sans avoir une argumentation décisive et claire pour justifier sa prise de position ?

Pour on ne sait quelle raison, à peine a-t-on annoncé la décision de lancer et de créer des «Entreprises citoyennes» que l’on s’est lancé dans une véritable campagne de dénigrement, prédisant l’échec, les déboires, voire la débâcle future de ces entreprises qui n’étaient qu’au stade de projet.

Bien entendu et cela se comprend, certains gardent à l’esprit ce qui s’est passé dans les années 1960/1970, lorsqu’on s’est lancé dans un coopératisme mal préparé, fortement politisé, sans avoir préparé le terrain, convaincu et surtout expliqué aux futurs coopérants les buts et objectifs. Les regroupements se sont faits sous la contrainte et les menaces, au point d’avoir enregistré de véritables drames.

La Tunisie, à cette époque, n’avait pas autant de cadres hautement qualifiés, des structures aussi consistantes, dans tous les domaines et surtout un niveau intellectuel et des moyens de communication et une liberté d’expression aussi étendue. Et, effectivement, ce fut la débâcle.

On n’a rien inventé

Le fait de regrouper les petites entreprises, agricoles ou autres, n’est pas du tout une nouveauté dans ce monde.

En fait, on n’a rien inventé. Depuis la nuit des temps, l’homme s’est retrouvé dans l’obligation, a compris, qu’il lui fallait se rapprocher de celui qui est en mesure de l’aider, d’alléger ses frais de production, de résoudre ses problèmes en ayant recours à ceux qui pourraient faciliter l’accès aux moyens d’action.

Le tissu coopératif donc existe bel et bien chez nous et d’après l’étude élaborée tout récemment par l’Association tuniso-allemande de développement coopératif et le ministère de l’Agriculture, on compte pas moins de 390 sociétés mutuelles des services agricoles, 35 coopératives (dans les secteurs de l’artisanat, du textile…), ainsi que 18 unités coopératives de production agricole qui exploitent 16.000 ha de terres domaniales.

On n’entend pas beaucoup parler de ces unités, alors qu’elles constituent des exemples qu’il aurait fallu étudier et… tirer les conclusions, étant donné que l’exemple est en mesure de nous faire gagner un temps précieux et aurait le don de nous faire éviter bien des déboires.

Lourdeurs et absence de structures

Ces coopératives affrontent des problèmes au niveau des lourdeurs administratives dues surtout à l’absence de structures d’accueil pour résoudre les problèmes qu’elles rencontrent et entravent leur bon fonctionnement.

C’est dire que les textes, régissant ces «entreprises citoyennes» (décret présidentiel n°15 du 21 mars 2022) qui ne sont autres que des «coopératives», devraient être accessibles, clairs, le moins rebutants possibles et surtout rationnels et opérationnels.

La bonne nouvelle, c’est que des jeunes de très bon niveau ont compris l’avantage de travailler pour leur compte et ne pas compter sur la bonté divine pour se voir offrir une ressource pour vivre décemment. Cela a commencé, a-t-on annoncé, par cinq entreprises et on s’achemine pour boucler la cinquantaine dans un court laps de temps. Cela fera sans aucun doute tache d’huile, car nous croyons en la force de création et d’initiative de la majorité de ces diplômés qui n’attendent qu’encouragement et prise en compte de leurs doléances. En fin de compte, ces entreprises citoyennes ne mobiliseront pas ces seuls diplômés, mais seront créatrices d’emplois. On aura besoin de main-d’œuvre, d’artisans pour fabriquer ou réparer, de transporteurs, et autres petites mains qui interviendront et animeront le marché du travail.

Cela commence bien

Ces entreprises sont, en effet, appelées à grandir et il serait intéressant de prendre l’exemple de ce qu’on a déjà fait au niveau de cette évolution : une entreprise, bien de chez nous, a commencé par produire des poulets de chair, des poulets de ponte, puis cela a évolué en s’ouvrant sur les équipements propres à cette activité, sur la réfrigération, a débouché sur les plats ou spécialités préparées, etc.

La société en voie de création dans ce cadre, à La Manouba, «Manouba El Baya» est sur cette voie. Elle regroupera des personnes qualifiées, se propose d’exploiter 500 ha et suivra un programme évolutif qui comprendra de grandes cultures, fourrage, arbres fruitiers, élevage, tourisme écologique, transformation, distillation, etc.

Quand on sait que l’agriculture tunisienne repose à plus de quatre-vingts pour cent sur des exploitations ne dépassant pas une vingtaine d’hectares, cela n’a rien à voir avec la vision de ce qu’on projette pour constituer de grands ensembles évolutifs qui deviendront forcément des outils de production qui se respectent.

Des ensembles pareils sont, en fin de compte, une chance pour ceux qui veulent réellement travailler et faire valoir leurs capacités productrices. Ils finiront par faire oublier les déboires de ces petits exploitants qui trouvent du mal pour avoir des moyens d’investissement, des semences, pour mobiliser du matériel, avoir du fourrage, des pièces détachées, etc. De pauvres gens qui perdent jusqu’à leur dignité, exploités par des pontes qui les plongent dans la misère et les poussent vers l’abandon.

Volontarisme et enthousiasme

C’est dire que le volontarisme et l’enthousiasme sont là. Ce regroupement volontaire d’hommes et de femmes s’assimile à un besoin de donner un sens à une vie où le travail l’emporte sur la paresse et la fatalité. Cela tranche avec ces rassemblements désordonnés et mal encadrés, très souvent politisés, que l’on voit de temps à autre pour réclamer du travail.

Nous partons du principe que l’Etat est responsable de l’éducation du citoyen (vivement la reprise en main de ce secteur !), de sa protection (police, garde nationale et armée veillent au grain) et des soins, qu’il se doit de lui prodiguer en cas de maladie (la reprise du contrôle de la pandémie Covid- 19). Et cela s’arrête là.

Le travail, c’est à l’initiative de ce que l’individu possède, a acquis, grâce à ses études ou sa formation. La paresse n’a jamais nourri son homme.

Il n’y a pas que l’agriculture. La relance du travail artisanal dans un pays classé touristique, l’industrie légère, l’agroalimentaire, les services, le commerce, l’exportation, l’écologie, la transformation, etc. sont des domaines où les regroupements des moyens et des connaissances sont une force créatrice.

En fin de compte, la pseudo-politisation de notre population par des plateaux et des débats démagogiques et creux, la tendance à faire croire que l’Etat providence doit pourvoir à tout ce dont a besoin le citoyen, l’absence d’éducation à l’effort, au travail et à l’initiative personnelle sont entre autres des handicaps de relance qu’il faudrait combattre.

Notre jeunesse, nos cadres, notre main-d’œuvre valent beaucoup mieux ce à quoi on les voue. Du combustible pour alimenter les feux de la discorde et de la paresse. Ces «chantiers de reboisement», que l’on a créés un peu partout pour acheter la paix sociale, ne sont que des poids, des boulets fixés aux chevilles d’un pays qui les traîne en vain. La formation de ces hommes et femmes, leur redéploiement vers des activités de production plus à même de préserver leur dignité sont une urgence. Ces entreprises citoyennes auront besoin de bras et de soutien.

Dialogue et réflexion

Mais pour leur réussite, ce ne sera pas le label «le cousin, les copains, et le voisin d’abord» qui doit prévaloir, mais bien la priorité au plus méritant.

Le fait que le capital est à base participative où, démocratiquement chacun peut faire entendre sa voix, qu’il y a partage des risques et des bénéfices, on n’aura donc pas besoin de syndicats pour défendre quoi que ce soit.

Tout peut être résolu par le dialogue et la réflexion et non par des grèves qui brisent l’élan, faussent les prévisions et causent la perte des acquis, en dépit de ce qu’elles pourraient avoir comme justification. «L’autogouvernement» sera de rigueur, dans un monde où presque tout a changé ou est en voie de changement. Le monde coopératif est en pleine expansion dans tous les pays qui comptent. Le regroupement, l’entraide, reviennent en force pour lutter contre l’inflation, l’individualisme, la spéculation et le capitalisme vorace qu’imposent des groupes de personnes qui, en mettant la main sur tous les leviers de production, donc de création de richesses, ont tout faussé.

De toutes les façons, ne serait-ce que pour ouvrir la voie à ceux qui, vraiment, veulent devenir des forces de travail productrices, ces «entreprises citoyennes» méritent qu’on leur donne la chance d’exister et de s’épanouir. Il serait malintentionné de les condamner à l’avance.

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