Du train blanc au train bleu : Autres temps, autres mœurs

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Le risque d’obsolescence est très élevé pour les rames de la ligne TGM plus d’une quarantaine d’années après leur mise en service. 

La campagne de lutte contre la fraude entamée récemment par la Transtu, en particulier au niveau de la ligne ferroviaire qui porte depuis 1905 l’appellation officielle de  Tunis-Goulette-Marsa (TGM), a été favorablement accueillie par les usagers de cette ligne. A la déprédation s’ajoute le phénomène bien connu chez nous, celui de la resquille qui a porté un réel coup dur à la situation financière de cette société. Ce phénomène a tellement pris de l’ampleur ces dernières années qu’il s’apparente beaucoup plus à un droit acquis pour la majorité des usagers. Selon le témoignage des habitués de cette ligne, même les lycéens n’avaient plus besoin de payer un abonnement scolaire ou universitaire au cours de l’année.

Les rares campagnes menées en ce sens par les agents de contrôle de la Transtu et les campagnes de sensibilisation n’ont jamais découragé les resquilleurs. Les pertes accusées chaque année sont estimées à 20 millions de dinars incluant les métros et les bus, ce qui est de nature à impacter la situation financière de la société et rend difficile sinon impossible les opérations d’entretien des rames du TGM.  Au moment où  le RFR a été mis sur les rails après une longue attente,  le petit train bleu du TGM est mis sur la paille avec des rames en piteux état sous l’effet de la surexploitation (plus de 40 ans). Il s’enlaidit d’un jour à l’autre et n’est plus ce qu’il était.

Il fut un temps où les resquilleurs se comptaient sur les doigts d’une seule main. Dans les années 70 et 80, les contrôleurs de la ligne TGM notamment imposaient le respect de par leur sérieux et leur uniforme qui rappelait celui des policiers. La barbe rasée, la chemise blanche bien propre et l’uniforme de couleur bleu gris, ils parlaient peu et travaillaient beaucoup. Ils étaient d’un tempérament flegmatique, même quand ils sont acculés à sanctionner un usager pris en situation de fraude. Le passage du train blanc en bois des années soixante au train bleu «moderne» a été marqué, semble-t-il, par un changement de comportement aussi bien chez les usagers de cette ligne que chez les contrôleurs.

C’est ainsi que lors des campagnes de lutte contre la fraude, du moins au niveau de la ligne TGM, on ne peut plus faire la différence entre un contrôleur qui se pointe à l’entrée de la gare et un simple citoyen. Il est vrai que, des fois, les contrôleurs  portent des brassards ou des badges qui les différencient des usagers, mais ce n’est pas toujours le cas. Parfois, vous êtes installés en première classe et voilà qu’une personne monte dans le train en vociférant «Les billets et les abonnements».  Bien sûr, on comprend tout de suite de par son comportement et non de sa tenue vestimentaire qu’il fait partie du personnel des contrôleurs de la Transtu, mais le temps de s’exécuter, il n’est plus là. Quelquefois, son comportement ne fait que mettre les nerfs des usagers à fleur de peau. En effet, il arrive que le contrôle est effectué selon des normes «bien sélectives» dont seul l’agent investi de cette mission en détient le secret.

Ceci sans compter le comportement parfois agressif observé chez quelques (on précise bien quelques) contrôleurs qui ne semblent pas bien formés à cette tâche et qui ont un faible pour les gros mots et les injures.  Ne pas faire dans la dentelle est une chose, mais employer les méthodes fortes et faire fi de l‘application de la loi dans les règles, en est une autre. Tout le monde se souvient de la scène de violence choquante postée par un vidéaste en décembre 2017, montrant un usager en fraude en train de se faire tabasser par des contrôleurs dans le train de la banlieue sud de Tunis. Une scène qui en dit long sur la formation des contrôleurs pour cette tâche. Certes, le comportement des usagers en situation de fraude ne doit nullement passer sous silence mais dans ce cas, il faut appliquer la  loi sans fouler aux pieds les droits des usagers même s’ils sont en situation de fraude.

Parfois, à la sortie de la gare de Tunis, deux agents relevant de la Transtu,  souvent sans badge ni uniforme de travail, tentent vainement de contrôler les nombreux passagers. Le spectacle tourne à la dérision avec des resquilleurs qui passent sous le nez de ces contrôleurs. Ne fallait-il pas installer des points de contrôle pour mener à bien cette mission?

Il est à signaler que la baisse du nombre de rames et la montée du phénomène de la fraude  ont considérablement contribué à la chute des recettes directes, qui se sont élevées à environ 40 millions de dinars en 2022, contre plus de 70 millions de dinars en 2010, selon un communiqué publié en février par le ministère de tutelle. 40% des passagers sont des resquilleurs et c’est là l’une des raisons de la baisse des recettes, occasionnant des pertes estimées à 20 millions de dinars annuels, dévoile la même source.

TGM, les mêmes promesses de 2017 à 2023 !

Contrairement aux rames de métro desservant  le Grand Tunis, celles de la ligne TGM dont la date d’exploitation remonte à plus d’une quarantaine d’années   sont en nette dégradation et n’offrent plus les conditions d’un transport décent avec des vitres qui ne ferment plus, des sièges cassés, délabrés et de la saleté partout. «Bientôt de nouvelles rames pour la ligne ferroviaire du TGM» ont annoncé à longueur d’années les responsables du ministère du Transport sauf que l’arrivée de ces nouvelles rames est toujours renvoyée aux calendes grecques.  

En 2017, l’ancien P.d.g. de la Transtu, Salah Belaid, avait annoncé que la société allait lancer un appel d’offres pour l’acquisition de 18 rames pour la ligne TGM. Le coût total s’élève à 150 MD. L’appel d’offres a, depuis, pris beaucoup de retard et c’est la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) qui est venue au secours de la Transtu en lui accordant en décembre 2019 un prêt de 45 millions d’euros destinés au financement de 50% dudit projet.

En 2019, Hichem Ben Ahmed, ministre du Transport à cette époque, annonce à son tour que la Transtu  œuvrait de pied ferme pour le renouvellement de la flotte des rames de cette ligne. En 2023, on est toujours à ce stade et le communiqué publié par le ministère du Transport en février 2023 concernant le projet (toujours en cours) relatif à l’acquisition de 18 rames pour la ligne TGM après la signature des conventions de financement y afférentes, n’apporte rien de nouveau. En fait, c’est la même information annoncée en 2017 par l’ancien p.d.g. de la Transtu, Salah Belaid. Toutefois,  la Transtu a bien fait de communiquer et clarifier sans fard à l’opinion publique l’état des lieux de cette entreprise, marqué par une situation financière très difficile et caractérisé par des «des difficultés structurelles», selon le même communiqué.

Après plus d’une quarantaine d’années de service, le train bleu desservant la ligne Tunis-Goulette-Marsa, continue à rouler et risque à tout moment de ne plus être en mesure de desservir cette ligne sous l’effet de la surexploitation. La transtu ne peut mieux faire pour l’instant. Selon le ministère du Transport, cette société «se heurte à des difficultés en termes de mobilisation des fonds nécessaires pour honorer ses engagements, dans la mesure où sa dette a atteint, l’année dernière, 1880 millions de dinars, dont 230 millions de dinars, auprès des banques et des fournisseurs de pièces de rechange, outre le fait qu’elle a du mal à honorer ses engagements auprès des fournisseurs publics».

Parmi les facteurs qui ont contribué à cette descente aux enfers de l’endettement,  il y a lieu de citer la fraude ainsi que les attaques en nette augmentation contre les agents et le matériel roulant. Les pertes subies par la Transtu  sont énormes. Penser à lutter et à mener des campagnes, c’est toujours bien, mais respecter les droits des usagers et leur garantir des moyens de transport  dans des conditions confortables, c’est encore mieux, notamment au niveau de la ligne TGM.

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