Journées chorégraphiques de Carthage : Ne bousculez pas la vieille dame

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La table ronde proposée le mardi 13 juin dans le cadre de la 5e édition des Journées chorégraphiques de Carthage sous le titre «De la troupe nationale des arts populaires à la danse populaire contemporaine » a choisi de réfléchir sur la relation qui peut paraître houleuse entre la Troupe nationale des arts populaire, qui a fait des matériaux anthropologiques du corps dansant une marque de fabrique et les formes nouvelles qui puisent dans ce même patrimoine commun pour une écriture contemporaine, libre et créative.

La Tunisie post-coloniale, qui cherche à se construire à la fois identitairement et économiquement, va choisir de passer par la danse pour exporter une image de sa culture à travers le monde par les danses traditionnelles. De pays en pays, la Troupe nationale des arts populaires va gagner de nombreux prix et communiquer sur le pays de manière à appuyer les efforts d’un tourisme naissant et d’une économie en expansion.

En même temps, voire bien avant, une danse hybride et principalement citadine naît dans les cabarets « cafichanta », où il n’est pas rare de voir des hommes travestis en femmes qui nouent le fameux hzem féminin autour de leurs hanches et se produisent à des moments bien précis le temps d’un spectacle, d’une fête ou d’une cérémonie. Et puis il y a ces danses de Rboukh que les hommes « les Zoufris », mot issu du français «ouvrier», où des hommes vont se retrouver pour danser ensemble afin d’oublier la pénibilité de leurs journées harassantes.

De toutes ces danses que l’on appelle populaires, traditionnelles ou folkloriques va se poser, bien plus tard et avec l’avènement de la « Danse contemporaine » en Tunisie, une question pertinente et fondamentale aux jeunes chorégraphes. Peut-on s’inspirer, voire mettre en scène ces danses et ce rapport à l’autre et à soi, pour réinventer une autre façon d’être au public ?

Mais ces nouvelles approches qui brouillent les codes de réception d’un spectacle, où le danseur utilise les codes de cette danse ancestrale qui le raconte, raconte son histoire avec un territoire, avec une famille, qui le plonge aux confins de son identité, peuvent-elles coexister ? Sont-elles contemporaines par leurs formes intrinsèques ou par le cadre dans lequel elles sont mises en scène ?

La table ronde proposée le mardi 13 juin dans le cadre de la 5e édition des Journées chorégraphiques de Carthage a choisi de questionner la relation qui peut paraître houleuse entre la Troupe nationale des arts populaires qui a fait des matériaux anthropologiques du corps dansant une marque de fabrique et devenue dépositaire officielle d’un art délogé de son contexte initial pour devenir, sous la forme de chorégraphies et de tableaux dansants une part d’une mémoire fixée à préserver les formes nouvelles qui puisent dans ce même patrimoine commun pour une écriture contemporaine, libre et créative.

En présence de Tarak Ouni, membre de la troupe depuis les années quatre-vingt, Mohamed Aissaoui, danseur contemporain, Malek Sebai, danseuse chorégraphe et directrice du ballet du théâtre de l’Opéra, la table ronde, modérée par Souad Mattoussi, avait pour objectif d’éclairer l’assistance sur la genèse, la vocation, la mission et les choix entrepris par la troupe nationale des arts populaires depuis sa création dans les années post-indépendance (les années soixante). La troupe était une belle carte postale qui mettait en avant la diversité culturelle et patrimoniale de la Tunisie comme destination touristique, elle était une des vitrines et ambassadrice des plus luisantes images de la culture et du patrimoine tunisiens à l’étranger. Elle fut également un outil de construction de l’identité tunisienne à travers un matériau anthropologie vivant collecté, transmis et perpétué à travers les générations.

La Troupe nationale des arts populaires avec ses costumes, les rythmes, la musique, les pas de danse, les accessoires est, jusqu’à nos jours, un tableau riche, dense et intense de ce qu’on voulait montrer de la Tunisie de l’indépendance. En même temps, c’était une manière d’institutionnaliser une expression populaire, pour la mettre dans un cadre maîtrisé face à l’original ou originel, souvent subversif, considéré en ce temps-là comme marginal, vulgaire, indomptable.

La volonté politique allait aussi dans ce sens qui voulait élever cette expression populaire, spontanée, innée à un rang plus prestigieux, celui d’un ballet avec son organisation, sa structure, sa mission et son esthétique.

Ce que Tarak Ouni explique avec beaucoup de fierté est tout le travail entrepris durant des décennies pour collecter, conserver et raffiner la gestuelle d’une danse ancestrale. Le répertoire dont la troupe est dépositaire brasse toute la Tunisie en rythme et danse.  La troupe est passée également par une période de disgrâce et la menace de sa disparition était réelle. Tarak Ouni témoigne également de cette période où seules la détermination et la passion des membres de la troupe ont fait qu’elle renaisse de ses cendres et retrouve une partie de sa gloire au sein du théâtre de l’opéra au cœur de la Cité de la culture.

Pour Mohamed Aissaoui, ses rapports avec la danse populaire ou traditionnelle sont passionnels voire viscéraux. Ce sont ses diverses rencontres avec Ghezala, Saida Elkhadhra et Mahrez alias Maherzia ( danseur travesti des kafichanta) qui l’ont mené sur ce chemin-là. Il découvre l’arrière-boutique de cette image impeccable de la danse populaire. Cette gestuelle, qui était à la base brute, nature, rustre et qui fut affinée, embellie, sublimée par une approche chorégraphique esthétisante, était trop lisse pour Aissaoui. Il est parti à la recherche des origines, de cet aspect rugueux et ancestral. Sa démarche est transgenre, transgénérationnelle dans une écriture qui transgresse le formatage pour retrouver les origines.

La danse comme une élégie à la vie, comme une affirmation de l’appartenance de l’individu à une identité régionale. La danse pour les femmes, celle pour les hommes, du bassin à la frappe au sol du talon, de la danse du cavalier à celle qui, avec des déhanchements calés sur un rythme immuable, célèbre le bassin des femmes porteuses de vie, se conjuguent selon les visions, aussi diverses et multiples que le sont les artistes à travers les décennies. Entre l’institution qui œuvre dans la conservation, la préservation et la restauration d’un patrimoine immatériel à transmettre comme un legs et une nouvelle génération qui prend à bras le corps une mémoire collective et en fait sienne, il n’y a point de divergence. Des démarches qui se complètent, s’opposent, se heurtent sans forcément s’annuler, ne font qu’alimenter une dynamique créative qui opère sans jamais fléchir.

La Troupe nationale des arts populaires aura tout à gagner en redevenant une institution de référence, une source où l’on puise l’information et l’apprentissage, en s’ouvrant sur des expériences innovantes. Tout en gardant son ballet qui perpétue une mémoire, qui a encore et toujours son public nostalgique, elle pourrait réfléchir à s’ouvrir sur de nouvelles pistes de recherche, de proposer un enseignement qui met en même temps l’origine du pas et ses variations. Car quand il s’agit d’un patrimoine immatériel, les pistes et les voies sont aussi diverses que les individus. Et la danse comme un des arts les plus expressifs ne se fait pas transmission de savoir-faire. Ce savoir-faire qui se forme par stratification, par ajout et par sensibilité. Sans trop bousculer la vieille dame (la Troupe nationale des arts populaires) qui est bien installée dans ses repères et qui garde précieusement ses acquis, on devrait faire un effort pour accueillir et accepter toute forme d’innovation et d’exploration à laquelle elle semble, pour le moment, réfractaire.

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