Alimentation animale : Les raisons de la hausse «forcée» des prix 

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A quelques jours de l’Aïd El Idha, l’envolée des prix des moutons règne sur la totalité des marchés de bétail du pays. Cette hausse, estimée à 20% pour cette année, est due essentiellement au coût élevé de l’alimentation du bétail, à la sécheresse…, mais aussi à la hausse des prix mondiaux des matières premières nécessaires à l’élevage.

Aujourd’hui, tout le monde est conscient que l’élevage coûte énormément cher, surtout qu’on a passé deux années difficiles en raison de la crise sanitaire liée à la pandémie du Covid-19. Un contexte national qui ne fait pas exception à la règle puisque chaque année, à l’approche de l’Aïd El Idha, tout le monde s’accorde à dire que la fête du sacrifice sera plus coûteuse cette année à cause de la hausse des prix de l’alimentation des ovins, qui s’est répercutée sur le prix du mouton.

En Tunisie, trois grands groupes industriels (Poulina, Alco-Rose Blanche Group- et Alfa) se sont imposés comme leaders de l’approvisionnement en matières premières, à savoir le maïs et le tourteau de soja. Mais ces entreprises elles-mêmes se procurent le tourteau de soja auprès de la société « Carthage Grains », qui en est le seul fournisseur local.

Suivre la politique de l’Etat

Face à cette situation, l’entreprise en question se trouve sur le banc des accusés, étant donné que, selon des informations qui circulent sur la Toile, il s’agit de la seule société qui se charge de l’importation des matières premières pour ces aliments (soja et maïs), qui fixe les prix ainsi que la qualité comme elle veut et qui détient, à cet effet, le monopole de ce marché. Elle est donc à l’origine de l’augmentation excessive du coût de production et du manque enregistré en matière d’aliments composés pour bétail.

Contactée par La Presse pour commenter cette affaire et éclairer l’opinion publique, une source fiable au sein de « Carthage Grains » nous a précisé qu’il existe une confusion pour ce qui est du rôle de la société dans ce secteur et que, depuis sa création en 2008, elle suit la politique de l’Etat dans ce domaine.

«Spécialisée dans la transformation locale des graines oléagineuses en huiles et protéines végétales, « Carthage Grains » assure, depuis sa création, une production sans arrêt pour couvrir les besoins du pays afin de répondre à ses besoins alimentaires », nous a-t-on confié.

Afin d’expliquer davantage les détails de cette affaire, notre source a indiqué que le réseau de distribution actuel n’a pas été créé par « Carthage Grains ». Revenons dans le temps. Jusqu’en 1996, c’était l’Office des céréales qui était officiellement et exclusivement chargé de l’importation et de la distribution du maïs et du tourteau de soja sur le marché tunisien.

Mais après cette date, l’Office s’est retiré et s’est désengagé de cette activité et on a mis au point un cahier des charges pour régir les importations de maïs et du tourteau de soja.

En 2008, «Carthage Grains » est devenue le seul fournisseur de tourteau de soja du pays.  Et depuis le 19 février 2021, le ministère du Commerce a imposé à «Carthage Grains» d’ouvrir ses ventes au grand public en appliquant la même marge bénéficiaire aux grandes entreprises et aux agriculteurs. Désormais, n’importe quel producteur a la possibilité de se procurer du soja sans passer par les intermédiaires.

Une économie de 100 millions de dinars

« Carthage Grains a entamé ses activités sur le marché tunisien en 2008, avec deux produits qui étaient importés à 100%, à savoir l’huile et le tourteau de soja. Il s’agit donc d’une unité industrielle qui, au fil des années, a créé de la valeur ajoutée puisqu’elle importe la graine de soja qu’elle transforme pour produire localement l’huile et le tourteau de soja… Le fait d’importer les graines et les transformer localement fait économiser à l’Etat tunisien chaque année entre 80 et 100 millions de dinars en termes d’importation. De ce fait, « Carthage Grains » a pris la place des fournisseurs étrangers, mais elle n’a rien à voir avec le maïs, alors que, selon certaines allégations, on entend parler que nous avons le monopole de l’importation de graines de soja et de maïs…, et que la société fixe les prix selon son gré, d’autant plus qu’il n’y a pas de concurrence loyale ! Toujours selon les allégations, « Carthage Grains » compte seulement cinq clients, alors qu’on a une liste d’une centaine de clients dont presque tous les producteurs d’aliments composés. Aujourd’hui, 30% de notre production est destiné aux petits producteurs d’aliments composés et aux petits éleveurs et 70% au trois grands groupes sur le marché », nous a-t-on expliqué.

Sur un autre plan, notre source a ajouté que les ministères de l’Agriculture et du Commerce suivent un rapport quotidien de « Carthage Grains » sur la production quotidienne, l’intégration de nouvelles graines, les ventes, les clients…, pour permettre à l’Etat de bien gérer le stock stratégique, et éviter ainsi les carences sur le marché afin de mieux gérer les besoins du marché… Tout cet effort est suivi d’une série de réunions continues pour déterminer la situation des stocks, le besoin d’importer ou pas…

«Malgré toutes les difficultés (déchargement, approvisionnement des graines…), « Carthage Grains » arrive à approvisionner le marché dans de bonnes conditions. A titre d’exemple, au mois de mai 2023, la société a fourni 34.000 t de tourteau de soja contre une consommation moyenne nationale estimée à 35.000 t… La société fait, donc, partie de la solution et non du problème et, contrairement à ce qui a été écrit, « Carthage Grains » n’est pas la cause derrière cette hausse de prix d’aliments de bétail dans le pays. Aujourd’hui, « Carthage Grains » fournit le tourteau de soja avec un prix qui est contrôlé et fixé par l’Etat. Ce produit est accessible à tout le monde et on continue, toujours, à travailler pour produire des produits d’origine tunisienne, ce qui est conforme à la politique générale du pays, car avec un prix fluctuant selon le marché international et selon l’offre et la demande, la solution réside dans la production locale des produits de substitution, de tourteaux ou de l’huile de soja », a-t-il expliqué.

Le recours aux importations, une mesure de plus en plus insoutenable

C’est dans cette même démarche que la société a pris en main, depuis 2014, le projet de la relance de la filière colza en Tunisie, dans l’esprit de sortir de la dépendance pour assurer la sécurité alimentaire au pays et donner un second souffle à cette filière.

« Chaque tonne de colza produite localement est une substitution à une partie de tourteau et de l’huile de soja, mais avec une production nationale à 100%. D’autant plus que l’huile de colza est une huile de très bonne qualité, meilleure que le soja et le tournesol…, outre que le tourteau de colza est riche en protéines. Pour ce faire, « Carthage Grains » a investi énormément dans le colza et on a avancé sur ce chemin. Dans ce même cadre et dans la continuité de ces efforts, cette année, la société a signé des partenariats avec l’Utap, l’Inrat, l’Inat…, pour la recherche scientifique et pour la recherche de semences locales avec plus de 200 sorties sur le terrain organisées en collaboration avec le Crda…, nous avons également beaucoup de synergie avec les différents acteurs et nous avons fait un travail en amont pour développer davantage la filière et assurer la proximité avec les producteurs pour les accompagner, les encadrer, leur assurer le suivi nécessaire… Tous ont donné des performances extraordinaires en plus d’une assistance technique  aux agriculteurs. Cette culture a prouvé son efficacité avec des rendements doublés et une résilience confirmée par rapport aux céréales, ce qui est conforme aux orientations générales du pays et du gouvernement pour affirmer la souveraineté alimentaire. Et pour la première fois, les pouvoirs publics ont manifesté leur détermination pour soutenir cette filière avec une projection 2023-2025 pour la culture de colza, pour passer de 28.000 ha de colza cultivés en 2023, à 42.000 ha en 2024, et atteindre 52.000 ha à l’horizon de 2025. À cet égard, le colza est devenu une composante de la stratégie nationale de l’Etat. Par ailleurs, au sein du ministère, il y a une commission entière pour assurer le suivi de la récolte, une autre pour assurer et soutenir le suivi technique… Il y a même une commission « ad hoc » qui réunit tous les acteurs pour identifier les contraintes de production entre le transformateur, le collecteur et le producteur », a expliqué notre interlocuteur.

Et d’ajouter : « Cette année, on a introduit un mécanisme d’assurance avec la Ctama. « Carthage Grains » a assuré les agriculteurs qui font du colza, le tout dans une perspective de coopération avec la compagnie d’assurance, pour la pérennité et la durabilité de la filière. On est, donc, très engagé en amont avec les différents acteurs, car le colza, c’est une réponse pour demain, c’est le futur face au pari de production de l’agriculture et les besoins du pays en céréales, en huile végétale et en aliments de bétails ».

Pour conclure, notre source nous a affirmé que le recours aux importations est une mesure de plus en plus insoutenable avec notamment les pénuries alimentaires qui se multiplient, la dévaluation du dinar tunisien, les demandes de plus en plus croissantes, la flambée des prix à l’importation… D’où la nécessité et l’urgence d’une stratégie globale axée sur la souveraineté alimentaire. « Cette dernière exige que notre pays mobilise ses ressources naturelles, humaines, économiques et technologiques pour augmenter et améliorer sa production locale d’aliments et réduire sa dépendance externe. A cette fin, encourager une filière territorialisée constitue un outil pertinent. Le but étant de créer un cercle vertueux pour l’économie du pays où l’émergence d’une production locale d’huiles et protéines végétales permet non seulement d’améliorer la productivité des assolements céréaliers, mais également de limiter le recours aux importations ».

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