Note de lecture: Deux Coréennes, Souvenirs du pays d’où l’on ne peut s’échapper

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Livre-témoignage écrit par Seh-Lynn et Jihyun Park


Par Mustapha KHAMMARI | Journaliste, ancien ambassadeur, intéressé par la géopolitique et par l’histoire de la Corée


 Les leaders des pays du G8 (ex-G5, G6, G7au gré des entrées et sorties notamment de l’Urss punie pour son invasion de l’Ukraine puis du nouveau mastodonte chinois) se sont réunis à Hiroshima en mai dernier pour leur quarante-neuvième sommet consacré à “L’examen des questions brûlantes de l’heure”.

En cette période de guerre en Ukraine et des menaces qu’elle fait peser sur la paix mondiale, « le sommet d’Hiroshima », rappelle ceux de Téhéran (décembre 1943) Yalta (février 1945), Potsdam (juillet 1945) et autres retrouvailles entre les “big three”, les chefs d’Etat ou de gouvernement des USA, Urss et G.-B. qui se partageaient le monde après la Seconde Guerre mondiale.

Ils étaient trois à décider du devenir des cinq continents, alors qu’ils sont aujourd’hui huit “puissants” à se pencher, encore une fois, sur les menaces qui guettent la paix, pendant que se poursuit une dangereuse confrontation entre Ukrainiens et Russes avec, en prime, des menaces réitérées par Moscou d’anéantissement nucléaire.

Le G8 et après ?

L’autre objet servi à la table du G8 d’Hiroshima est le jeu tout aussi dangereux du dirigeant nord-coréen, avec les lancements intempestifs de missiles qu’il affirme destinés à transporter des ogives nucléaires.

Les sanctions économiques, synonyme de famine, ajoutées à l’isolement diplomatique de la Corée du Nord, toujours paria de la communauté internationale, ne semblent pas dissuader Kim Jong un, qui s’en tient à l’exigence, vitale à ses yeux, de la garantie internationale de non-agression contre son pays s’il répondait aux injonctions lui intimant l’injonction de détruire son arsenal balistique et nucléaire.

Le dirigeant nord-coréen se réfère toujours à l’exemple de la Libye et de l’Irak, envahis par la coalition des puissances occidentales dirigée par les Etats-Unis d’Amérique avec la participation de l’Otan.

Le sort réservé aux deux dirigeants hante Kim Jung Un : les chefs d’Etat irakien et libyen ont été exécutés, le premier, par suite d’un simulacre de procès conduit par le proconsul américain Bremer, sous apparence de justice irakienne partisane, dictée par les opposants au parti Baath, à titre de vengeance. Des exécutions d’opposants et autres atrocités sont reprochées à Saddam Hussein, son chef. Le deuxième, le colonel Kadhafi, chef de la Jamahiriya libyenne, ciblé par un raid de l’Otan avant d’être achevé par ses compatriotes en service commandé. L’atrocité de ces exécutions et le sort réservé aux dépouilles des deux suppliciés, expliqueraient la persistance de Kim Ju à poursuivre les tirs de missiles qu’il croit dissuasifs, face à d’éventuelles « agressions » américaines et alliées contre son pays. L’effet des sanctions internationales, déjà insupportables pour la population nord-coréenne souffrant périodiquement de famines ravageuses en pertes humaines, est décuplé par l’absence de libertés et de droits, sous un régime totalitaire soumis à la seule volonté du guide suprême. Le régime nord-coréen verrouille le pays et empêche toute ”contamination” de son peuple par des “influences étrangères”, néfastes à son goût.

Le dictateur nord-coréen avait-il, peut-être, saisi les dangers que sa politique fait courir à son pays lorsqu’il accepta de rencontrer, à deux reprises, son vis-à-vis sud-coréen, le Président Moon Jae in, d’abord le 27 avril 2018 sur la ligne de démarcation de la zone démilitarisée séparant la Corée en deux, puis le 18 septembre de la même année à Pyongyang où un accueil coloré et chaleureux avait été préparé au Président sud-coréen ? C’était le deuxième chef d’Etat du sud,  à se rendre en visite dans la capitale du nord, après la visite inédite, en 2000 du Président Kim Dae Jung, qui lui avait valu le prix Nobel de la Paix. La rencontre  des  dirigeants des deux Corées sur la ligne de démarcation avec les gestes symboliques dont Kim Ju avait voulu la marquer en entraînant son vis-à-vis sur le côté nord-coréen de la ligne de partage, vraisemblablement pour lui manifester un avant-goût d’un pays enfin réunifiée, eut lieu là où fut cosigné le 27 juillet 1953 l’armistice par  des représentants de la Chine et la Corée du nord face à des représentants de l’ONU qui avait réuni, dans le village de Panmunjom — aujourd’hui  absorbé du côté nord du 28e parallèle par la DMZ — l ’accord d’armistice. Ce fut l’évènement majeur de l’Histoire de la Corée parce qu’il consacra la division de la péninsule avec des effets pervers graves qui continuent d’impacter les relations entre les composantes d’un même peuple : le pays est coupé en deux avec une partie nord, verrouillée, et une autre, au sud, toujours menacée par la politique aventureuse du pouvoir du nord. L’accord d’armistice avait stoppé les opérations militaires de la guerre intercoréenne (1950/1953), dans une sorte de statu quo qui ne mit pas fin à la guerre, dont le spectre continue de hanter la population sud-coréenne. On peut en découvrir un aperçu dans l’interview que j’ai réalisée avec l’écrivaine sud-coréenne Mme Seh-Lynn qui a présenté en mai dernier à la librairie Al Kitab, à Tunis, son livre-témoignage d’une Nord-Coréenne qui a fui son Pays. Sous-titré Souvenirs d’un pays d’où l’on ne peut s’échapper », le livre porte le titre Deux coréennes.

Le sommet intercoréen, suivi d’un deuxième à Pyongyang, avait suscité l’espoir de trouver une issue vers le règlement d’un conflit qui déchire un peuple depuis soixante-dix ans.

Alors que Kim Jong Un déclarait être « inondé par l’émotion », le Président sud-coréen, lui, ravi, espérait de ce sommet la proclamation de la fin de l’état de guerre par la signature d’une déclaration qui remplacerait l’accord de Panmunjom du 27 juillet 1953.

Le Président sud-coréen a multiplié les contacts destinés à réunir Donald Trump et Kim Jung un, une première dans la chronique laborieuse de la guéguerre entre Washington et Pyongyang. Ce sommet historique eut lieu à Singapour le 12 juin 2018, sans suite !

Itinéraire de souffrances et lueur d’espoir

Moon Jae In terminera son mandat unique à la Maison Bleue, alors siège de la présidence de la République sud-coréenne, sans avoir réussi à réaliser la fin de l’état de guerre entre le sud et le nord. Il cultive son jardin et observe la tournure d’évènements qu’il ne maîtrise plus avec sûrement le regret de ne pas avoir mis fin aux incertitudes qui menacent son pays du fait de la persistance de la crise de confiance avec le dirigeant du nord.

J’y reviendrai en commentaire de la présentation du livre Deux Coréennes et de l’interview de son autrice Mme Seh-Lynn. Ce livre est né d’une rencontre entre l’écrivaine et son interlocutrice Mme Jihyun Park, réfugiée nord-coréenne en Grande Bretagne. Les Nord-Coréens sont des centaines à avoir fui leur pays. Plusieurs livres racontent des histoires poignantes de fugitifs qui quittent la Corée du nord généralement à travers la frontière chinoise. Un trafic organisé par des passeurs permet aux réfugiés contre payement de fortes sommes, de traverser souvent à la nage la rivière Tumen qui est la frontière entre la Chine et la Corée du nord avant d’etre conduits par des filières jusqu’en Corée du sud, non sans avoir rencontré de grandes difficultés et souffert, habités par la peur d’être dénoncés aux autorités nord coréennes ou chinoises. Ces dernières n’hésitent pas, s’ils les arrêtent, à les remettre sans délai aux mains des gardes-frontières nord-coréens.

Deux Coréennes est un témoignage émouvant dont la lecture est édifiante parce qu’il retrace un itinéraire de vie comme aucun être humain ne pourrait supporter, un itinéraire de peur, de privations et de crainte permanente d’être dénoncé, emprisonné ou banni, sinon exécuté sur la place publique. Le témoignage de Mme Jihyun Park est, cependant, malgré les privations qu’il décrit et qui introduisent le lecteur dans un monde d’inhumanité, de privations et de mort, un appel à garder espoir, un témoignage certes décrivant la violence subie dans un pays reclus, épinglé par la communauté internationale. Le revers est qu’en sanctionnant le régime de Pyongyang, l’ONU, avec les puissances qui la commandent, punit en fait la population coréenne du nord. Elle subit des famines cycliques, des privations, vit en dehors du temps du monde et demeure avec le peuple palestinien un exemple éclatant de l’incurie de la communauté internationale, insensible aux souffrances et au désarroi qu’ils subissent. Le dictateur nord-coréen, appuyé sur ses « jouets nucléaires et balistiques » éradicateurs de toute vie sur terre, campé sur son intransigeance, entend relever le défi que lancent “injustement les ennemis de son pays”, dit-il – à son peuple – La propagande faisant crier à tue-tête  les haut-parleurs de la radio du régime appuyés par les  images de son unique chaîne de télévision, rappelle  les Nords-Coréens à longueur de journée dans les rues comme dans les usines et les champs à « leur  devoir » : celui de résister à l’ennemi et défendre la patrie  par tous les moyens, y compris par l’usage de l’arme nucléaire. Mme Jihyun Park témoigne certes des étapes de ses souffrances, celles de sa famille, de son village, de son peuple. Elle le fait cependant en adressant un message dénué de haine, sans ressentiment, ni désir de vengeance.

Ce message  que les lecteurs peuvent entendre  en lisant le livre traduit une volonté de l’autrice, malgré les mauvais souvenirs de son témoin et l’atmosphère d’insécurité que ressentent les Sud-Coréens dont Mme Seh-Lynn décrit un aspect à travers sa réaction face aux bruits d’hélicoptères volant bas de nuit à Séoul, véhicule une espérance partagée entre ces deux Coréennes appartenant à un pays coupé de force en deux entités, l’un au sud et l’autre au nord et qui nourrissent l’espoir de se retrouver un jour dans un territoire réunifié, après avoir réussi à cicatriser la blessure du partage imposé « hors de la volonté des Coréens. » Au Sud comme au Nord, vivent les survivants de soixante mille familles séparées par la ligne d’armistice. Des parents se sont retrouvés privés de leurs enfants et ne les ont plus revus depuis soixante-dix ans. Beaucoup sont décédés. Les rares rencontres négociées par des commissions mixtes qui aboutissaient à des accords pour de courtes retrouvailles — à de rares occasions — d’un nombre restreint de membres de familles séparées, ont été interrompues.

En préambule de ses Deux Coréennes, Sey-Lynn, rappelle que « La Corée du Nord et la Corée du Sud vivent toujours en guerre parce qu’il n’y a jamais eu de traité de paix. Cependant, il faut, ajoute-t-elle, qu’on se trouve des raisons de survivre à un état de guerre froide, dans un climat permanent d’adversité. La plupart des Coréens craignent d’aborder de manière détachée ce sujet, trop sérieux pour qu’il puisse être évoqué pendant un repas de famille. C’est, en effet, une angoisse permanente que des non-Coréens ne peuvent ressentir. Lorsqu’on regarde par exemple la tonalité des chansons en Corée, qu’on examine ce que le cinéma coréen véhicule par son aspect sombre, on décèle une violence extrême parce que l’histoire tragique de la guerre, aujourd’hui dissimulée par le cours du temps, demeure sous-jacente. Elle est présente dans tous les espaces de la vie en Corée du Sud.

« Imaginez un pays où, pendant trente-cinq ans, tout était à refaire. Pour le peuple coréen, c’était une question de survie : Soit on travaille très dur et on s’en sort, soit on se fait massacrer par le régime communiste qui a occupé une  partie du territoire de notre pays».

« Cette hantise de la guerre, écrit-elle, occupe toujours les esprits. Mes grands-parents et mes parents, alors adolescents ont vécu les affres de la guerre. Ils conservent dans leurs mémoires, maintenant que la guerre est, en apparence, terminée, la hantise d’une autre guerre possible, provoquée par une nouvelle attaque venant de Corée du Nord».

Travailler ou mourir

“Pour nous, Coréens du Sud, c’était soit devenir un pays économiquement puissant pour faire face à cette agressivité du Nord, soit laisser nos esprits et nos énergies obnubilés par la crainte de menaces permanentes et invisibles. Les Coréens du Sud ont tranché et fait le choix idoine, celui de compter sur eux-mêmes pour gagner leur vie et construire une puissance qui les met à l’abri d’une nouvelle guerre, avec ses conséquences désastreuses. La dimension psychologique qui a marqué l’après-guerre peut, à mon avis, expliquer le réveil des Sud-coréens. Nous avons également eu un Président de la République, Park Chung Hee, qui a mis le pays sur le droit chemin. Il a fait valoir et mis en pratique un courant de pensée et une méthode au service de l’absolue nécessité de reconstruire le pays. Il a été bien entendu. Le peuple a créé un mouvement de reconstruction qui s’est exprimé et a été réalisé dans une solidarité incroyable. (0n sait que les Coréennes ont mis leurs bijoux à la disposition de l’Etat pour éviter l’effondrement des finances publiques pendant les moments de crise. (NDLR) « Vingt ans durant, les Sud-Coréens ont tout sacrifié pour valoriser l’économie du pays, tout en supportant un régime dictatorial.

Développement, démocratie et dictature

« Le Président Park Chung Hee a certes été beaucoup critiqué en Occident ainsi que par toutes les nations démocratiquement avancées. La Corée a pris, il faut le reconnaître, beaucoup de retard en démocratie. Ce retard perdure aujourd’hui et frustre toute une génération qui a souffert de la dictature, laquelle, il faut le souligner, a quand même profité au pays. Park Chung Hee a, en effet, développé une vision claire de l’étape avancée du progrès où il voulait mener l’économie sud-coréenne. Toute dictature a, bien sûr, ses côtés négatifs, mais quand un pays se trouve en difficulté, la rigueur peut sauver le peuple de la misère. Je me demande – et je peux dire que j’y crois – s’il n’y aura pas dans le futur une révision de l’appréciation de l’œuvre accomplie par le Président Park Chung Hee dont on reconnaît maintenant qu’il est le père du miracle coréen. Je pense que cela remet en cause certaines notions et provoque des questionnements concernant la démocratie : est-ce que le développement précède ou suit la démocratie ? On doit constater que la réflexion est bloquée à ce propos. Il est facile de mettre des étiquettes partout et dire vous avez eu un dictateur pendant vingt ou trente ans. C’est vrai ! On en a eu mais il faut aussi voir de là où on est parti. C’était un pays détruit. Quelqu’un est venu prendre les destinées du pays en main et a dû tout reconstruire, pour réaliser le miracle qui est aujourd’hui reconnu et loué à travers le monde. Park Chung Hee l’a fait, certes au prix de grands sacrifices. Il a en a récolté des critiques. La démocratie a souffert mais in fine le pays a réalisé ce miracle coréen, qu’on loue et dont le prix a été payé par la génération de mes grands-parents et de mes parents. Ma génération et celle de mes enfants profitent de ce miracle qui enchante mes enfants lorsqu’ils constatent autour d’eux sur les bancs des universités hors de Corée l’admiration vouée à leur pays. Sont fiers d’être coréens. Quand j’avais moi-même seize ans et que je vivais en Tunisie où mon père était ambassadeur, il n’y avait pas cette vision de la Corée, pays lointain qu’on connaissait à peine, confondant Corée, Chine et Japon. Je me souviens que j’expliquais que j’étais du Sud et qu’il y avait la Corée du Nord, sans que cela soit complètement compris. Aujourd’hui, grâce au K-Pop, aux feuilletons télévisés, à la cuisine et au cinéma coréens, c’est une invasion culturelle coréenne qui déferle sur le monde et conforte le « miracle économique coréen ». Il s’agit d’une évolution perçue partout à l’étranger où on comprend qu’on ne peut pas réaliser des progrès culturels tant qu’il n’y a pas une économie forte et qu’on on ne peut pas avoir de démocratie sans ouverture culturelle et sans grande puissance économique et industruelle .

Un cycle de peines et de sacrifices

« Je pense que la Corée du Sud a réalisé un cycle avec, au bout, le prix de tous les sacrifices qui ont été supportés par les générations précédentes avec toujours, à l’horizon, une menace de guerre, malheureusement toujours encore pesante. Cela dure depuis soixante-dix ans.  C’est un frein qui empêche aujourd’hui encore un épanouissement plus grand de la Corée du Sud, parce qu’elle consacre une partie de ses finances à se protéger. »

Quand on discute avec des Coréens qui ont vécu les affres de la guerre avec ses privations et ses victimes, ils considèrent que l’effort que le peuple coréen déploie, consacre les vertus du travail pour produire davantage et donner au pays les moyens de la puissance économique et industrielle, parce les coréens du sud ne veulent plus jamais avoir à subir ce dont ils ont terriblement souffert pendant les années d’occupation et de guerre  avec leurs corollaires d’horreurs, de privations, de famine et la confiscation de leurs droits et leur liberté.

Il faut effectivement avoir vécu des épreuves lourdes pour comprendre que la vie n’est pas le fleuve tranquille qu’on peut imaginer ou rêver, qu’il faut travailler pour consolider l’indépendance de notre pays, malheureusement encore handicapé par le spectre d’une autre guerre possible. Je parle d’une menace immédiate d’une guerre qui peut être déclenchée à tout moment. Même aujourd’hui quand je vais chez mes parents, qui habitent dans un immeuble séoulien au quartier de Gangnam, chaque fois que des hélicoptères qui, tard la nuit, patrouillent, volant assez bas, toutes les vitres de l’appartement tremblent et rappellent le bruit de la guerre avec les craintes qu’elle peut susciter. Je perçois personnellement les dangers de cette menace permanente et lancinante que nous devons prévenir par une vigilance accrue. J’en ai pourtant entendu et vu voler des hélicoptères à travers le monde. Le bruit de leurs rotors est différent de celui des hélicoptères dont le bruit déchire la nuit à Séoul. C’est un son puissant, lancinant, qui ne se perçoit nulle part ailleurs de la même façon. Je veux dire que nous ne vivons pas encore en Corée du Sud dans une atmosphère de paix. Cela se ressent dans la vie quotidienne.

Des avancées économiques au prix d’une crise d’identité

Un côté sombre perdure malgré tout ce qu’on peut dire sur les avancées économiques et industrielles de la Corée du Sud et sa brillante culture. Il se traduit, par exemple, par le taux de suicides parmi les étudiants comme à travers ce manque de vision d’une jeunesse coréenne perdue dans sa quête d’un modèle à suivre. Trop de contradictions, trop de choses incomprises. C’est ce que j’appelle le mal-être sud-coréen. J’ai, moi-même, en consentant un effort d’introspection — sans lequel tout devient compliqué — pu faire face à la dureté de la vie. En un mot, nous faisons face en Corée du Sud à une crise d’identité. Notre pays doit regarder son passé. Il n’y arrivera jamais sans un règlement avec la Corée du Nord.

Une nouvelle puissance, une Corée réunifiée

Imaginez la puissance d’une Corée réunifiée après avoir consenti l’effort adéquat même au niveau intellectuel et émotionnel qui aide à résoudre la crise intercoréenne. Je suis d’accord avec votre analyse de l’évolution de la situation en Corée. Je reçois les informations de Corée sur l’actualité des relations entre la Corée du Sud et la Corée du Nord par intermédiaire interposé des puissances. À la suite de ces tentatives, ce sont des vagues d’espoir puis de désespoir qui secouent l’opinion publique souvent encore déçue en vivant une réalité toujours inquiétante.

Je constate, en suivant les débats des médias coréens et en effectuant des recherches sur la société coréenne afin de comprendre les ressorts du développement spectaculaire de votre pays, un intérêt accru porté à la nouvelle génération, davantage sollicitée pour donner son avis sur le présent et l’avenir de la Corée, comme sur les préoccupations et attentes de la société coréenne bénéficiant des progrès réalisés. La question d’une éventuelle réunification n’est pas absente de ces débats.

“Oui, il y a beaucoup de questionnements autour de l’avenir et du rôle de la jeunesse coréenne. Pendant soixante-dix ans, comme vous le rappelez, il y a eu un miracle économique avec tous ces conglomérats qui ont réussi à créer des industries solides. Ils ont, cependant, oublié de penser au bien-être mental du peuple et à l’identité du pays. Ils ont évacué le problème posé par la Corée du Nord. Il y a donc un retard et, plus on essaye de le rattraper, mieux ce sera pour l’avenir du pays à long terme. Ils ont fait abstraction du passé depuis la fin de la guerre.

« Ils ont créé un vide et coexisté plus ou moins avec la réalité, refusant de voir le passé parce qu’ils étaient trop occupés à faire avancer le pays. Au bout d’un moment, on s’est retrouvé face au mur. Il y a eu des gouvernements où les relations ont été plus ou moins bien avec la Corée du nord. Il y a des cycles de va-et-vient. Aujourd’hui, on est au pied du mur. Il y a des tirs de missiles pratiquement toutes les semaines.

« En 2022, on a comptabilisé soixante-neuf tirs de missiles, c’est-à-dire à peu près un tir de missile par semaine. Est-ce que c’est le propre d’un pays qui est techniquement en paix ? Il y a une question qui me taraude tout le temps : Est-ce que c’est provoqué par les puissances qui ne veulent pas de la réunification de la Corée ? Est-ce qu’il y a une volonté internationale de voir la Corée réunifiée ? C’était bien la question au départ quand en 1945, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les Japonais partis, le pays s’est retrouvé sans moyens, ni expérience en matière de gouvernance. Les puissances nous aident. Communistes et capitalistes, ces puissances ont voulu nous aider, chacun agissant cependant selon son propre agenda. D’où leur entente d’imposer cette division arbitraire sur le 38e parallèle. La Corée devait être communiste selon les Russes et capitaliste selon les Américains. Au bout de leurs palabres, ils se sont dit, on arrête la guerre et on divise la péninsule coréenne en deux. Ils ont signé un bout de papier, tracé les limites de ce qui devait devenir la DMZ (Zone démilitarisée), sur le 38e parallèle. Les puissances étrangères ont donné le Nord du pays aux communistes et le Sud aux pro-Américains. Une division complètement dérisoire, conforme à des stratégies politiques non coréennes. Faut-il cependant en accuser seulement les puissances étrangères ? s’interroge mon interlocutrice qui répond : «Notre faiblesse nous a nui et la paix ne se fera pas sans les puissances !

« Ce qui s’est passé est, à mon avis, de notre faute en tant que Coréens. Les puissances étrangères ont profité de la faiblesse de notre pays pour décider de son sort en le divisant, créant une situation dramatique pour des dizaines de milliers de familles. Elles ont été séparées par un tracé inhumain surveillé des deux côtés par des gardes armés « opposés » se tenant face à face, le doigt sur la gâchette.

“Je ne suis pas de ceux qui blâment les autres et je n’approuve pas cette victimisation que nous subissons toujours.

Est-ce qu’il y a une volonté entre les deux Corées de faire cette paix ?  Ensuite est-ce que la volonté coréenne est contrecarrée par des de fortes interférence des puissances étrangères ?

“Je ne peux pas comprendre comment on peut conclure une paix sans ces puissances. La réunification fait face à trop d’implications étrangères parce que, dès le départ, ce sont ces mêmes puissances qui ont été impliquées dans la division du pays.

L’évolution actuelle des relations de la Corée avec les États-Unis la Chine et le Japon annonce-t-elle de bonnes perspectives pour les Coréens du Nord comme du Sud? Le dernier sommet américano-sud-coréen de Washington est considéré par les observateurs coréens et américains comme un évènement majeur, opinion confirmée par la récente réunion des dirigeants d’Hiroshima qui s’est particulièrement penchée sur la question de la Corée du Nord après la multiplication de ses tirs de missiles ?

Il y a incontestablement des attentes coréennes légitimes de voir finir l’Etat de guerre permanent qui freine le Sud depuis soixante-dix ans. La paix doit se faire avec l’accord des puissances régionales et internationales. Ce n’est certes pas facile de voir les dirigeants coréens actuels accepter de normaliser les relations avec le Japon par exemple, mais la paix que nous recherchons a un prix.

Revenons à votre livre Deux Coréennes, objet de notre entretien, dans lequel vous décrivez les souffrances d’une réfugiée nord-coréenne. Quel est votre sentiment à propos d’une éventuelle déclaration de fin de l’état de guerre permettant en premier de réunir, à titre humanitaire, les rares survivants des soixante mille familles séparées ?

“Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si finalement on va pouvoir rouvrir des chemins qui favorisent des actions humanitaires en direction de la population du Nord. Alors que le dirigeant du Nord continue de de fabriquer des armes et envoyer des missiles, ce qui est le plus important à mon avis est l’action en faveur de la population. ”

Agenda humanitaire

“J’ai un petit peu plus d’espoir en ce moment car le nouveau gouvernement agit en faveur de l’aide humanitaire, alors que l’agenda du gouvernement précédent privilégiait les négociations politiques. A titre d’exemple, au Conseil de sécurité des Nations unies, à l’occasion du huit mars, Journée internationale de la femme, l’ambassadeur de Corée du Sud a parlé des réfugiés nord-coréens et a dit que notre devoir nous dictait de les aider alors qu’ils ont réussi miraculeusement à se sortir de ce pays en risquant plusieurs fois leurs vies et que le devoir de la Corée du Sud est de leur prêter aide et assistance. C’est notre devoir en tant que Coréens mais aussi, a-t-il dit, c’est le devoir de la communauté internationale de les assister.

Le Président sud-coréen Yoon Suk Yeol durcit pourtant son discours à l’égard du Nord ?

“Oui, il durcit son discours politique à l’égard du régime nord-coréen mais pas à l’égard de la population de Corée du nord, alors que pour le gouvernement précédent le régime et la population étaient confondus. La position vis-à-vis du régime nord-coréen vise également à protéger la sécurité de la Corée du Sud.

« J’ai envie d’anticiper le jour où il y aura une réunification pacifique, cela ne veut pas dire qu’on va mettre des citoyens du nord et du sud autour d’une table leur demandant de s’entendre. Si j’ai mis cinq ans pour écrire ce livre, c’est que j’avais besoin de temps pour gagner la confiance de mon interlocutrice et la faire parler. Il y avait toujours de la méfiance. ”

Lors de la présentation de votre livre à la librairie Al Kitab, vous évoquiez des appréhensions en rencontrant Mme Jihyun Park. Vous aviez indiqué être devenues amies, après avoir été ennemies.

On ne connaît pas le background de l’histoire de la Corée et c’est pour ça que j’en ai parlé un peu pendant ma présentation. C’est que, pour ma génération, quand j’allais à l’école primaire en Corée, on nous a enseigné l’anticommunisme. J’ai vécu avec l’appréhension de cette idéologie. Mon père était ambassadeur et j’ai accompagné mes parents au Cameroun, au Sénégal et en Tunisie en gardant en tête ce que j’ai appris et la crainte qui en a résulté pour mon pays. Je voyage depuis la parution de mon livre dans beaucoup de pays pour en parler. Je suis sollicitée aujourd’hui plus qu’avant parce que je me fais inviter par des universités. En présentant mon livre, je constate l’intérêt porté par différents publics à l’évolution des relations intercoréennes, comme je viens de le voir après ma rencontre avec le public tunisien. Ce voyage en Tunisie est pour moi très émouvant, un retour aux sources dans un pays où j’ai passé de belles années lorsque mon père y était ambassadeur et où nous avons connu des familles devenues depuis des amies dont les enfants étaient mes camarades de classe à Mutuelleville (Mme Seh-Lynn — c’est son surnom en tant qu’écrivain — a cité les noms des familles Ben Smail. Elle a connu le regretté Si Mohammed Ben Smail et son fils Karim qui dirige aujourd’hui Cérès productions et les librairies Al Kitab et à qui nous devons l’invitation de l’autrice du livre objet de notre article. Elle a dit également connaître la famille Ammar). « Vous comprenez, conclut-elle, pourquoi j’aime ce beau pays et que je profite de ma visite pour passer quelques jours à Hammamet avant de reprendre les tournées de présentation de mon livre pour sensibiliser le monde à la nécessité de mettre fin à la crise intercoréenne.

Le spectre de la guerre assombrit les horizons

Tout au long de mon entretien avec l’autrice du livre Deux Coréennes, ses réponses   confirment la conviction recueillie de mes contacts lors de mon séjour de trois ans dans ce merveilleux pays. Les Coréens, dans les villes comme dans les campagnes, issus de différentes couches sociales et culturelles dans leur vie quotidienne, leurs rapports familiaux, la méfiance qu’ils manifestent de prime abord avec l’étranger, leur dévotion religieuse à l’excès, que le pays du miracle du fleuve Han, est également le pays des souffrances indicibles, du fait des conséquences de la guerre. Elles n’en finissent pas d’inquiéter un peuple vivant un drame insoutenable.  Les Coréens du sud réagissent contre leur mauvais sort. Ils étudient et travaillent dur et vivent en un défi incessant avec le travail. Leur cri de cœur est ”fighting”, autrement dit   être en permanence en position de combat, l’exprimer par le don de soi et dans l’effort au travail pour consolider la puissance de leur pays. Ce qui, en même temps, leur fait oublier leurs peines et leurs angoisses, grâce au travail, leur fait oublier les tourments de leurs angoisses persistantes. Ils se considèrent sous la menace d’une autre guerre qui détruirait tout l’édifice construit au prix de grands sacrifices. Les Coréens du sud vivent à cent à l’heure comme s’ils étaient pressés de vivre pleinement de crainte de tout perdre, alors que les missiles pleuvent autour de leur péninsule et que Séoul, leur capitale, est à portée de l’artillerie nord-coréenne et des opérations de sabotage que les « services » du nord peuvent commettre au sud. Quatre tentatives d’infiltration en Corée du sud par des tunnels creusés à plus de soixante-dix mètres de profondeur ont été découverts à temps par les Sud-Coréens. Une tentative de raid nord-coréen avait même été mené le 21 janvier 1968 pour assassiner le Président Park Chung Hee. Un commando nord-coréen avait pu arriver jusqu’à cent mètres du palais présidentiel. Les gardes ont engagé le combat et fait fuir les assaillants. La traque s’est poursuivie pendant plusieurs jours et l’attaque avait causé la mort d’une soixantaine de personnes dont des civils et les agresseurs, dont un seul a pu échapper et rentrer au nord.

Cet incident et d’autres encore montrent du point de vue des Sud-Coréens qu’ils ne peuvent pas faire confiance au dirigeant du nord et que seul un traité de paix qui remplacera celui de Panmunjom pourra engager les deux Corées dans la voie d’une paix réelle. La supplique des Coréens du sud aujourd’hui adressée au monde est: plus jamais de guerre, plus jamais de famine, donnez-nous le temps de vivre et aidez-nous à ne plus connaître le cauchemar de la guerre, et à poursuivre le développement de notre pays pour ensuite envisager sa réunification.

Coréenne, Mme Seh-Lynn fait vivre aux lecteurs de son livre l’angoisse d’un possible retour des souffrances de la guerre avec ses répercussions douloureuses sur le présent et le devenir de son peuple déchiré par la division et subissant des montagnes de douleurs de voir des familles séparées privées de vie familiale. La plupart ont quitté ce monde sans avoir connu, qui leurs pères et mères, qui leurs enfants et petits-enfants.

Les politiques n’ont pas trouvé encore la voie de la paix, celle-là même que la Corée Nord et Sud ont pavée de millions de morts depuis soixante-dix ans. La Corée du Sud se forge une place aux premiers rangs des dragons asiatiques. Ses succès industriels lui permettent de conquérir des marchés à travers la planète. Un développement qui suscite l’admiration du monde sans pour autant apporter au peuple sud-coréen la quiétude et la satisfaction de vivre” le matin calme” qu’on colle au nom de leur pays. Une situation qui les prive de poursuivre sereinement leur ascension au sommet de l’élite économique et financière mondiale. C’est que sans la menace de déflagration suspendue sur leurs têtes et les dépenses pour se défendre et se préparer à la guerre, les Coréens auraient fait réaliser de meilleures performances à leur économie et ouvrir les marchés internationaux au label industriel et informatique made in Korea !

Une part non négligeable du budget coréen paie au Pentagone la location des services de trente mille Gis américains qui tiennent garnison en Corée. Des détachements aident les soldats coréens à sécuriser la zone de démarcation entre les deux Corées. D’autres marines sont affectés au maniement et à la maintenance du bouclier de fusées” patriotes” qui protège le ciel sud-coréen contre d’éventuelles violation de l’espace aérien de la Corée du sud.

Les conditions d’un retour de la guerre froide sont-elles ainsi réunies ?

La nouvelle configuration géostratégique en Asie du Sud-Est et du pacifique, avec la montée en puissance de la Chine et l’aventure guerrière russe, créent des alliances nouvelles, impliquent l’Union européenne et son Otan provoquent des mésalliances avec en respective un regain de tension qui risque de raviver des querelles et la tension qui avaient précédé la deuxième déflagration planétaire. Des bouleversements qui aiguisent des appétits, réveillent des volontés de puissance et de domination. Les équilibres nés en 1945 vacillent dans un monde dont la moitié s’appauvrit alors que l’autre se recroqueville sur ses richesses et sa puissance. Je retrouve dans ma mémoire le souvenir du livre d’Alain Peyrefitte dont le titre est Quand la Chine s’éveillera…Le monde tremblera.

Eh bien, y serions-nous déjà ou presque !

La Chine, prévoyante et partie prenante majeure dans la guerre de Corée, était tout aussi exigeante à la table de l’armistice de Panmunjom.

La ligne de démarcation du 38e parallèle avec sa DMZ (zone démilitarisée) née de cet armistice ne vous rappelle-t-elle pas le fameux check-point Charlie de Berlin avant la chute du mur ?

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