Rencontre avec Cherif Alaoui : Le poète troubadour

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Un moment passé avec l’artiste Cherif Alaoui autour d’un café est un pur instant de bonheur. L’artiste, l’esprit aussi frais qu’il y a 30 ans et même plus, la tête plus que jamais dans les étoiles, sensible, fragile, poète, évoque ses débuts comme s’il racontait les périples d’un Sindbad, d’un troubadour, d’un diseur de bonne fortune… Atypique, différent, affranchi sont des qualificatifs qu’il aime qu’on lui attribue. Cela flatte son ego et le réconforte dans ses choix.

Sa toute récente montée sur la scène du festival de Carthage était pour lui une revanche, une consécration et une confirmation. Une revanche pour tant de décennies de délaissement et d’abandon, lui qui, à ses débuts, remplissait les gradins avec un répertoire peu conventionnel… Mais pour lui c’était le temps des aventuriers et des visionnaires comme le fut feu Samir Ayadi, auteur poète et dramaturge directeur du festival de Carthage dans les années quatre-vingt, qui misait sur l’originalité, l’inédit et le talent, nous confie-t-il.

Une revanche et une réponse à tous ceux qui croyaient que Cherif Alaoui était du has been, du vieillot et de l’anecdotique dans l’histoire de la chanson tunisienne. «Le public, venu en très grand nombreu, m’a accueilli avec tant de passion et d’amour, il a chanté mes chansons sans en oublier une parole, dans leur cœur et mémoire j’ai senti que j’étais encore là et ce public m’a fait sentir qu’il est venu rien que pour moi», nous dit-il avec des yeux qui pétillent comme ceux d’un enfant qui découvre la mer pour la première fois.

Et à propos de la mer, la discussion nous mène à Djerba, son île, celle de sa naissance, celle de tous les âges. Cherif Alaoui observe un moment de silence, et puis, fixant les étoiles, récite quelques vers de Abou al Kacem Chebbi : «Vis avec les émotions et pour les émotions, ta vie est un univers de sentiments et d’émotion»… «Je ressens que je suis une boule de sentiments et d’émotions comme le dit le poète, et c’est à partir de l’île, de la mer qui l’entoure, m’encercle des quatre coins, que je construis une danse circulaire et transcendantale comme les derviches tourneurs, ma trajectoire toute entière dans tous les domaines que j’ai touchés de près ou de loin me ramène à la terre, à l’infiniment petit, au détail. Je veux être à l’écoute de ce qui m’entoure, et, comme le petit prince, j’aime semer les graines pour que fleurissent les générations à venir».

Les mots de Cherif Alaoui ne sont pas de simples divagations d’un être sensible, bien au contraire, car ces paroles abstraites et ces intentions rêveuses sont associées à des actes bien concrets. A Djerba sur les terres de ses parents, entre ciel, terre, mer et oliviers il a construit un théâtre qui ouvre ses portes aux enfants de l’île pour la découverte et la pratique de toute chose du monde de l’art et de la nature.

Planter une fleur, arroser un arbre, creuser, semer, raconter des histoires, sortir en mer pour l’aventure, sentir la brise caresser les joues des enfants, sentir le vent quand il change, le soleil qui brûle et qui réchauffe sont des apprentissages de la vie que l’artiste veut transmettre, et aiguiser la sensibilité en est sa mission. Et c’est dans cette même optique-là que Cherif Alaoui prépare la caravane verte pour les mois à venir, une action qui reprend la route pour sensibiliser et éduquer sur les questions écologiques.

Tout semble instinctif chez Cherif Alaoui, mais en même temps cela nous semble d’une cohérence déroutante. Tout mène à ce qui est essentiel pour lui, la sensibilité et l’émotion, et il s’agite comme un enfant timide quand il nous raconte sa nouvelle expérience avec le jeu et la caméra. Une brèche qui s’ouvre pour lui en France vers laquelle il revient pour jouer des rôles et vivre une aventure nouvelle.

Côté chanson, il nous confie un nouveau projet en cours, un travail qui lui ressemblerait certes, comment cela peut-il en être autrement…

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