Les attentes pour 2024 dépendent étroitement des résultats des années précédentes. Par rapport à 2023 et en examinant les quatre objectifs du carré de Kaldor, à savoir : la croissance, l’inflation, le chômage et le déficit courant, la Tunisie n’a pu atteindre une performance notable que sur le plan du déficit courant qui s’établit au voisinage de 4% du PIB pour 2023, contre 8,7% en 2022, c’est ce que nous confirme Moez Soussi, expert en évaluation des politiques économiques et des projets.
Par ailleurs, l’inflation, bien qu’elle décélère, continue à être supérieure à 8%, le chômage dépasse les 15,5% et la croissance ne pourra même pas atteindre 1%. Bien évidemment, «ce bilan a négativement impacté les finances publiques qui se trouvent face à des contraintes accablantes dictées par le payement des salaires, des transferts sociaux et essentiellement de service de la dette».
D’après l’expert, «le cercle vicieux d’endettement public est loin d’être rompu. 2024 enregistrera un montant record de 28.708 MDT». En conséquence, le taux d’autonomie du budget de l’Etat de 63% en 2023 s’aggravera davantage pour se fixer à 62% en 2024.
Enjeu majeur
Nous nous attendons à une année 2024 où l’enjeu majeur sera comment équilibrer les soldes budgétaires, financiers et monétaires de court terme alors que la Tunisie souffre d’une panne structurelle sur le plan de l’économie réelle, à savoir l’incapacité à réaliser suffisamment de croissance et d’investissement et la faiblesse des créations d’emplois.
Aux dires de Soussi, et à juste titre, «les critères de performance chez les Tunisiens sont devenus atypiques, se mesurant désormais à des éléments tels que l’approvisionnement en carburant, les produits alimentaires de base et la continuité de l’approvisionnement en eau potable».
Et d’ajouter : «L’année 2024 ne sera meilleure que 2023 que si la nature se montre plus clémente et si les marchés extérieurs continuent à nous apporter le vent en poupe. C’est dommage que des facteurs structurels déterminant notre capacité de résilience ne soient plus aisément contrôlables, tels que la compétitivité structurelle, la productivité des facteurs, l’innovation et l’investissement».
Principaux risques
De l’avis de Soussi, les principaux risques susceptibles d’aggraver davantage la situation économique dans notre pays sont liés à trois facteurs. Tout d’abord, il s’agit du cours du pétrole. Si les cours continuent à osciller entre 70 et 80 dollars, cela jouera en notre faveur. Le deuxième risque est lié au cours des matières premières, en particulier du blé et du phosphate. «Nous ne disposons d’aucune autonomie en produits céréaliers, du moins jusqu’à juin 2024. Si le prix du blé tendre reste compris entre 240 et 280 dollars la tonne, cela évitera une facture salée en devises pour le pays en 2024». Pour le phosphate, l’expert précise que le cours international est actuellement très favorable, et il devrait le rester. «Il est de notre responsabilité de tirer parti de cette opportunité en produisant entre 6 et plus de millions de tonnes de phosphate», estime-t-il.
Le troisième point concerne les enjeux géopolitiques et les relations de la Tunisie avec ses partenaires économiques et ses bailleurs de fonds. En effet, «lever des montants d’emprunts, en particulier à l’étranger en l’absence d’un accord avec le FMI, représente un défi majeur. Ce défi pourrait être relevé si la croissance reprend dans nos pays partenaires et s’ils sont moins contraints d’augmenter les taux d’intérêt dans leurs propres pays».
Les pistes de sortie de la crise financière
Selon Soussi, pour sortir de la crise en Tunisie, il semble essentiel d’établir un ordre de priorité cohérent entre les échéances à court, moyen et long terme. A court terme, l’Etat doit rapidement revoir sa politique redistributive, visant à accroître l’efficacité des transferts sociaux, y compris les subventions. Il faut aussi rapidement assainir la situation financière des entreprises publiques et redynamiser la production dans des secteurs clés tels que le phosphate, la sidérurgie et le pétrole. A moyen terme, il est impératif d’assainir le climat des affaires, le rendant plus favorable aux entreprises, et de stimuler l’investissement privé. Simultanément, une révision approfondie de la politique monétaire est nécessaire pour l’aligner davantage sur les impératifs d’un pays nécessitant croissance, investissement et maîtrise de l’inflation.
Sur le long terme, la mise en œuvre de réformes institutionnelles est cruciale, examinant le rôle de l’Etat et son influence économique et sociale. «Ces réformes doivent conduire à l’élaboration d’un modèle économique partagé par tous les Tunisiens. Ce modèle doit respecter les impératifs d’un cycle d’affaires compatible avec les libertés économiques, favorable à la créativité et à l’innovation, tout en garantissant un développement soutenable et équitable», conclut l’expert.